CHAPITRE II.
Il approche et aperçoit les restes gothiques d’une abbaye: elle s’élevait sur une terrasse rustique, ombragée par des arbres très-hauts et très-touffus, qui semblaient contemporains du bâtiment, et répandaient alentour une ombre romantique. La plus grande partie de l’édifice tombait en ruines, et ce qui avait résisté aux ravages du temps, rendait plus terrible encore l’aspect de la fabrique dégradée. Les créneaux, qu’embrassaient d’épaisses guirlandes de lierre, étaient à moitié démolis et devenus la retraite des oiseaux de proie. D’énormes fragmens de la tour de l’est, presque tout écroulée, gisaient dispersés parmi l’herbe haute, qui ondoyait lentement sous l’haleine du zéphyr. Ornée de riches ciselures, une porte gothique, qui conduisait dans le principal corps de l’édifice, restait encore entière; au-dessus du vaste et magnifique portail s’élevait une fenêtre du même ordre, dont les arcades en pointe montraient des fragmens de vitraux rouillés, autrefois l’orgueil de la dévotion monacale. Imaginant que quelques créatures humaines pouvaient encore habiter ce lieu, La Motte s’approche de la porte et lève le marteau massif. Le bruit gémissant résonne dans le vide du bâtiment. Après avoir attendu quelques minutes, il enfonce la porte, qui, chargée de pesantes ferrures, criait aigrement en tournant sur ses gonds.
Il entre dans ce qui lui semble avoir été la chapelle de l’abbaye, où retentirent jadis les cantiques de la ferveur, où jadis coulèrent les larmes de la pénitence.
La Motte s’arrête un instant, il sent une sorte d’impression sublime, mêlée de terreur. Il parcourt de l’œil l’immensité du bâtiment, et, en contemplant ses ruines, l’imagination le fait rétrograder dans le passé. «Et ces murs, dit-il, le repaire de la superstition, où l’austérité trouvait sur terre un purgatoire anticipé, ils chancellent aujourd’hui sur les restes insensibles des mortels qui les ont élevés.»
L’obscurité s’épaissit et rappelle à La Motte qu’il n’a pas de temps à perdre: mais la curiosité le porte à poursuivre sa recherche; il cède à son impulsion. En marchant sur le pavé rompu, le bruit de ses pas roulait en échos dans cette vaste enceinte. Il croyait entendre la voix mystérieuse des morts, accuser le profane qui osait ainsi violer leur demeure.
De cette chapelle, il passe dans la nef de la grande église. Une des fenêtres, mieux conservée que les autres, donnait sur une longue perspective de la forêt. On voyait au travers les riches couleurs du soir, fondues par d’imperceptibles gradations avec l’azur solennel du haut des cieux. De sombres collines, dont les contours se dessinaient sur la vive clarté de l’horizon, terminaient le tableau. Plusieurs des piliers qui avaient autrefois soutenu la voûte étaient encore debout. Orgueilleuses images de la grandeur périssable de l’homme et de ses ouvrages, ils semblaient s’ébranler au moindre murmure du vent qui soufflait sur les ruines des colonnes déjà tombées. La Motte soupira, et faisant un retour sur lui-même: «Encore quelques années, dit-il, je deviendrai comme les mortels dont je contemple aujourd’hui les restes, et, comme eux aussi, je serai peut-être un sujet de méditation pour les générations à venir qui chancelleront quelques momens sur les objets de leur curiosité, avant de tomber à leur tour dans la poussière.»
En quittant cette scène, il se promena dans les cloîtres. Une porte qui communiquait avec un étage supérieur attira son attention. Il l’ouvre, et voit une autre porte au pied d’un escalier; mais retenu d’un côté par la crainte, et de l’autre, par la pensée des inquiétudes que son absence pourrait causer à sa famille, il retourne à grands pas à sa voiture, après avoir perdu les plus précieux momens du crépuscule, et sans avoir recueilli aucune information.
Quelques courtes réponses aux questions de madame La Motte, et un ordre vague donné à Pierre de marcher avec précaution et de chercher une route, c’est tout ce que son inquiétude lui permit de proférer. L’ombre de la nuit s’épaississait, renforcée par l’obscurité de la forêt, et il devenait dangereux d’aller plus avant. Pierre s’arrêta; mais La Motte, persistant dans sa résolution, lui ordonna de marcher. Pierre hasarde des représentations, madame La Motte supplie, mais son mari se fâche, commande, et finit par se repentir; car une roue de derrière montant sur la souche d’un vieux arbre, que Pierre n’avait pas aperçue dans l’obscurité, la voiture versa sur-le-champ.
Ils furent tous très-épouvantés, comme on l’imagine; mais personne ne s’était fait grand mal, et, après s’être dégagés de leur dangereuse position, La Motte et Pierre essayèrent de relever la voiture. C’est alors qu’ils reconnurent toute l’étendue de leur malheur. Une des roues s’était brisée. Ils se trouvaient dans un bien grand embarras, car non-seulement le carrosse était hors d’état d’avancer, mais ne pouvant le maintenir debout, il ne leur offrait pas même un abri contre l’humide fraîcheur de la nuit. Après quelques momens de silence, La Motte proposa de retourner aux ruines de l’abbaye, dont ils n’étaient encore qu’à une très-courte distance, de passer la nuit dans l’endroit le plus habitable, et de détacher Pierre au point du jour, avec un des chevaux pour chercher une route et une ville où l’on pût se procurer les moyens de réparer la voiture. Madame La Motte repoussa cette proposition: elle frissonnait à la seule pensée de demeurer si long-temps, pendant l’obscurité, dans un lieu aussi isolé que ce monastère. Elle cède à des craintes qu’elle n’ose ni envisager, ni combattre, et dit à son mari qu’elle aimait mieux rester exposée à la rosée malsaine de la nuit, que de se voir au milieu des ruines. La Motte avait d’abord éprouvé une égale répugnance à y retourner; mais, ayant triomphé de ses propres terreurs, il résolut de ne point se rendre à celles de sa femme.
