CHAPITRE PREMIER.
«Une fois que l’intérêt sordide s’empare d’une âme, il y glace toutes les sources des sentimens honnêtes et tendres. Non moins ennemi du goût que de la vertu, il pervertit l’un et anéantit l’autre. Mon ami, un jour viendra, peut-être, où l’avarice, disparaissant de la terre, laissera l’humanité reprendre ses premiers droits.»
Ainsi parlait l’avocat Nemours à Pierre de La Motte en l’accompagnant, sur le minuit, à la voiture qui allait l’éloigner de Paris, et des poursuites de ses créanciers.
La Motte le remercie de la dernière marque d’amitié qu’il lui donnait en favorisant son évasion. Il prononce un triste adieu..... La voiture part. L’obscurité de la nuit et la crise de sa situation le plongèrent dans une profonde rêverie.
Ceux qui ont lu Guyot de Pitaval, le plus fidèle des compilateurs qui aient recueilli les causes portées au parlement de Paris durant le siècle dernier, ne manqueront pas de se rappeler la singulière histoire de Pierre de La Motte et du marquis Philippe de Montalte. Eh bien! l’individu que l’on met ici sous leurs yeux est ce même Pierre de La Motte.
Appuyée sur la portière, madame La Motte jetait un dernier regard sur Paris..... Paris! le théâtre de son bonheur passé, et le séjour de ses nombreux amis! Le courage qui l’avait jusqu’alors soutenue, cède à la force de la douleur. «Adieu tout! s’écria-t-elle avec un soupir; encore ce dernier coup d’œil, et nous voilà séparés pour jamais!» Ses larmes coulent, et, se rejetant en arrière, elle se résigne au silence de la douleur. Le souvenir du passé pesait cruellement sur son âme. Quelques mois auparavant, riche, considérée, entourée d’amis empressés à lui plaire; aujourd’hui dépouillée de tout, misérablement, exilée du lieu de sa naissance, sans asile, sans secours...., et presque sans espoir! Ce n’était pas un de ses moindres chagrins, que d’être forcée de quitter Paris sans avoir vu son fils unique, alors employé à son régiment en Allemagne. Elle ignorait sa résidence; et l’eût-elle connue, elle n’aurait pas eu le temps de lui écrire, ni de l’informer du changement arrivé dans la fortune de son père.
Pierre de La Motte était un gentilhomme issu d’une ancienne maison de France. La nature ne l’avait pas fait naître pour le crime; mais trop souvent ses passions triomphèrent de sa raison. Se conduisant plus par sentiment que par principes, incapable de résister aux séductions du vice, aux charmes de l’occasion, il fut souvent criminel; mais au milieu de ses plus grands désordres, il tenait encore à la vertu, du moins par ses remords.
Il s’était marié très-jeune avec l’aimable et belle Constance Valentia, d’une naissance égale à la sienne, et d’une fortune supérieure. Leurs noces avaient été célébrées sous les auspices d’un monde approbateur et complaisant. Le cœur de Constance était tout entier à son mari. Elle eut quelque temps en lui un époux affectionné; mais séduit par les délices de Paris, il s’y livra bientôt sans mesure; et au bout de quelques années, sa fortune et sa tendresse s’évanouirent à la fois au sein de la dissipation. Un faux amour-propre travailla toujours contre ses intérêts, et le détourna d’une retraite honorable quand elle était encore possible. De vieilles habitudes l’enchaînaient à ses premiers plaisirs. C’est ainsi qu’en continuant un train de vie dispendieux, il avait épuisé les moyens de le prolonger. Il sortit enfin de cette sécurité léthargique, mais ce ne fut que pour se jeter dans de nouveaux égaremens, et pour tenter de réparer sa fortune par des moyens qui le plongèrent plus avant dans l’abîme. Les suites d’un engagement pris dans cette intention, l’entraînaient alors, avec le mince débris de ses propriétés, dans un exil périlleux et déshonorant.
