CHAPITRE XIX.
Il est nécessaire de rapporter maintenant quelques circonstances dont le brusque départ de Venise et la suite rapide d'événements qui se succédèrent au château n'avaient pas permis de s'occuper.
Le matin même de ce départ, Morano, à l'heure convenue, se rendit à la maison de Montoni, pour y recevoir son épouse. Il fut un peu surpris du silence et de la solitude des portiques, que remplissaient ordinairement les domestiques de Montoni; mais sa surprise bientôt fit place au comble de l'étonnement, et cet étonnement à la rage, quand une vieille femme ouvrit la porte, et dit à ses serviteurs que son maître, sa famille et toute sa suite avaient quitté Venise de très-bonne heure pour aller en terre ferme. N'en pouvant croire ses gens, il sortit de sa gondole, et courut dans la salle pour en apprendre davantage. La vieille femme, qui seule avait soin de la maison, persista dans son histoire, et la solitude des appartements déserts le convainquit de la vérité.
Quand la bonne femme se fut remise de sa frayeur, elle lui conta tout ce qu'elle savait; c'était, à la vérité, bien peu de chose, mais assez pour apprendre à Morano que Montoni était allé à son château des Apennins. Il l'y suivit, aussitôt que ses gens eurent achevé ses préparatifs. Un ami l'accompagnait, ainsi qu'un grand nombre de domestiques. Il était décidé à obtenir Emilie, ou à faire tomber sur Montoni toute sa vengeance. Quand son esprit fut remis de sa première effervescence, et que ses idées se furent éclaircies, sa conscience lui suggéra certains souvenirs qui expliquaient assez toute la conduite de Montoni. Mais comment ce dernier aurait-il pu soupçonner une intention que lui seul connaissait, et qu'il ne pouvait deviner? Sur ce point, néanmoins, il avait été trahi par l'intelligence sympathique qui existe pour ainsi dire entre les âmes peu délicates, et qui fait juger à un homme ce qu'un autre doit faire dans une circonstance donnée. C'est ce qui était arrivé à Montoni. Il avait acquis, à la fin, la preuve irrécusable de ce que déjà il soupçonnait: c'est que la fortune de Morano, au lieu d'être considérable, comme d'abord il l'avait cru, était, au contraire, en assez mauvais état. Montoni n'avait favorisé ses prétentions que par des motifs personnels, par orgueil, par avarice. Une alliance avec un noble vénitien aurait sûrement satisfait l'un, et l'autre spéculait sur les propriétés d'Emilie en Gascogne, qu'on devait lui abandonner le jour même de son mariage. Il avait, dès le premier moment, suspecté en quelque chose le dérangement et la folie du comte, mais c'était seulement à la veille des noces projetées qu'il s'était convaincu de sa ruine. Il n'hésita pas à conclure que Morano le frustrait sûrement des propriétés d'Emilie, et cette pensée ne fut plus un doute quand, après être convenus de signer le traité la nuit même, le comte manqua à sa parole. Un homme aussi peu réfléchi, aussi distrait que Morano, dans un moment où ses noces l'occupaient, avait bien pu oublier un pareil engagement, sans que ce fût à dessein; mais Montoni n'hésita point à l'expliquer dans ses propres idées. Après avoir attendu longtemps l'arrivée du comte, il avait commandé à tous ses gens d'être prêts au premier signal. En se pressant de gagner Udolphe, il voulait soustraire Emilie à toutes les recherches de Morano, et rompre cette affaire sans s'exposer à aucune altercation. Si le comte, au contraire, n'avait, comme il les appelait, que des prétentions honorables, il suivrait sans doute Emilie, et signerait l'écrit projeté. Avec cette condition, l'intérêt de Montoni pour elle était si nul, qu'il l'aurait sacrifiée sans scrupule aux désirs d'un homme ruiné, dans l'unique vue de s'enrichir lui-même. Il s'abstint néanmoins de lui dire un seul mot sur les motifs de son départ, dans la crainte qu'une autre fois un rayon d'espérance ne la rendît moins traitable.