Les chevaux étant alors dégagés de la voiture, ils marchèrent vers le bâtiment. Pierre, qui les suivait, battit un briquet, et ils entrèrent dans les ruines à la flamme des broussailles qu’il avait ramassées. Les lueurs lancées sur quelques endroits de la fabrique, semblaient en rendre la désolation plus solennelle, tandis que l’obscurité de la plus grande partie de l’édifice en rehaussait encore la sublimité, et préparait l’imagination à des scènes d’horreur. Adeline, jusqu’alors muette, jeta un cri mêlé d’admiration et de crainte. Une sorte d’effroi délicieux s’emparait de son âme, et faisait palpiter son sein. Ses yeux se remplissaient de larmes: elle désirait, mais elle tremblait d’avancer: elle s’appuya sur le bras de La Motte, et le regarda comme si elle n’eût osé le questionner.
Il ouvre la porte de la grande salle; ils entrent. Sa profondeur se perdait dans l’ombre. «Demeurons ici, dit madame La Motte, je n’irai pas plus loin.» La Motte montrait le pavé brisé et s’avançait: il fut arrêté par un bruit extraordinaire qui traversa la salle. Ils étaient tous muets... c’était le silence de la terreur. Madame La Motte le rompit la première. «Sortons d’ici, dit-elle; il n’est point de souffrance que je ne préfère à la sensation qui m’accable: retirons-nous à l’instant.»
La Motte, rougissant de la crainte qu’il avait involontairement manifestée, crut alors qu’il était convenable d’affecter une hardiesse qu’il n’avait pas. Il tourna donc en ridicule l’épouvante de sa femme, et insista pour la faire avancer. Obligée d’y consentir, elle traverse la salle d’un pied tremblant. Ils arrivèrent à un étroit passage, et les broussailles de Pierre étant presque finies, ils s’arrêtèrent pendant qu’il allait en chercher d’autres.
La lumière presque expirante, projetée faiblement sur les murs du passage, en augmentait l’horreur. Ce pâle rayon répandait une lueur tremblante à travers la salle, en grande partie cachée dans l’ombre, et montrait les lacunes du pavé, tandis qu’une foule d’objets sans nom ne s’apercevaient qu’imparfaitement au milieu de l’obscurité. Adeline, en souriant, demande à La Motte s’il croyait aux esprits. La question venait mal à propos, car la scène actuelle lui imprimait toute son horreur, et, en dépit de ses efforts, il se sentait gagner par une frayeur superstitieuse. Il était alors peut-être sur la cendre des morts. Si jamais il fut permis aux âmes de revenir sur la terre, n’était-ce pas l’heure et le lieu les plus convenables à leur apparition? La Motte ne répondit pas; Adeline reprit: «Si j’étais portée à la superstition»..... Elle fut interrompue par une répétition du bruit qui s’était déjà fait entendre: il partait du fond du passage à l’entrée duquel on se trouvait, et il se perdait par gradation. Tous les cœurs battaient, et chacun écoutait en silence. Un nouveau sujet de crainte s’empare de La Motte..... Ce bruit venait peut-être des brigands. Il ne savait trop s’il pouvait avancer en sûreté. Pierre arrive avec du feu; madame La Motte refuse d’entrer dans le passage; La Motte n’y était pas décidé; mais Pierre, plus curieux que poltron, offrit sur-le-champ ses services. Après quelque hésitation, La Motte lui permit d’avancer, et se tint à l’entrée pour attendre le résultat de la perquisition. Pierre disparaît bientôt dans la profondeur du passage. L’écho de ses pas, qui retentissait entre les murs, va en s’affaiblissant de plus en plus, et se perd enfin dans le silence. La Motte appelle Pierre en criant; mais point de réponse; à la fin ils entendent le bruit lointain des pas, et bientôt Pierre paraît tout hors d’haleine, tout pâle de frayeur.
Dès qu’il fut à portée de se faire entendre de La Motte, il lui cria: «Dieu merci, monsieur, j’en suis venu à bout, mais non sans peine: j’ai cru avoir affaire au diable.—De quoi veux-tu parler, dit La Motte?—Ce n’étaient que des corneilles et des hibous, continue Pierre; mais la lumière les a tous attirés autour de mes oreilles, et ils m’ont si fort abasourdi du battement de leurs ailes, que je me suis cru d’abord possédé d’une légion de lutins; mais je les ai tous chassés, mon cher maître, et vous n’avez plus rien à craindre.»
La fin de ce discours, jetant sur La Motte un soupçon de poltronnerie, il en est piqué, et se décide à entrer dans le passage, pour réhabiliter un peu sa réputation. Ils s’avancèrent alors gaîment, car, comme disait Pierre, ils n’avaient plus rien à craindre.