Il se proposait de gagner une province méridionale, et d’y chercher un asile sur les frontières du royaume, au fond de quelque village obscur. Sa famille était composée de son épouse, d’un valet et d’une servante, deux fidèles domestiques qui suivaient les destins de leur maître.
La nuit était noire et orageuse. Environ à trois lieues de Paris, Pierre, qui servait de postillon, ayant couru quelque temps sur une bruyère sauvage, où se croisaient plusieurs routes, s’arrêta pour faire part à La Motte de son embarras. L’immobilité subite de la voiture tire celui-ci de sa rêverie, et les fait tous trembler d’être poursuivis. Il n’était pas en état d’indiquer le véritable chemin; et, dans la profondeur de l’obscurité, il y avait du danger d’aller plus avant, sans avoir trouvé une route. Durant cette perplexité, ils aperçurent une lumière à quelque distance. Après avoir long-temps hésité, La Motte descend, et s’avance de ce côté dans l’espoir d’obtenir du secours. Il marche lentement de peur de tomber dans quelque fossé. La lumière sortait de la fenêtre d’une vieille maisonnette, située sur la bruyère, à un mille de distance.
Arrivé à la porte, il s’arrête quelque temps, et écoute avec une craintive émotion.... Nul bruit que celui des coups de vent qui retentissaient dans la solitude. Enfin il se hasarde à frapper au bout de quelques instans, pendant lesquels il distingua clairement plusieurs voix en conversation. Quelqu’un, en dedans lui demanda ce qu’il cherchait. La Motte répondit qu’il était un voyageur égaré, qui désirait qu’on lui enseignât le chemin de la ville la plus proche. «Vous en êtes à sept milles, répliqua la personne; la route est assez mauvaise, et vous aurez grand’peine à vous y reconnaître. S’il ne vous faut qu’un lit, vous le trouverez ici, et vous ferez beaucoup mieux de rester.»
L’impitoyable tempête qui frappait alors sur La Motte avec une croissante furie, le fit pencher à ne pas aller plus loin jusqu’au lever de l’aurore. Mais curieux de voir la personne avec qui il parlait, avant de se risquer à exposer sa famille en faisant approcher la voiture, il demande qu’on l’introduise.
La porte est ouverte par une grande figure d’homme, tenant une lumière, et qui prie La Motte d’entrer. L’homme le conduit, par un passage, à une chambre presque sans autres meubles qu’un grabat étendu dans un coin sur le plancher. L’air abandonné et misérable de cet appartement lui cause un frisson involontaire, et il se tournait pour sortir; soudain l’homme le pousse en dedans, et il entend fermer la porte sur lui. Le cœur lui manque; il fait pourtant un effort désespéré, mais inutile, pour forcer la porte, et jette les hauts cris pour qu’on lui ouvre. On ne lui répondit pas; mais il distingua les voix de plusieurs hommes dans la chambre au-dessus. Ne doutant point que leur intention ne fût de le voler, et de l’assassiner, son épouvante anéantit d’abord presque toute sa raison. A la lueur de quelques braises mal éteintes, il aperçoit une fenêtre; mais l’espérance que cette découverte fait renaître, s’évanouit tout-à-coup. La fenêtre est défendue par d’épais barreaux de fer. Une semblable précaution l’étonne et confirme ses horribles craintes.... Seul, sans armes.... sans probabilité d’assistance, il se voyait au pouvoir de gens qui n’avaient vraisemblablement d’autre métier que le brigandage et le meurtre. Après avoir repassé tous les moyens possibles d’échapper, il s’efforça d’attendre l’événement avec fermeté; mais c’est une vertu que La Motte ne connaissait guère.
Les voix avaient cessé, et tout demeura tranquille pendant un quart d’heure. Dans l’intervalle des coups de vent, il croit distinguer les plaintes et les sanglots d’une femme. Il prête attentivement l’oreille, et se confirme dans sa conjecture: c’était évidemment l’expression de la douleur.