C'est par ces considérations qu'il avait soudain quitté Venise; et, par des considérations opposées, Morano l'avait poursuivi à travers les précipices de l'Apennin. Quand on annonça son arrivée, Montoni, ne doutant pas qu'il ne vînt accomplir sa promesse, se hâta de le recevoir; mais la rage, les expressions, le maintien de Morano lorsqu'il entra, le détrompèrent au moment même. Montoni expliqua en partie les raisons de son brusque départ, et le comte, persistant à demander Emilie, accabla Montoni de reproches, sans parler de l'ancien traité.
Montoni, à la fin, las de cette dispute, en remit la conclusion au lendemain, et Morano se retira avec quelque espérance sur l'apparente indécision de Montoni. Néanmoins, quand, au milieu du silence de sa chambre, il se rappela leur entretien, son caractère et les exemples de sa duplicité, le peu d'espoir qu'il conservait l'abandonna, et il résolut de ne pas perdre l'occasion d'obtenir autrement Emilie. Il appela son valet de confiance, lui dit son dessein, et le chargea de découvrir parmi les domestiques de Montoni quelqu'un qui voulût consentir à seconder l'enlèvement d'Emilie: il s'en remettait au choix et à la prudence de son agent; ce n'était pas à tort. Celui-ci découvrit un homme que Montoni dernièrement avait traité avec rigueur, et qui ne songeait qu'à le trahir. Cet homme conduisit Cesario autour du château, et par un passage secret l'introduisit à l'escalier: il lui indiqua ensuite un chemin plus court dans le bâtiment, et lui donna les clefs qui pouvaient favoriser sa retraite. L'homme fut d'avance bien récompensé de sa peine, et l'on a vu comment la trahison du comte avait été récompensée.
Montoni le lendemain fut comme à l'ordinaire; il avait seulement le bras soutenu par une écharpe: il fit le tour des remparts, et visita ses ouvriers: il en demanda un plus grand nombre, et revint au château, où des nouveaux venus l'attendaient.
Pendant ce temps, le comte se trouvait sous le chaume, dans les forêts de la vallée, accablé d'une double souffrance, et méditant une vengeance profonde contre Montoni. Son serviteur, qu'il avait dépêché à la ville la plus voisine, qui était encore fort éloignée, ne revint que le lendemain avec un chirurgien. Le docteur refusa de s'expliquer avant d'avoir suivi les progrès de la blessure; il fit prendre au malade une potion calmante, et resta près de lui pour juger de son effet.
Emilie, tout le reste d'une nuit si troublée, avait cependant dormi en repos. A son réveil, elle se rappela qu'enfin elle était délivrée des persécutions de Morano; elle se sentit soulagée subitement d'une grande partie des maux qui depuis longtemps pesaient sur elle. Tout ce qui l'affligeait encore venait des ouvertures qu'avait jetées Morano sur les vues de Montoni; il avait dit que ses projets ne pouvaient se concevoir, mais qu'ils étaient terribles. Pour en éloigner la pensée, elle chercha ses crayons, se mit à une fenêtre, et contempla le paysage pour y choisir un point de vue.
Ainsi occupée, elle reconnut sur les remparts les hommes nouvellement arrivés au château. La vue de ces étrangers la surprit, mais plus encore leur extérieur. Il y avait une singularité dans leur costume, une fierté dans leurs regards, qui captiva son attention. Elle se retira de la fenêtre pendant qu'ils passaient au-dessous; mais elle s'y remit pour les mieux observer. Leurs figures s'accordaient si bien avec l'aspérité de toute la scène, que, pendant qu'ils regardaient le château, elle les dessina en bandits et les plaça dans son tableau.
Les trois étrangers.
Carlo, ayant procuré à ces hommes les rafraîchissements nécessaires, revint près de Montoni, comme il en avait reçu l'ordre. Celui-ci voulait découvrir quel était le domestique de qui, la nuit précédente, Morano avait reçu les clefs; mais Carlo, trop fidèle à son maître pour souffrir paisiblement qu'on pût lui nuire, n'aurait pas dénoncé son camarade à la justice elle-même. Il assura qu'il l'ignorait, et que l'entretien des deux domestiques étrangers ne lui avait pas appris autre chose que le complot.