Le passage conduisait à une cour. D’une part, au-dessus d’un long cloître, se montrait la tour de l’ouest et une partie élevée de l’édifice; l’autre côté était ouvert sur la forêt. La Motte se dirige vers une porte de la tour, et la reconnaît pour la même par laquelle il était d’abord entré; mais il lui fut difficile d’avancer, parce que la cour était embarrassée de ronces et d’orties, et que le feu, porté par son valet, ne jetait qu’une lueur incertaine. Quand il eut ouvert la porte, l’horrible aspect du lieu reproduisit les craintes de madame La Motte, et força Adeline à demander où ils allaient. Pierre élève la lumière pour montrer l’étroit escalier tournant qui montait dans la tour; mais La Motte, remarquant la seconde porte, en tire les verrous chargés de rouille, et entre dans un appartement spacieux, dont le genre et le meilleur état annonçaient évidemment une construction beaucoup plus moderne que le reste de l’édifice. Quoique triste et abandonné, il avait peu souffert des outrages du temps. Les murs étaient humides, mais non pas dégradés, et les vitres étaient fermes dans leurs châssis.
Ils s’avancèrent dans une suite d’appartemens semblables au premier, en témoignant leur surprise de la discordance de cette partie de l’édifice avec les murailles écroulées qu’ils laissaient derrière eux. Ces appartemens les conduisirent à un passage tortueux, qui recevait du jour et de l’air par d’étroites ouvertures percées dans le haut de la muraille: il était terminé par une porte fermée d’une barre de fer. Ils l’ouvrent avec quelque peine, et entrent dans une chambre voûtée. La Motte la parcourt des yeux avec attention, et cherche à s’expliquer à quel dessein l’entrée en était défendue par une aussi forte barrière; mais il ne vit presque rien qui pût satisfaire sa curiosité. Ce logement semblait avoir été bâti dans les temps modernes, sur un plan gothique. Adeline s’approche d’une fenêtre qui formait une espèce de réduit, élevé par une marche au-dessus du pavé; elle fit observer à La Motte que tout ce pavé était incrusté de mosaïques; il en conclut que l’appartement n’était pas tout-à-fait gothique. Il s’avança vers une porte qui se présentait du côté opposé, il l’ouvrit, et se trouva dans la grande salle par où il était entré dans l’édifice.
Il s’aperçut alors que l’obscurité lui avait caché un escalier à vis, conduisant à une galerie supérieure, et en si bon état, qu’il semblait avoir été construit en même temps que la partie du bâtiment la plus moderne, quoiqu’on y eût affecté le style gothique. La Motte se douta bien que cet escalier conduisait dans des pièces correspondantes à celles qu’il avait trouvées au rez-de-chaussée. Il était tenté de les visiter; mais madame La Motte, qui se sentait très-fatiguée, obtint, à force de prières, qu’il suspendrait tout examen ultérieur. Après avoir délibéré un moment sur le choix de la pièce où ils passeraient la nuit, ils se déterminèrent à retourner dans celle qui tenait à la tour.
On alluma du feu dans un foyer, qui probablement n’avait pas dispensé depuis bien des années la chaleur de l’hospitalité. Pierre ayant étalé les provisions retirées de la voiture, La Motte et sa famille, rangés autour du brasier, se partagèrent un repas que la fatigue et la faim rendaient délicieux. Insensiblement l’assurance remplaça la crainte; ils se voyaient dans un endroit qui avait quelque chose d’une habitation humaine, et ils pouvaient rire tout à leur aise de leurs terreurs passées; mais, quand le vent ébranlait les portes, Adeline tressaillait, et jetait alentour un regard d’épouvante. Ils continuèrent quelque temps de rire et de causer joyeusement, mais ce n’était qu’une joie passagère, pour ne pas dire affectée; car le sentiment de leurs infortunes particulières assiégeait leur âme, et les plongeait dans la langueur et le silence du recueillement. Adeline éprouvait fortement l’abandon où elle était réduite. Elle réfléchissait avec étonnement sur le passé, et anticipait l’avenir. Elle se voyait dans la dépendance absolue de deux étrangers, sans autre titre que la commune sympathie du malheur pour le malheur: son cœur se gonflait de soupirs; ses yeux se remplissaient de larmes qu’elle retenait avant qu’elles allassent trahir, sur ses joues, un chagrin qu’elle croyait ne pouvoir manifester sans ingratitude.
La Motte rompit à la fin cette méditation taciturne, en ordonnant de renouveler le feu pour la nuit, et de bien clore la porte. Malgré la solitude du lieu, cette précaution parut nécessaire; elle fut prise au moyen de larges pierres qu’on empila contre la porte, car on n’avait pas autre chose pour l’assujettir. La Motte s’était souvent figuré que cet édifice, en apparence abandonné, pouvait être un repaire de brigands. Ils avaient, pour se cacher, cette retraite solitaire, et pour favoriser leurs projets de rapine, une forêt vaste et sauvage, dont les détours devaient embarrasser les gens assez hardis pour tenter de les poursuivre. Toutefois il renferma ses craintes dans son cœur, voulant éviter à ses compagnons les tourmens qu’elles lui causaient. Pierre eut ordre de faire sentinelle à la porte; et après qu’il eut attisé le feu, notre triste chambrée se rangea alentour, et chercha dans le sommeil une courte trêve à ses peines.
La nuit se passa tranquillement. Adeline dormit; mais des songes fatigans voltigeaient devant son imagination, et elle s’éveilla de très-bonne heure; le souvenir de ses malheurs s’éleva dans son âme: accablée de leur poids, elle répandit en silence un torrent de larmes. Pour les verser sans contrainte, elle s’approcha d’une fenêtre qui regardait dans la forêt, sur un espace découvert. Tout n’était qu’ombre et silence; elle contempla quelque temps cette scène ténébreuse.