A cette certitude, le reste de son courage l’abandonne: un affreux soupçon frappe sa pensée avec la rapidité de l’éclair: probablement sa voiture avait été découverte par les gens de la maison, et pour le voler ils s’étaient assurés de son domestique, et avaient conduit chez eux madame La Motte. Il était surtout porté à le croire, par le silence qui avait quelque temps régné dans la maison, avant les gémissemens qu’il venait d’entendre. Il était encore possible que ceux qui s’y trouvaient, ne fussent pas des voleurs, mais des personnes auxquelles il aurait été livré par un ami perfide ou par son valet, et apostée pour le remettre dans les mains de la justice. Il avait pourtant de la peine à soupçonner la sincérité de l’ami auquel il avait confié le secret de son évasion avec le plan de sa route, et qui lui avait procuré une voiture pour s’échapper.
«Non, s’écria La Motte, cet excès de dépravation ne peut exister dans la nature humaine; à plus forte raison dans le cœur de Nemours!»
Cette exclamation fut interrompue par un bruit dans le passage qui conduisait à la chambre. Le bruit approche, la porte s’ouvre.... et l’homme qui avait introduit La Motte, entre dans la chambre, conduisant, ou plutôt traînant par force, une fille charmante qui paraissait avoir autour de dix-huit ans. Son visage était noyé de larmes, elle semblait abîmée dans sa douleur. L’homme ferme la porte et met la clef dans sa poche. Il s’approche alors de La Motte, qui avait déjà aperçu d’autres personnes dans le passage, et dirigeant un pistolet, sur sa poitrine: «Vous êtes absolument en notre pouvoir, dit-il; tout secours vous est interdit: si vous voulez, sauver vos jours, jurez de conduire cette fille en tel lieu que je ne puisse jamais la revoir; ou plutôt consentez à la prendre avec vous; car je n’en croirai pas votre serment, et j’aurai soin que vous ne puissiez jamais me retrouver... Répondez promptement, vous n’avez pas de temps à perdre.»
A ces mots, il saisit par la main la jeune personne toute glacée d’effroi, et la pousse vers La Motte, que l’étonnement avait rendu muet. Elle tombe à ses pieds, et avec des yeux supplians, et qui versaient un torrent de pleurs, le conjure de prendre pitié d’elle. Il fut impossible à La Motte, malgré sa propre agitation, de contempler avec indifférence tant d’appas et tant de douceur. Sa jeunesse, et sans doute son innocence, enfin l’énergie si naturelle de ses manières, s’emparèrent forcément de son cœur; il allait parler, lorsque, prenant le silence de la surprise pour celui de l’indécision, le brigand le prévint. «J’ai, lui dit-il, un cheval tout prêt pour vous éloigner d’ici, et je vous conduirai sur la bruyère. Si vous reparaissez ici avant une heure, vous êtes mort; après ce délai, vous êtes le maître d’y revenir quand il vous plaira.»
La Motte, sans lui répondre, relève la jeune fille, et songe à dissiper ses alarmes, tant il était déjà bien remis de ses propres terreurs. «Partons, dit le brigand, et trève d’enfantillage, estimez-vous heureux d’en être quitte à si bon marché, je vais préparer le cheval.»
Ces dernières paroles frappent La Motte, et le jettent dans de nouvelles craintes. Il n’osait parler de la voiture, de peur que les bandits ne fussent tentés de le voler; et partir à cheval avec cet homme, cela pouvait le conduire à de plus grands périls encore. Madame La Motte, fatiguée d’inquiétudes, enverrait probablement à la maison, pour s’informer de son mari. C’était ajouter au premier danger, celui de se voir séparé de sa famille, et le risque d’être découvert par les émissaires de la justice, en cherchant à la rejoindre. Tandis que ces réflexions passaient dans son âme avec une tumultueuse rapidité, un nouveau bruit se fait entendre dans le passage, il est suivi d’un grand vacarme, et dans l’instant, il reconnaît la voix de son valet que madame La Motte avait envoyé pour le chercher. Résolu d’avouer ce qu’il ne pouvait plus long-temps dissimuler, il s’écria fortement, qu’un cheval était inutile, qu’il avait à peu de distance une voiture qui les conduirait hors de la bruyère, et que l’homme qu’on avait saisi était son domestique.