Montoni se rendit à l'appartement de son épouse. Emilie ne tarda pas à l'y joindre; elle les trouva dans une violente contestation; elle voulait se retirer quand sa tante la rappela et prétendit qu'elle fût présente.—Vous serez témoin, dit-elle, de ma résistance. Maintenant, monsieur, répétez le commandement auquel j'ai si souvent refusé d'obéir.
Montoni se retourna, et prenant un visage sévère, il enjoignit à Emilie de se retirer sur-le-champ. Sa tante insista pour qu'elle ne partît point. Emilie désirait échapper au spectacle d'une pareille querelle: elle désirait de servir sa tante, mais elle désespérait d'apaiser Montoni, dans les regards duquel se peignait en traits de feu la violente tempête de son âme.
—Sortez, dit-il d'une voix de tonnerre. Emilie obéit, et se retira sur le rempart où les étrangers n'étaient plus. Elle médita sur le malheureux mariage qu'avait fait la sœur de son père, et sur l'horreur de sa propre situation, dont la ridicule imprudence de sa tante était aussi devenue la cause.
Pendant qu'elle se promenait ainsi sur le rempart, Annette parut à la porte de la salle, et regardant avec précaution, s'avança pour la joindre.
—Ma chère demoiselle, je vous cherche dans tout le château, dit-elle; si vous voulez me suivre, je vous montrerai un tableau.
—Un tableau! s'écria Emilie en frémissant.
—Oui, mademoiselle, un portrait de l'ancienne dame de ce château. Le vieux Carlo vient de me dire que c'était elle, et je pensais que vous seriez curieuse de la voir. Quant à ma maîtresse, vous savez, mademoiselle, qu'on ne peut pas lui parler de cela.
—Ainsi, dit Emilie, vous en parlez donc à tout le monde?
—Oui, mademoiselle; que faire ici, à moins que d'y parler? Si j'étais dans un cachot, et qu'on me laissât parler, ce serait du moins un peu de consolation. Oui, je voudrais parler, quand ce ne serait qu'aux murailles. Mais venez, mademoiselle, ne perdons point de temps, il faut que je vous montre le tableau.
—Est-il voilé? dit Emilie après un moment de silence.
—Ma chère demoiselle, reprit Annette en regardant Emilie, pourquoi donc pâlissez-vous? Vous vous trouvez incommodée?
—Non, Annette, je me trouve fort bien; mais je n'ai aucun désir de voir ce tableau; vous pouvez aller dans la salle.
—Quoi! mademoiselle, ne pas voir la dame du château, la dame qui disparut si étrangement! Oh bien! pour moi, j'aurais franchi toutes les montagnes pour voir un semblable portrait. Pour vous dire au fond ce que je pense, il n'y a que cette histoire singulière qui puisse me soutenir dans ce vieux château, et pourtant d'y penser je sens que je frissonne.
—Etes-vous sûre que c'est un tableau? dit Emilie. L'avez-vous vu? est-il voilé?
—Sainte vierge Marie! mademoiselle, oui, non et oui. Je suis sûre que c'est un tableau. Je l'ai vu. Il n'est pas voilé.
Le ton, l'air de surprise avec lesquels tout cela fut dit, rappelèrent à Emilie sa prudence ordinaire; un sourire dissimula son émotion. Elle dit à Annette de la conduire à son tableau. Il était dans une chambre mal éclairée, voisine de celle où se tenaient les domestiques.
—Le voilà, mademoiselle, dit Annette d'une voix basse et en le montrant. Emilie s'avança et regarda le tableau. Il représentait une dame à la fleur de l'âge et de la beauté. Les traits en étaient nobles, réguliers, pleins d'une expression forte, mais non pas de cette séduisante douceur que voulait trouver Emilie, et de cette mélancolie pensive qu'elle aimait à rencontrer.