Les premières et douces teintes de l’aube se montraient alors sur l’horizon, et se dégageaient de l’obscurité......... Qu’elles étaient belles, pures, éthérées! Il semblait que le ciel s’ouvrît à ses regards. A mesure que les nuances du jour se renforçaient, les sombres brouillards, vers l’occident, redoublaient l’obscurité de cette partie de l’horizon et dérobaient au-dessous l’aspect de la campagne. Cependant les teintes s’animent à l’orient; elles répandent au loin une tremblante lumière; enfin, de vives clartés embrassent toute cette région des cieux, et annoncent le lever du soleil. D’abord une étroite ligne, d’une splendeur inconcevable, surmonte l’horizon; elle s’élargit soudain, et le soleil paraît dans toute sa gloire, dévoilant toute la nature, vivifiant toutes les couleurs du paysage, et transformant en perles brillantes la rosée qui couvrait la terre. Les faibles et tendres réponses des oiseaux, éveillés par le rayon du matin, interrompent le silence de cette heure paisible; leur doux gazouillement se renforce par degrés, et forme bientôt un concert universel de réjouissance. Le cœur d’Adeline s’épanouit aussi de reconnaissance et d’adoration.
La scène qu’elle avait sous les yeux calma son âme, et éleva ses pensées au grand auteur de la nature: involontairement elle prononça cette prière: «Père de bonté, qui créas ce glorieux spectacle! je me remets dans tes mains; tu me soutiendras dans ma présente détresse, et tu me préserveras des maux à venir.»
Remplie de cette confiance dans la bonté de Dieu, elle essuya ses larmes; elle trouva le prix de sa foi dans le doux accord de ses réflexions et de sa conscience; et son âme, délivrée des sentimens qui venaient l’accabler, devint plus calme et plus paisible.
La Motte ne tarda pas à s’éveiller, et Pierre fut bientôt prêt à partir pour son expédition. En montant à cheval: «Notre maître, dit-il, je crois, sauf votre bon plaisir, que nous ferions aussi bien de ne pas chercher ailleurs une habitation, jusqu’à nouvel ordre; car personne ne s’avisera de venir nous déterrer céans, et quand on voit cet endroit-ci de jour, on ne le trouve pas si méchant qu’on ne pût bien le rendre assez supportable, avec quelques petites réparations.»
La Motte ne répondit rien, mais il réfléchit sur ce discours de Pierre. La nuit, pendant les intervalles où ses inquiétudes l’avaient empêché de dormir, la même idée lui était venue. Se cacher était sa seule sauvegarde; il la trouvait dans ce lieu. Cette affreuse solitude était repoussante, mais il n’avait que le choix des maux... Un bois et la liberté n’étaient pas un mauvais refuge pour qui n’avait guère d’autre perspective qu’une prison. En parcourant les appartemens et en examinant de plus près leur état, il reconnut qu’on pouvait aisément les rendre logeables; et en ce moment qu’il les visitait de nouveau avec l’épanouissement du matin, il s’affermit dans sa résolution, et rêva aux moyens de l’exécuter: mais ce qui l’embarrassait le plus, c’était la difficulté de se procurer des vivres.
Il communiqua son idée à sa femme; elle ne la goûta point du tout; mais La Motte consultait rarement son épouse, sans s’être d’avance décidé pour l’exécution; et il avait déjà résolu de se conduire sur ce point, d’après le rapport de Pierre. Si celui-ci parvenait à découvrir, dans le voisinage de la forêt, une ville où l’on pût se procurer des provisions et les autres choses nécessaires, il ne voulait pas faire un pas de plus pour chercher une retraite.
Le temps que Pierre fut absent, son inquiétude l’employa à examiner les ruines, et à parcourir les environs; ils étaient agréablement romantiques, et les arbres touffus dont ils abondaient, semblaient séparer cet asile du reste de l’univers. Un ruisseau serpentait au pied de la terrasse où s’élevait l’abbaye; il s’écoulait lentement sous les ombrages, en désaltérant les fleurs qui émaillaient ses bords, et en répandant la fraîcheur alentour. La Motte remarqua de toutes parts une grande quantité de gibier; les faisans s’envolaient à peine à son approche, et les daims le regardaient passer tranquillement... L’homme leur était étranger.
De retour à l’abbaye, La Motte enfila l’escalier qui conduisait à la tour: à peu près vers le milieu, une porte se présente dans le mur, elle cède à sa main sans résistance, mais un bruit soudain, en dedans, accompagné d’un nuage de poussière, le fait rétrograder et fermer la porte. Après avoir attendu quelques minutes, il la rouvre, il voit une vaste chambre construite dans le goût le plus moderne. Les débris de la tapisserie pendaient en lambeaux sur les murailles devenues le séjour des oiseaux de proie. Au moment où la porte s’était ouverte, ils avaient pris la fuite. Voilà d’où venaient le bruit et la poussière. Les fenêtres étaient fracassées et presque sans vitres; mais il fut bien étonné de trouver quelques restes de meubles, des fauteuils dans un état et d’une forme qui dataient leur ancienneté; une table rompue, et un gril de fer presque tout consumé par la rouille.