Le brigand, lui parlant à travers la porte, lui dit de prendre patience, et qu’il aurait bientôt de ses nouvelles. La Motte tourne alors les yeux sur son infortunée compagne, qui, pâle et défaite, s’appuyait contre la muraille pour se soutenir. Ses traits délicats et charmans recevaient de la souffrance une expression enchanteresse de douceur. Une robe de camelot gris, à courtes manches, montrait ses formes sans les parer. Son corset était ouvert, une partie de ses cheveux s’était répandue en désordre sur sa gorge, lorsqu’au milieu de son trouble, elle avait laissé tomber le voile léger dont elle s’était hâtée de la couvrir. Chaque coup d’œil que La Motte jetait sur elle le remplissait d’une nouvelle surprise, et l’intéressait de plus en plus en sa faveur. Tant de grâces, en contraste avec le délabrement de la maison, et les manières sauvages de ses hôtes lui semblaient plutôt une situation de roman, qu’une aventure véritable. Il tâcha de la rassurer, et l’expression de sa pitié était trop sincère pour être mal interprétée. Sa terreur se changea par degrés en reconnaissance.
«Ah, monsieur! lui dit-elle, le ciel vous envoie à mon secours, et vous récompensera sûrement de la protection que vous m’accordez. Si je ne trouve pas en vous un ami, il n’en est point pour moi dans le monde.»
La Motte lui protestait de son dévouement, quand il fut interrompu par le retour du brigand. Il demande qu’on le reconduise vers sa famille. «Chaque chose à son tour, dit celui-ci; j’ai déjà eu soin d’un de vos gens, et j’aurai soin de vous, ventrebleu! ainsi rassurez-vous.»
Ce langage rassurant renouvelle les terreurs de La Motte: il demande avec empressement si sa famille est en sûreté. «Oh! pour cela, je vous en réponds, et vous allez la rejoindre tout à l’heure. Mais ne demeurez pas là toute la nuit à parlementer. Voulez-vous partir ou demeurer? Vous savez les conditions.»
On bande les yeux à La Motte et à la jeune personne, que l’épouvante avait jusqu’alors empêchée de parler: on les place sur deux chevaux; ils reçoivent chacun un homme en croupe, et partent au galop. Au bout d’une demi-heure qu’ils avaient couru de la sorte, La Motte demanda avec instance où ils allaient: «Vous l’apprendrez à temps, dit le scélérat, soyez tranquilles.» Les questions étaient inutiles: La Motte continua de garder le silence. Enfin les chevaux s’arrêtent. Son conducteur appelle, des voix lui répondent à quelque distance; bientôt on entend un bruit de carrosse, et tout de suite après, les paroles d’un homme qui indiquait à Pierre le chemin qu’il fallait suivre: la voiture approche; La Motte appelle: joie inexprimable! sa femme lui répond.
«Vous voilà maintenant hors de la bruyère, dit le brigand, et vous pouvez prendre la route qu’il vous conviendra; si vous revenez d’ici à une heure, vous serez salué par une paire de balles.» L’avertissement était bien superflu pour La Motte. On le remet en liberté. La jeune étrangère soupirait profondément en montant dans la voiture; et les bandits, après avoir gratifié Pierre de quelques instructions et de beaucoup de menaces, attendaient pour le voir partir. Ils n’attendirent pas long-temps.