—Combien s'est-il passé d'années, dit Emilie, depuis que cette dame a disparu?
—Vingt ans, mademoiselle, ou environ, à ce qu'ils disent. Je sais qu'il y a longtemps.
Emilie continuait à examiner le portrait.
—Je pense, reprit Annette, que monsieur devrait le placer dans une plus belle chambre que celle-ci. A mon avis, le portrait de la dame dont il tient ses richesses devrait être logé dans l'appartement d'honneur.
—C'était une belle dame assurément, continua Annette, et monsieur pourrait sans rougir le faire porter au grand appartement où se trouve le tableau voilé. Emilie se retourna. Mais quant à cela, on ne l'y verrait pas mieux qu'ici; j'en trouve toujours la porte fermée.
—Sortons d'ici, dit Emilie, et laissez-moi, Annette, vous le recommander encore. Soyez très-réservée dans vos discours, et ne laissez pas soupçonner que vous sachiez la moindre chose au sujet de ce tableau.
—Sainte mère de Dieu! cria Annette, ce n'est pas un secret. Tous les domestiques l'ont bien vu.
Emilie tressaillit.—Comment cela se peut-il? dit-elle. L'avoir vu! Quand? Comment?
—Ma chère demoiselle, il n'y a rien de surprenant. Nous avons tous un peu plus de curiosité que vous n'en avez vous-même.
—Vous m'aviez dit, à ce que je croyais, dit Emilie, que la porte en était fermée?
—Si cela était, mademoiselle, dit Annette en regardant de tous côtés, comment aurions-nous pu entrer?
—Oh! vous parlez de ce tableau-ci, dit Emilie en se calmant. Venez, Annette. Je ne vois plus rien qui soit digne d'attention; il faut sortir.
Emilie, en rentrant chez elle, vit Montoni descendre dans la salle. Elle retourna au cabinet de sa tante, qu'elle trouva seule et toute en pleurs. La douleur et le ressentiment luttaient sur sa physionomie. L'orgueil jusqu'à ce moment avait retenu ses plaintes. Jugeant d'Emilie par elle-même, et ne pouvant se dissimuler ce que méritait d'elle l'indignité de son traitement, elle croyait que ses chagrins exciteraient bien plutôt la joie de sa nièce qu'aucun sentiment de sympathie. Elle pensait qu'elle la mépriserait, et sûrement ne la plaindrait pas. Mais elle connaissait mal la bonté d'Emilie.
Les peines de madame Montoni l'emportèrent enfin sur son orgueil. Quand Emilie était entrée le matin, elle les aurait dévoilées toutes, si son époux ne l'eût prévenue: et dans ce moment où sa présence ne la contraignait plus, elle exhala ses plaintes amères.
—O Emilie! s'écria-t-elle, je suis la plus malheureuse des femmes! Je suis traitée d'une manière cruelle! Qui l'eût prévu, quand j'avais devant moi une si belle perspective, que j'éprouverais un si affreux destin? Qui l'eût pensé, quand j'épousai un homme comme M. Montoni, que j'empoisonnais toute ma vie? Il n'est aucun moyen de juger le meilleur parti qu'on ait à prendre; il n'en est point pour reconnaître un bien solide. Les plus flatteuses espérances nous abusent; les plus sages y sont trompés. Qui eût prévu, quand j'épousais M. Montoni, que je me repentirais de ma générosité?
Emilie s'assit près de sa tante, prit sa main; et de cet air compatissant qui indiquerait un ange gardien, elle lui parla dans l'accent le plus tendre. Tous ses discours ne calmaient point madame Montoni. Elle avait besoin de se plaindre encore plus que d'être consolée; et ce fut seulement par ses exclamations qu'Emilie en connut la cause particulière.