Du côté opposé, était une porte qui menait à un autre appartement de même grandeur que le premier, mais meublé d’une tenture un peu moins endommagée. Il y avait dans un coin un petit bois de lit, et le long des murs quelques fauteuils délabrés. La Motte regardait tout avec un mélange de surprise et de curiosité: «Il est singulier, dit-il, que ces chambres soient les seules qui paraissent avoir été occupées. Peut-être quelque malheureux fugitif comme moi aura cherché dans ces lieux un refuge contre la persécution; ici, peut-être, il aura déposé le fardeau de l’existence! Peut-être aussi n’ai-je suivi ses pas que pour mêler ma cendre à la sienne!» Il se retourna tout-à-coup, et allait sortir de la chambre, lorsqu’il aperçut une porte auprès du lit; elle s’ouvrait sur un cabinet éclairé seulement d’une fenêtre, et dans le même état que l’appartement qu’il avait traversé, excepté qu’il n’y avait pas même des fragmens de meubles. En marchant sur le parquet, il crut sentir un panneau remuer sous ses pas; en l’examinant, il découvrit une trappe. La curiosité l’engage à poursuivre sa recherche; il ouvre la trappe, non sans un peu de difficulté. Il descend quelques pas, mais il n’osait sonder cet abîme, et cherchant avec étonnement à quel dessein on avait construit cette trappe avec tant de mystère, il la referme, et quitte ce corps d’appartemens.
Les marches de l’escalier de la tour étaient si dégradées dans le haut qu’il n’essaya pas d’y monter; il retourna dans la salle, et par l’escalier tournant qu’il avait observé la veille, il gagna la galerie, et trouva une autre suite d’appartemens tout-à-fait démeublés, et parfaitement semblables à ceux d’en bas.
Il parla de nouveau à madame La Motte du projet de rester dans l’abbaye; elle fit tous ses efforts pour l’en dissuader, en convenant de la sûreté de cette solitude, mais en représentant qu’on pourrait trouver d’autres endroits tout aussi commodes pour se cacher, et beaucoup plus pour se loger. C’est de quoi La Motte n’était pas convaincu: d’ailleurs la forêt, abondante en gibier, devait lui procurer à la fois de l’amusement et des vivres, circonstance qui n’était point du tout à négliger, vu l’épuisement de sa bourse: enfin, il avait laissé séjourner si long-temps cette idée dans son âme, qu’elle était devenue son idée favorite. Adeline écouta cet entretien dans une muette inquiétude, et attendit avec impatience le succès du voyage de Pierre.
La matinée se passe, et Pierre ne reparaît point. Nos solitaires dînèrent sur les provisions qu’heureusement ils avaient apportées avec eux. Ils se promenèrent ensuite dans le bois. Adeline, qui ne laissait jamais passer un bien sans le remarquer, parce qu’il était toujours accompagné d’un mal, oublia quelque temps l’horrible aspect de l’abbaye, pour la beauté des scènes voisines.
Le charme des ombrages calmait son cœur, et les formes variées du paysage amusaient son imagination: elle croyait presque pouvoir vivre contente dans ces lieux: déjà elle commençait à s’intéresser dans les peines de ses compagnons; mais elle sentait quelque chose de plus pour madame La Motte, c’étaient les douces émotions de la reconnaissance et de l’amitié.
L’après-midi s’écoula, et ils retournèrent à l’abbaye. Pierre ne revenait pas, et son absence commença à les inquiéter. L’approche de la nuit jetait aussi du sombre sur l’espoir des fugitifs: ils avaient peut-être encore une nuit à passer dans le même abandon que la précédente, et ce qui était bien pire, avec très-peu de provisions. Madame La Molle perdit alors sa fermeté, et se mit à pleurer amèrement. Adeline n’était pas moins triste; mais elle recueillit toutes ses forces défaillantes, et donna une première marque de son bon cœur, en tâchant de ranimer celles de son amie.
La Motte était dans des transes cruelles, et s’éloignant de l’abbaye, il suivait tout seul le chemin qu’avait pris son valet: il n’était pas bien loin, qu’il l’aperçut à travers les arbres, menant son cheval par la bride. «Quelles nouvelles, Pierre? lui cria La Motte.» Pierre s’avança, essoufflé, et sans prononcer une parole. Enfin La Motte répéta la même question, d’un ton un peu plus imposant. «Ah! Dieu soit béni, dit-il, après avoir repris haleine pour répondre; je suis ravi de vous voir, je croyais que je ne reviendrais plus: il m’est arrivé une foule de malheurs.»
«—Eh bien! vous me les raconterez après: apprenez-moi si vous avez trouvé....»
«—Trouvé! interrompit Pierre; oui, mort de ma vie! j’ai trouvé; mais on m’a trouvé aussi. Tenez, monsieur, regardez ma trouvaille; voyez les coups que j’ai attrapés.»
«—Mais qui vous a donc mis dans cet état?»
«—Vraiment, monsieur, je vais vous dire ce qui en est. Monsieur sait bien que j’ai un peu appris à faire le coup de poing, de cet Anglais qui venait souvent au logis avec son maître.»
«—Bon, bon. Dites-moi où vous avez été.»
«—C’est tout au plus si je le sais moi-même, mon cher maître; j’ai été dans un endroit où j’ai reçu une fière taloche; mais c’était pour vous servir, ainsi je n’en parlerai pas: mais si ce coquin peut tomber sous ma patte....»
«—Vous me paraissez si content de votre première taloche, que vous voulez en avoir une autre; et c’est ce qui ne vous manquera pas, si vous ne répondez mieux à ma question.»
Cette menace engagea Pierre à se rendre plus méthodique; il tâcha donc de continuer: «Je n’eus pas plus tôt quitté l’abbaye, dit-il, que je suivis le chemin que vous m’aviez indiqué, et tournant droit à ce bouquet d’arbres que voilà, je regardai de côté et d’autre, pour voir si je pourrais voir une maison, une chaumière, ou du moins un homme; mais de tout cela, pas plus que sur ma main: je poussai donc en avant, à peu près la valeur d’une lieue, en vérité; alors j’arrivai à un sentier. Ho, ho! me suis-je dit, je vous tiens à présent; nous voilà en bon train. On ne fait point des sentiers sans pas. J’étais cependant au bout de mon rolet; car le diable m’emporte, si j’ai pu voir une âme! et après avoir suivi mon sentier de ce côté, et puis de celui-là, pendant plus d’un quart de lieue, eh bien! je l’ai perdu, mon sentier, et il a fallu en chercher un autre.»