La Motte fit aussitôt un court récit de ce qui s’était passé dans la maison, en y comprenant de quelle sorte on lui avait amené la jeune étrangère. Pendant ce discours, elle poussait souvent des sanglots convulsifs qui fixèrent l’attention de madame La Motte. Celle-ci sentait par degrés la compassion l’intéresser pour elle, et cherchait à calmer ses esprits. Cette fille infortunée répondit à ses bontés par des expressions aussi simples que franches, et retomba soudain dans le silence et dans les pleurs. Madame La Motte s’abstint, pour le moment, de lui faire aucune question qui pût tendre à la découverte de ses liaisons, ou qui semblât demander une explication de la dernière aventure; et cette aventure lui fournissait un nouveau sujet de réflexion. Le sentiment de ses propres infortunes pesait moins fortement sur son âme. Les chagrins de La Motte lui-même furent quelque temps suspendus; il rêvait à cette étrange scène, et se perdait dans ses conjectures. Ses embarras actuels, et les nouvelles inquiétudes qu’allait peut-être lui causer cette aventure, lui donnèrent d’abord quelque mécontentement; mais la beauté d’Adeline, ses grâces touchantes, un air d’innocence répandu sur toute sa personne, agirent si puissamment sur le cœur de La Motte, qu’il se résolut à la prendre sous sa protection.
Déjà le tumulte des émotions élevées dans le cœur d’Adeline commençait à se calmer, sa terreur n’était plus que de l’inquiétude, son désespoir, que de la langueur. Une si évidente sympathie dans les manières de ses compagnons, surtout celles de madame La Motte, apaisait son âme, et l’encourageait à espérer des jours plus heureux.
La nuit se passa dans un triste silence; les voyageurs étaient trop occupés de leurs diverses souffrances, pour songer à entamer la conversation. L’aube si désirée parut enfin, et fit faire entre les étrangers, une plus ample connaissance. Adeline puisait de la consolation dans les yeux de madame La Motte, qui la regardait fréquemment avec attention, et songeait qu’elle avait peu rencontré de figures aussi distinguées, ni de manières aussi intéressantes. La langueur du chagrin répandait sur ses traits une grâce mélancolique, qui allait tout de suite au cœur, et il y avait dans ses yeux bleus une douceur qui révélait une âme intelligente et sensible.
En ce moment, La Motte regarde avec inquiétude par la portière, afin de se reconnaître, et de voir s’il n’était pas poursuivi. Ses regards se promènent dans le demi-jour; mais il ne voit personne. Enfin le soleil dore les nuages de l’orient et la cime des plus hautes collines; bientôt il éclate sur la scène dans toute sa splendeur. Les craintes de La Motte commencent à s’apaiser, et les souffrances d’Adeline à s’adoucir. Ils s’avancent dans un chemin bordé de haies, et recouvert en berceau par des arbres dont les branches montraient le vert naissant des bourgeons printaniers tout brillans de rosée. Le zéphyr du matin ranima les esprits d’Adeline: son âme était sensible aux beautés de la nature. En regardant le riche émail des gazons, la tendre verdure des arbres; en saisissant, dans l’intervalle des hauteurs, une échappée du paysage diversifié, orné de bois, et se dégradant au loin dans des montagnes bleuâtres, son cœur épanoui goûtait un moment de joie. Aux yeux d’Adeline, les charmes de la nature étaient rehaussés par ceux de la nouveauté; elle n’avait vu que rarement la grandeur d’une perspective étendue, et la magnificence d’un vaste horizon, et même elle n’avait pas joui souvent des beautés pittoresques d’une scène plus resserrée. Son âme n’avait pas perdu, dans une longue oppression, ce ressort énergique qui résiste au malheur; sans quoi, malgré toute la sensibilité de son goût originel, les beautés de la nature, loin de la charmer si facilement, lui auraient à peine procuré une distraction passagère.