—Homme ingrat! dit madame Montoni, il m'a trompée de toute manière. Il a su m'arracher à ma patrie, à mes amis; il m'enferme dans ce vieux château, et il pense me faire plier à tous ses desseins! Il verra bien qu'il s'est trompé; il verra bien qu'aucune menace ne peut m'engager à... Mais qui donc l'aurait cru? qui l'aurait supposé qu'avec son nom, son apparente richesse, cet homme n'avait aucune fortune? non, pas un sequin qui lui appartînt! J'avais fait pour le mieux: je le croyais un homme d'importance; je lui croyais de grandes propriétés. Autrement, l'aurais-je épousé? Ingrat, perfide mortel! Elle s'arrêta pour respirer.
—Ma chère tante, calmez-vous, dit Emilie; ce château, la maison de Venise sont à lui. Puis-je vous demander quelles sont les circonstances qui vous affligent plus particulièrement?
—Quelles circonstances! s'écria madame Montoni en colère; quoi, cela n'est-il pas suffisant? Depuis longtemps ruiné au jeu, il a encore perdu tout ce que je lui avais donné; il prétend aujourd'hui, que je lui livre mes contrats. Il est heureux pour moi que la plus grande partie de mes biens se trouve tout entière à mon nom: il veut les fondre aussi, et se jeter dans un infernal projet, dont lui seul peut comprendre l'idée; et... et... tout cela n'est-il pas suffisant?
—Assurément, dit Emilie: mais rappelez-vous, madame, que je l'ignorais absolument.
—Et n'est-il pas bien suffisant, reprit sa tante, que sa ruine soit absolue, qu'il soit écrasé de dettes, tellement que ni ce château, ni la maison de Venise ne lui resteraient, si ses dettes honorables ou déshonorantes se trouvaient payées?
—Je suis affligée de ce que vous me dites, dit Emilie.
—Et n'est-il pas bien suffisant, interrompit madame Montoni, qu'il m'ait traitée avec cette négligence, avec cette cruauté, parce que le lui refusais mes contrats; parce qu'au lieu de trembler à ses menaces, je l'ai défié avec résolution, et lui ai reproché une si honteuse conduite? moi, dont le seul tort est une trop grande bonté, une générosité trop facile! je me vois enchaînée pour la vie à ce vil, perfide et cruel monstre!
Emilie vit que ses malheurs n'admettaient point de consolation réelle, et méprisant les phrases communes, elle aima mieux garder le silence; mais madame Montoni, jalouse de toute son importance, prit ce silence pour celui de l'indifférence ou du mépris, et reprocha à Emilie l'oubli de ses devoirs et le manque de sentiment.
—Oh! comme je me défiais de cette sensibilité si vantée quand on la mettrait à l'épreuve! reprit-elle; je savais bien qu'elle ne vous enseignerait ni tendresse, ni affection pour des parents qui vous ont traitée comme leur fille.
—Pardonnez-moi, madame, dit Emilie avec douceur; je me vante peu, et si je le faisais, je ne me vanterais pas de ma sensibilité: c'est un don peut-être plus à craindre qu'à désirer.
—C'est à merveille, ma nièce, je ne disputerai point avec vous; mais comme je le disais, Montoni m'a menacée avec violence, si je refuse plus longtemps de lui signer l'abandon de mes contrats; c'était le sujet de notre contestation quand vous êtes entrée ce matin. Je suis maintenant déterminée: nul pouvoir sur la terre ne pourra m'y contraindre; je n'endurerai point tous ces procédés de sang-froid: il apprendra de moi ce que c'est que son caractère; je lui dirai tout ce qu'il mérite, en dépit de sa menace et de sa férocité.
—Votre situation, madame, dit Emilie, est moins désespérée peut-être que vous ne pensez. M. Montoni peut vous peindre ses affaires en plus mauvais état qu'elles ne sont réellement, pour exagérer, démontrer le besoin qu'il a de vos contrats: d'ailleurs, tant que vous les garderez ils vous offriront une ressource, si la future conduite de votre mari vous obligeait enfin à vous séparer de lui.
Madame Montoni l'interrompit impatiemment.—Insensible, cruelle fille! s'écria-t-elle: vous voulez donc me persuader que je n'ai pas sujet de me plaindre? que mon mari est dans une position brillante, que mon avenir est consolant, que mes douleurs sont puériles, romanesques, ainsi que les vôtres? Etrange consolation! me persuader que je suis hors de sens et de sentiment, parce que vous n'avez aucun sentiment vous-même. J'imaginais ouvrir mon cœur à une personne compatissante qui sympathiserait avec mes peines; mais je le vois trop, les gens à sentiments ne savent sentir que pour eux seuls. Retirez-vous.