«—Vous est-il donc impossible de venir au fait? dit La Motte: laissez là ces sottes particularités, et dites-moi si vous avez réussi.»
«—Eh bien, mon cher maître, pour être court, car au bout du compte, c’est le moyen d’avoir plus tôt fini, j’ai erré long-temps à l’aventure, je ne sais de quel côté, mais toujours dans une forêt comme celle-ci; et j’ai pris un soin tout particulier de regarder les arbres, pour pouvoir me retrouver. Finalement je suis arrivé à un autre sentier, et alors j’étais bien sûr de trouver quelque chose, quoique je n’eusse rien trouvé auparavant, car je ne pouvais pas me tromper deux fois. Ainsi donc, en regardant à travers les arbres, j’ai aperçu une cabane; j’ai donné à mon cheval un coup de fouet qui a retenti dans la forêt, et je me suis trouvé à la porte dans la minute. Les gens m’ont dit qu’il y avait une ville à environ une lieue de là, que je n’avais qu’à suivre le sentier, qu’il m’y conduirait; aussi m’y a-t-il conduit, et au train dont mon cheval y est arrivé, je crois qu’il sentait l’avoine dans l’auge. J’ai demandé un charron, l’on m’a dit qu’il n’y en avait qu’un dans l’endroit, et l’on n’a jamais pu le trouver. J’ai attendu, et puis j’ai encore attendu; car je savais bien qu’il était inutile de songer à m’en revenir sans avoir fait ma commission. Enfin le charron, qui était à la campagne, est rentré en ville, et je lui ai dit combien il m’avait fait attendre, parce que, lui ai-je dit, il est inutile que je songe à m’en aller avant d’avoir fait ma commission.»
«—Sois donc moins ennuyeux, dit La Motte, si la chose est en ton pouvoir.»
«—La chose est en mon pouvoir, répliqua Pierre, et si elle était davantage en mon pouvoir, monsieur, je ne m’y épargnerais pas. Croiriez-vous bien, monsieur, que ce drôle a eu l’impudence de demander un louis pour raccommoder la roue du carrosse? Sur mon honneur! il a cru que nous étions dans l’embarras, et que nous ne pouvions pas nous passer de lui. Un louis d’or! ai-je répondu; mon maître ne donnera jamais cette somme; il ne se laissera pas duper par un faquin comme vous. Là-dessus, mon homme m’a regardé de travers, et m’a sanglé une mornifle sur la gueule; et moi, j’ai levé mon poing, et je lui en ai sanglé une autre, et je le rosserais encore, s’il n’était pas survenu un autre homme; alors j’ai été forcé de m’en aller.»
«—Et vous n’êtes pas plus avancé que lorsque vous êtes parti?»
«—Vraiment, notre maître, j’espère que j’ai trop de cœur pour céder à un coquin, ou pour souffrir que vous lui cédiez non plus: et puis, j’ai apporté quelques clous, pour essayer si je ne pourrais pas raccommoder la roue moi-même. J’ai toujours aimé à charpenter.»
«—Fort bien; je loue votre zèle; mais, en cette occasion, il était mal placé. Et qu’apportez-vous donc dans le panier?»
«—Vraiment, notre maître, j’ai pensé que nous ne pourrions pas nous en aller d’ici, que la voiture ne fût en état de nous conduire; et, en attendant, me suis-je dit, personne ne peut vivre sans nourriture; je m’en vais me servir du peu d’argent que j’ai, et acheter un panier.»
«—C’est la seule chose convenable que vous ayez faite encore, et cela rachète vos sottises.»
«—Vraiment, notre maître, cela me réjouit le cœur de vous entendre dire ça: je savais bien que je faisais tout pour le mieux; mais j’ai eu bien du tintoin pour retrouver mon chemin; et voilà-t-il pas encore un autre malheur? le cheval qui a attrapé une épine dans le pied!»
La Motte lui fit des questions sur la ville; il jugea qu’elle pouvait lui fournir des provisions, et le peu de meubles nécessaires pour rendre l’abbaye logeable. Cette découverte acheva presque de le déterminer: il ordonna donc à Pierre de retourner le lendemain matin à la ville, et d’y prendre des informations concernant l’abbaye; il le chargea, si les réponses étaient satisfaisantes, d’acheter une charrette, et de la charger de quelques meubles, ainsi que des matériaux nécessaires à la réparation des appartemens modernes. Pierre recula: «Comment, monsieur! est-ce que vous voulez vivre ici?»
«—Eh bien, quand cela serait?»
«—Dans ce cas-là, monsieur aurait pris une très-sage résolution, et d’après mon idée; car monsieur sait bien ce que je lui ai dit...»
«—Fort bien, Pierre; mais il n’est pas nécessaire de répéter ce que vous avez dit: j’étais peut-être déjà décidé auparavant.»
«—Ma foi, notre maître, vous avez raison, car je crois que nous ne serons pas beaucoup inquiétés ici, à moins que ce ne soit par les hibous et les corneilles. Oui, oui, je vous promets que j’en ferai un logement digne d’un prince. Pour ce qui est de la ville, nous y trouverons tout ce qu’il nous faut, j’en suis sûr; et puis, ils ne songent pas plus à ce lieu-ci qu’à l’Angleterre ou aux grandes Indes.»