Enfin le chemin tourna, et descendit sur le flanc d’un coteau. La Motte regardant encore avec crainte par la portière, voit devant lui une campagne découverte, à travers laquelle la route se prolongeait presqu’en ligne droite, sans que rien pût la dérober à la vue. Il retombe dans de nouvelles alarmes; car, des hauteurs où il se trouvait, sa fuite pouvait être observée l’espace de plusieurs lieues. Il demande au premier paysan qu’il rencontre, s’il y avait un chemin entre les montagnes; mais il ne s’en trouvait point. Il frémit; madame La Motte, malgré ses propres craintes, tâche de le rassurer; mais elle y perd ses efforts, et se recueille à son tour dans la contemplation de son infortune. A mesure qu’ils avançaient, La Motte regardait souvent le pays qu’il avait traversé, et souvent son imagination lui faisait entendre le bruit d’une poursuite éloignée.
Les voyageurs s’arrêtèrent pour déjeuner, dans un village où la route était enfin couverte par des bois, et La Motte reprit courage.
Adeline paraissait enfin tranquille. Alors La Motte lui demanda l’explication de la scène dont il avait été témoin la nuit précédente. La question renouvela toute sa douleur, et elle le conjura, avec larmes, de lui épargner ce récit pour le moment. La Motte n’insista pas davantage, mais il remarqua que, pendant la plus grande partie du jour, elle parut y rêver dans la mélancolie et dans l’abattement. Ils cheminaient alors dans les montagnes, et couraient par conséquent moins de risque d’être aperçus. D’ailleurs, La Motte évitait les grandes villes, et ne s’arrêtait dans les autres que le temps de faire rafraîchir les chevaux. Sur les deux heures après midi, le chemin tourna dans une profonde vallée, coupée par un petit ruisseau, et couronnée d’une forêt. La Motte appelle Pierre, et lui commande de marcher à gauche, vers un endroit où le feuillage formait une voûte épaisse. Il y descend avec sa famille; et Pierre ayant étalé les provisions sur l’herbe, ils s’assirent, et partagèrent un repas, qu’en d’autres circonstances ils auraient trouvé délicieux. Adeline tâchait de sourire; mais en ce moment une indisposition ajoutait à ses souffrances et à sa langueur. La violente agitation d’esprit, et la fatigue du corps qu’elle avait éprouvées durant les vingt-quatre dernières heures, avaient anéanti ses forces, et lorsque La Motte la reconduisit à la voiture, toute sa personne frissonnait de malaise; mais elle ne proféra pas une plainte; et après avoir long-temps observé l’abattement de ses compagnons, elle fit un faible effort pour les ranimer. Ils continuèrent de voyager tout le long du jour, sans accident ni interruption, et environ trois heures après le soleil couché, ils arrivèrent à Monville, petite bourgade, où La Motte résolut de passer la nuit. Toute la bande avait réellement besoin de repos; et lorsqu’ils mirent pied à terre, leur pâleur, leurs regards effarés, étaient trop remarquables pour échapper aux gens de l’auberge. Dès qu’il y eut des lits de prêts, Adeline se retira dans sa chambre, accompagnée de madame La Motte, qui, par intérêt pour la belle étrangère, tentait tous les moyens de la tranquilliser. Adeline pleurait en silence, et, prenant la main de madame de La Motte, la pressait contre son cœur. Ce n’étaient pas seulement les larmes de la souffrance, elles étaient mêlées de celles qui partent d’un cœur reconnaissant, lorsqu’il rencontre une sympathie imprévue. Madame La Motte les comprit, ces larmes. Après quelques instans de silence, elle renouvela ses protestations d’amitié, et conjura Adeline de lui donner toute sa confiance; mais elle évita soigneusement de rien toucher du sujet qui l’avait déjà si cruellement affectée. Adeline trouva à la fin des expressions pour témoigner sa sensibilité de tant d’égards, et cela d’une manière si franche et si naturelle, que madame La Motte se sentant elle-même fort pénétrée, prit congé d’elle pour se retirer.