Emilie, sans lui répliquer, s'éloigna dans le même moment avec un mélange de pitié et de mépris.
Emilie prit son voile et descendit aux remparts, la seule promenade qui lui fût permise. Elle eût bien désiré de parcourir les bois au-dessous, et surtout de contempler les sublimes tableaux du voisinage. Montoni ne consentant pas qu'elle sortît des portes du château, elle cherchait à se contenter des vues pittoresques qu'elle observait de la muraille. Les paysans qu'on employait aux fortifications étaient alors éloignés de leur ouvrage, et personne n'était sur les remparts; le ciel était sombre et triste comme elle. Cependant, le soleil perçant tout à coup au travers des nuages, Emilie voulut voir l'effet qu'il devait produire sur la tour du couchant: en se retournant, elle aperçut les trois étrangers arrivés le matin; elle tressaillit, une crainte involontaire s'empara d'elle, et regardant sur le rempart, elle n'y vit pas d'autres personnes. Ils s'approchèrent pendant qu'elle hésitait; la porte de la terrasse vers laquelle ils marchaient était toujours fermée, et pour sortir par l'autre, il fallait bien passer près d'eux. Avant de s'y résoudre, elle baissa son voile sur sa tête, mais il cachait mal sa beauté. Ils la regardèrent attentivement, et se parlèrent en mauvais italien; elle n'entendit que quelques mots: la fierté de leurs figures, à mesure qu'elle s'approchait d'eux, la frappa plus que n'avait encore fait la singularité de leurs vêtements. L'air et surtout la figure de celui qui marchait entre deux attirèrent son attention: elle exprimait une fierté sauvage, une sorte de férocité noire, et pourtant maligne: elle se sentit soulevée d'horreur. Ce caractère se lisait si facilement dans les traits de cet inconnu, qu'un seul coup d'œil l'imprima dans sa mémoire: elle avait passé très-vite, et à peine avait-elle un instant levé sur tout ce groupe un seul regard timide. Dès qu'elle fut au bout de la terrasse, elle se retourna, et vit les étrangers à l'ombre de la tourelle, qui la considéraient avec soin, et indiquaient par tous leurs gestes un entretien fort animé. Elle sortit du rempart, et se retira chez elle.
Montoni soupa fort tard et s'entretint avec ses hôtes dans le salon de cèdre, enflé de son triomphe récent sur Morano: il vida souvent son verre et s'abandonna sans mesure aux plaisirs de la table et de la conversation. La gaieté de Cavigni semblait, au contraire, gênée par l'inquiétude: il attachait ses regards sur Verezzi qu'il avait eu peine à contenir jusqu'alors, et qui voulait toujours faire part à Montoni des dernières insultes du comte.
Un des convives revint à l'événement de la précédente soirée: les yeux de Verezzi étincelèrent; ensuite on parla d'Emilie, et ce fut un concert d'éloges. Montoni seul gardait le silence.
Quand les domestiques furent sortis, la conversation devint plus libre; le caractère irascible de Verezzi mêlait quelquefois un peu d'aigreur à ce qu'il disait; mais Montoni déployait le sentiment de la supériorité jusque dans ses regards et dans ses manières. Un d'eux imprudemment vint à nommer de nouveau Morano: en ce moment Verezzi, échauffé par le vin, et sans égards aux signes que lui faisait Cavigni, donna mystérieusement quelques lumières sur l'incident de la veille. Montoni ne parut pas le remarquer: il continua de se taire, sans montrer aucune émotion. Cette apparente insensibilité ne faisant qu'augmenter la colère de Verezzi, il redit enfin le propos de Morano sur ce que le château ne lui appartenait pas légitimement, et sur ce que volontairement il ne lui laisserait pas un autre meurtre sur la conscience.