En ce moment, ils arrivèrent à l’abbaye, et Pierre y fut reçu avec des transports de joie; mais sa maîtresse et Adeline rabattirent bien de leurs espérances, en apprenant ce qui lui était arrivé à la ville, et qu’il revenait sans avoir exécuté sa commission. Elles apprirent l’une et l’autre, presque avec la même inquiétude, les ordres que La Motte avait donnés à Pierre; mais Adeline renferma ses alarmes, et fit tous ses efforts pour dissiper celles de son amie. La douceur de ses manières, et l’air de satisfaction qu’elle feignit, touchèrent sensiblement madame La Motte, et lui découvrirent une source de consolation, dont elle ne s’était pas doutée jusqu’alors. Les affectueuses attentions de sa jeune amie promettaient de la dédommager du manque de toute autre société, et sa conversation devait égayer des heures, qui, sans elle, se seraient passées dans la tristesse et les regrets.
Les réflexions et la conduite ordinaire d’Adeline, avaient annoncé un bon esprit et un cœur aimable; mais ce n’était pas tout..., elle avait encore du génie. Elle était alors dans sa dix-neuvième année. Sa taille était de moyenne grandeur, et modelée dans les plus élégantes proportions: ses cheveux étaient d’un noir foncé; ses yeux bleus conservaient toujours les mêmes attraits, soit lorsqu’ils pétillaient d’intelligence, soit lorsqu’ils languissaient de tendresse. Son corsage avait la légèreté aérienne des nymphes. Quand elle souriait, elle eût pu servir de modèle pour peindre la jeune sœur d’Hébé. Les charmes irrésistibles de sa beauté étaient rehaussés par la grâce, par la simplicité de ses manières, et confirmaient la valeur réelle d’un cœur dont tous les mouvemens auraient pu se montrer au grand jour et soutenir l’examen le plus sévère.
Annette, c’était le nom de la servante, alluma le feu pour la nuit: on ouvrit le panier de Pierre, et l’on apprêta le souper. Madame La Motte était toujours muette et pensive. «Il y a bien peu de situations assez tristes, dit Adeline, pour que nous ne regrettions pas tôt ou tard d’en être sortis. Le bon Pierre avoue qu’il aurait bien voulu se voir dans l’abbaye quand il était égaré dans la forêt, ou lorsqu’il s’est trouvé sur les bras deux champions au lieu d’un; et je suis certaine qu’il n’y a point de privations si absolues, qu’on n’en puisse tirer quelque sujet de consolation. La flamme de ce brasier répand un éclat plus réjouissant, par le contraste de cet affreux désert, et ce repas abondant n’en devient que plus délicieux, grâce à la disette passagère que nous avons éprouvée. Jouissons des biens, et oublions les maux.»
«Vous parlez, ma chère amie, répliqua madame La Motte, comme une personne dont l’âme n’a pas été fréquemment accablée par l’infortune (Adeline soupira), et dont les espérances sont, par conséquent, dans toute leur force.»
«La longueur des souffrances, dit La Motte, détruit en nous ce ressort énergique, qui repousse le poids des maux et se déploie aux mouvemens de l’allégresse. Je n’en parle que par réminiscence, d’après une idée confuse du passé. Comme vous, Adeline, je pouvais autrefois tirer des consolations de beaucoup de circonstances malheureuses.»
«Croyez, dit Adeline, croyez, mon cher monsieur, que cela est encore possible, et vous y parviendrez.»
«—Le prestige est évanoui..... Je ne saurais plus me tromper moi-même.»
«—Permettez-moi de vous le dire, monsieur; c’est seulement aujourd’hui que vous vous trompez vous-même, en souffrant que le nuage du chagrin rembrunisse tous les objets qui s’offrent à vos regards.»
«Cela peut être, dit La Motte, mais laissons ce discours.»
Après souper, on ferma les portes, comme la veille, pour le reste de la nuit, et nos fugitifs s’abandonnèrent au repos.
Le lendemain matin, Pierre repartit pour la petite ville d’Auboine. Le temps de son absence, Adeline et madame La Motte le passèrent encore au milieu de beaucoup d’inquiétudes et de quelques espérances; car il était possible qu’il rapportât, concernant l’abbaye, des renseignemens qui forceraient La Motte à renoncer à ses plans. Au déclin du jour, elles l’aperçurent qui revenait lentement; et la charrette qu’il avait avec lui, ne confirma que trop leurs appréhensions. Il amenait quelques meubles et des matériaux pour réparer le logement.
Il fit sur l’abbaye un rapport dont voici la substance:—Elle appartenait, ainsi qu’une grande partie de la forêt adjacente, à un homme de qualité, résidant alors avec sa famille dans une terre éloignée. Il avait succédé dans cette propriété au père de sa femme. Celui-ci avait fait construire les appartemens les plus modernes, et venait y passer autrefois une partie de l’année pour goûter le plaisir de la chasse. On racontait qu’aussitôt après la prise de possession du nouveau maître, une personne avait été conduite à l’abbaye et emprisonnée dans les appartemens: on n’avait jamais pu imaginer qui ce pouvait être; on ne savait ce qu’elle était devenue: ce bruit se dissipa par degrés, et beaucoup de gens finirent par n’y plus croire du tout. Quoi qu’il en soit, il était avéré que le possesseur actuel, depuis qu’il avait hérité de l’abbaye, n’y était venu que deux étés seulement, et qu’on avait retiré les meubles peu de temps après.