Le lendemain, La Motte, impatient de s’en aller, se leva de très-bonne heure. Tout était prêt pour son départ; il y avait déjà quelque temps que le déjeuner attendait; mais Adeline ne paraissait point. Madame La Motte entra dans la chambre, et la trouva plongée dans un sommeil agité. Sa respiration était courte et irrégulière. Elle tressaillait souvent; souvent elle soupirait, et bégayait quelquefois une phrase incohérente. Tandis que madame La Motte fixait un regard d’intérêt sur son attitude languissante, elle se réveille, et lui tend une main que la fièvre rendait brûlante. Elle n’avait pas dormi de la nuit; comme elle essayait de soulever sa tête tourmentée d’une forte migraine, il lui prend un étourdissement, elle se trouve mal et retombe en arrière.
Madame La Motte était fort alarmée, dans la double conviction qu’Adeline ne pouvait soutenir la route, et qu’un retard deviendrait peut-être funeste à son mari. Elle vint lui confier ses craintes. Il est plus aisé d’imaginer la consternation de La Motte que de la décrire. Il voyait tous les risques et tous les inconvéniens d’un délai; mais il ne pouvait se dépouiller de toute humanité, au point d’abandonner Adeline aux soins, ou plutôt à la négligence de personnes étrangères. Il fit venir sur-le-champ un médecin qui déclara qu’elle avait une fièvre violente, et que dans cet état un déplacement pouvait être mortel. La Motte résolut donc d’attendre l’événement, et s’efforça de calmer les accès de terreur dont il était assailli par intervalles. Il se tint sur ses gardes, en passant une grande partie de la journée hors du village, dans un endroit d’où il découvrait une certaine étendue de la route. Cependant, se voir à deux doigts de sa perte par la maladie d’une jeune inconnue dont on venait de le charger par force, c’était pour lui un si grand malheur, qu’il n’avait pas assez de philosophie pour s’y résigner avec calme.
La fièvre d’Adeline continua d’augmenter pendant toute la journée, et le soir, quand le médecin se retira, il dit à La Motte que son sort serait bientôt décidé. La Motte fut vivement affecté d’apprendre le danger où elle était. Les charmes, l’innocence d’Adeline, avaient triomphé des circonstances défavorables dont elle était environnée, lorsqu’elle lui avait été remise, et il fut alors moins touché des embarras qu’elle pourrait lui occasioner à l’avenir, que de l’espoir de sa guérison.
Madame La Motte veillait sur elle avec la plus tendre inquiétude, en admirant sa patiente tranquillité et sa douce résignation. Adeline en était reconnaissante avec usure, tout en se figurant qu’elle ne pouvait l’être assez. «Bien jeune encore, lui disait-elle, et abandonnée par ceux dont j’ai droit de réclamer la protection, je ne puis me rappeler aucune liaison qui me fasse regretter la vie, comme celle que j’espérais former avec vous. Si je vis, ma conduite vous exprimera bien mieux le sentiment que m’inspirent vos bontés; des paroles ne sont qu’un bien faible témoignage!»
La douceur de ses manières attachait tellement madame La Motte, qu’elle épiait les crises de sa maladie avec une sollicitude qui excluait tout autre intérêt. Adeline passa une nuit très-agitée, et quand le médecin reparut le lendemain matin, il ordonna qu’on ne lui refusât rien de ce qu’elle désirerait, et répondit aux questions de La Motte avec une franchise qui ne laissait aucune espérance.