Cette particularité avait d’abord excité de la surprise: on en tira beaucoup de conjectures; mais il était difficile de se fixer à aucune. On disait, entre autres, qu’on avait vu d’étranges apparitions à l’abbaye, qu’on y avait entendu des bruits extraordinaires, et quoique les gens raisonnables se fussent moqués de ces rapports, comme d’une folle superstition de l’ignorance, ils s’étaient si fort enracinés dans l’esprit du peuple, que, depuis quinze années, aucun paysan ne s’était hasardé d’approcher de l’abbaye. Voilà pourquoi elle était abandonnée, et tombait en ruines.
La Motte réfléchit sur ce rapport. Il réveilla d’abord en lui de tristes idées; mais bientôt elles firent place à des considérations plus importantes pour sa conservation. Il se félicita d’avoir enfin trouvé un endroit où il n’était pas vraisemblable qu’on pût le découvrir ou l’inquiéter. Cependant il ne pouvait se dissimuler qu’il y avait une singulière conformité entre une partie du récit de Pierre, et l’état des chambres où l’on montait par l’escalier de la tour. Ces restes de meubles, tandis qu’il n’y avait rien dans les autres appartemens.., ce lit solitaire.., le nombre des pièces, leur correspondance, toutes ces circonstances concouraient à confirmer ses soupçons. Il les renferma pourtant dans son sein, car il s’apercevait déjà que le rapport de Pierre n’avait pas engagé ses compagnons à reconnaître la nécessité de s’établir dans l’abbaye.
Mais ils étaient forcés de se taire; et telles appréhensions qu’ils pussent concevoir, ils parurent alors disposés à ne pas les manifester. Quant à Pierre, il n’éprouvait rien de ce genre; il ne connaissait pas la crainte, et sa tête n’était remplie que de sa besogne prochaine. Madame La Motte, dans une sorte de désespoir tranquille, s’efforçait de vaincre sa répugnance pour un parti qu’aucun effort d’imagination ne pouvait lui donner les moyens d’éviter, et qu’elle ne ferait que rendre plus cruel, en se livrant aux lamentations. En effet, bien que le sentiment de tout ce qu’ils auraient à souffrir dans l’abbaye l’eût portée à contredire le projet de s’y établir, elle ne voyait pas réellement en quoi il leur serait avantageux de s’en éloigner: toutefois ses pensées se reportaient vers Paris, et lui réfléchissaient l’arrière-perspective du temps passé, avec le spectacle de ses amis en larmes, qu’elle quittait peut-être pour toujours. Les affectueuses caresses de son fils unique, maintenant exposé à mille dangers, ignorant le sort de sa mère, et que tant de raisons lui faisaient craindre de ne plus revoir, se retraçaient dans son souvenir, et triomphaient de toute sa fermeté. Elle eût voulu s’écrier: «Pourquoi, pourquoi ai-je vécu jusqu’à ce jour, et quel avenir m’est préparé?»
Adeline n’avait point d’arrière-scène de jouissances passées pour accroître son infortune présente.., point d’amis éplorés.., point de regrets de personnes chéries, pour aiguiser le poignard du chagrin, et répandre des teintes douloureuses sur ses perspectives futures; elle ne connaissait pas encore les angoisses de l’espérance trompée, ni l’aiguillon plus acéré d’une conscience qui s’accuse elle-même; elle n’avait point de misères que la patience ne pût calmer, que le courage ne pût vaincre.
Pierre se leva au point du jour pour se mettre à son travail; il s’y livra de bon cœur, et en peu de jours deux des chambres, au rez-de-chaussée, furent tellement améliorées, que La Motte commença à se réjouir, et ses compagnes à reconnaître que leur situation ne serait pas aussi malheureuse qu’elles se l’étaient figuré. Ce que Pierre avait déjà apporté de meubles fut disposé dans les chambres, dont l’une était l’appartement voûté. Madame La Motte meubla celui-ci comme un salon de compagnie. Elle le choisit de préférence, à cause de sa grande fenêtre gothique, qui descendait presqu’au niveau du parquet, et offrait la vue de l’esplanade, ainsi que la scène pittoresque des bois d’alentour.
Pierre étant retourné à Auboine pour de nouvelles emplettes, tous les appartemens du rez-de-chaussée furent en peu de jours, non-seulement logeables, mais encore commodes. Cependant, comme ils ne suffisaient pas à toute la famille, on prépara une pièce pour Adeline dans l’étage supérieur: c’était la chambre qui touchait immédiatement à la tour; elle la préféra aux autres plus avancées, parce qu’elle y serait moins éloignée de la famille, et que les fenêtres qui donnaient sur une allée de la forêt, lui procuraient une plus belle vue. La tenture délabrée qui se détachait des murs fut reclouée et prit un air moins misérable. Enfin, quoique la chambre conservât toujours quelque chose de mélancolique, à raison de sa grandeur et de la petitesse des fenêtres, elle n’était point désagréable.
La première nuit qu’Adeline l’habita, elle dormit peu: la solitude de l’appartement affectait ses esprits, peut-être en proportion du courage dont, par égard, elle s’était armée en présence de madame La Motte. Elle se rappelait le récit de Pierre; plusieurs de ses circonstances s’étaient imprimées dans son imagination, en dépit de son jugement, et il lui était difficile de surmonter entièrement ses craintes. Tout d’un coup, elle fut saisie d’une si grande frayeur, qu’elle avait déjà ouvert la porte dans l’intention d’appeler madame La Motte; mais ayant prêté l’oreille quelque temps sur l’escalier, tout lui parut tranquille, enfin elle entendit la voix de La Motte qui parlait avec gaîté. Forcée de se convaincre de l’absurdité de ses terreurs, elle rougit d’y avoir cédé un instant, et rentra dans sa chambre, étonnée de sa faiblesse.