Cependant, après avoir pris en abondance certaines potions adoucissantes, la malade dormit plusieurs heures de suite, et son sommeil était si profond, que sa respiration seule donnait des marques de son existence. Elle se réveilla sans fièvre, et sans autre mal qu’une grande faiblesse; mais en peu de jours elle reprit si bien ses forces, qu’elle fut en état de partir avec La Motte pour B...., village hors de la grande route, de laquelle il jugea prudent de s’écarter. Ils y passèrent la nuit suivante. Le lendemain, de grand matin, ils continuèrent leur voyage à travers une campagne sauvage et boisée; sur le midi ils s’arrêtèrent à un village isolé, où ils se rafraîchirent, et reçurent des instructions pour traverser la vaste forêt de Fontanville, sur la lisière de laquelle ils se trouvaient alors. La Motte désirait d’abord de prendre un guide, mais il redoutait plus le danger de découvrir sa route, qu’il n’espérait tirer avantage d’une assistance étrangère dans ces campagnes incultes et solitaires. C’est alors que La Motte projeta de passer à Lyon: là, il pourrait chercher dans le voisinage une retraite pour se cacher, ou bien s’embarquer sur le Rhône, pour se rendre à Genève, si la rigueur de sa situation le forçait un jour à quitter la France. Il était environ midi, et il désirait d’avancer sa route pour pouvoir dépasser la forêt de Fontanville, et arriver avant la nuit au bourg situé sur la lisière opposée. Après avoir mis dans la voiture des provisions fraîches, et pris toutes les informations nécessaires concernant les chemins, ils repartirent, et entrèrent bientôt dans la forêt. On touchait à la fin d’avril, et le temps était extrêmement doux et serein. La fraîcheur embaumée qu’exhalaient dans les airs les premiers parfums de la végétation; la douce chaleur du soleil, dont les rayons vivifiaient chaque nuance de la nature, et développaient chaque fleur du printemps, tout ranimait Adeline et lui communiquait la vie et la santé. En respirant le zéphyr, sa force semblait renaître; en promenant ses regards dans les clairières dont le bois était entrecoupé, son cœur épanoui jouissait avec délices; mais lorsque de ces objets, ses regards se détournaient sur monsieur et madame La Motte, dont les tendres attentions lui avaient rendu le jour, dans les yeux de qui elle lisait alors l’attachement et l’estime, son sein se gonflait de douces affections, et palpitait de reconnaissance.
Ils continuèrent leur voyage pendant le reste du jour, sans voir une chaumière, sans trouver une créature humaine. Le soleil allait se coucher; de toutes parts la vue était bornée par la forêt, et La Motte commença à craindre que le domestique ne se fût trompé de chemin. La route, si l’on peut appeler route une trace légère sur l’herbe, était quelquefois recouverte de plantes touffues, et quelquefois obscurcie par l’épaisseur du feuillage. A la fin Pierre s’arrêta, ne pouvant plus se reconnaître. La Motte tremblait de se voir anuité dans une forêt si sauvage et si solitaire: il avait de plus une crainte horrible des brigands. Il ordonne donc à Pierre d’avancer à tout risque, et s’il ne trouvait pas de chemin tracé, de tâcher de gagner un endroit de la forêt plus découvert. Pierre pousse en avant; mais après avoir marché quelque temps sans découvrir autre chose que des clairières en taillis, et des sentiers dans le bois, il désespéra d’en sortir, et s’arrêta pour prendre de nouveaux ordres.
Le soleil était couché; mais en jetant un regard inquiet par la portière, La Motte aperçut à l’occident, sur l’horizon lumineux, quelques tours obscures qui s’élevaient du milieu des arbres à peu de distance. Il commande à Pierre de tourner de ce côté-là. «Si ce sont les tours d’un monastère, dit-il, nous pourrons y trouver un asile pour cette nuit.»
La voiture avançait sous l’ombre des rameaux mélancoliques. Le crépuscule perçant au travers, répandait dans l’atmosphère, qu’il colorait encore, une solennité dont la vive sensation faisait tressaillir le cœur des voyageurs. L’attente les retenait dans le silence. La scène actuelle ramenait Adeline au souvenir des terribles dangers qu’elle avait courus, et son âme ne s’ouvrait que trop facilement à la crainte de nouvelles infortunes. La Motte descendit au pied d’une éminence tapissée de verdure, où les arbres, en se séparant, montraient l’édifice de plus près, mais n’en donnaient encore qu’une idée imparfaite.