Serai-je insulté à ma table, et le serai-je par mon ami? dit Montoni pâle de fureur. Pourquoi me répéter les propos d'un insensé! Verezzi, qui s'attendait à voir le courroux de Montoni se tourner contre Morano, regarda Cavigni d'un air surpris, et Cavigni jouit de sa confusion. Auriez-vous donc la faiblesse de croire aux discours d'un homme que le délire de la vengeance égare?
—Signor, dit Verezzi, nous ne croyons que ce que nous savons.—Comment? interrompit Montoni d'un air grave, où sont vos preuves?
—Nous ne croyons que ce que nous savons, répéta Verezzi, et nous ne savons rien de tout ce que Morano nous affirme. Montoni parut se remettre.—Je suis prompt, mes amis, dit-il, quand il est question de mon honneur: aucun homme n'en douterait avec impunité.
—Passez le verre, s'écria Montoni.—Nous boirons à la signora Saint-Aubert, dit Cavigni.—Avec votre permission, d'abord à la dame du château, reprit Bertolini. Montoni restait muet.—A la dame du château! dirent les hôtes; et Montoni fit un mouvement de tête pour y consentir.
—Je suis surpris, signor, lui dit Bertolini, que vous ayez si longtemps négligé ce château; c'est un bel édifice.
—Il convient fort à nos desseins, répliqua Montoni. Vous ne savez pas, il me semble, par quel accident je le possède?
—Mais, dit Bertolini en souriant, c'est un très-heureux accident, et je voudrais qu'il m'en arrivât un semblable.
Montoni le regarda gravement.—Si vous voulez m'écouter, ajouta-t-il, je vous raconterai cette histoire.
Les physionomies de Bertolini et de Verezzi exprimaient plus que de la curiosité. Cavigni, qui n'en manifestait aucune, savait probablement déjà l'histoire.
—Il y a près de vingt ans, dit Montoni, que ce château est en ma possession. La dame qui le possédait avec moi, n'était ma parente que de loin. Je suis le dernier de ma famille; elle était belle et riche; je lui offris mes vœux; elle en aimait un autre, et son cœur me rejeta. Il est vraisemblable que celui qu'elle favorisait la rejeta aussi elle-même. Une profonde et constante mélancolie s'empara d'elle; j'ai tout lieu de croire qu'elle-même abrégea ses jours. Je n'étais pas alors dans ce château: cet événement est rempli de singulières et mystérieuses circonstances, et je vais vous les répéter.
—Répétez-les, dit une voix.
Montoni se tut; ses hôtes se regardèrent, et se demandèrent qui d'entre eux avait parlé. Ils s'aperçurent que tous en faisaient la question. Montoni, se remettant enfin, dit:—On nous écoute; nous reprendrons une autre fois: passez le verre.
Les convives promenèrent leurs yeux autour de la salle.
—Nous sommes seuls, dit Verezzi, je vous prie, signor, continuez.
—N'entendez-vous pas quelque chose? dit Montoni.
—Il m'a semblé que oui, dit Bertolini.
—Pure illusion, dit Verezzi en regardant encore; nous ne sommes que nous. Je vous prie, signor, continuez.
Montoni fit une pause; il reprit d'une voix plus basse, et les convives se serrèrent pour l'entendre.
—Vous devez savoir, signors, que la signora Laurentini montrait depuis quelques mois les symptômes d'un grand attachement, et même d'une imagination dérangée; son humeur était inégale. Quelquefois elle s'enfonçait dans une rêverie paisible; souvent c'étaient les transports d'un égarement frénétique. Un soir, dans le mois d'octobre, après un de ces accès, elle se retira seule dans sa chambre, et défendit qu'on l'interrompît. C'était la chambre au bout du corridor, et le théâtre de la scène d'hier. De ce moment on ne la vit plus.
—Comment! on ne la vit plus? s'écria Bertolini. Son corps ne se trouva pas dans la chambre?
—On ne trouva pas ses restes? s'écria tout le monde d'une voix unanime.
—Jamais, reprit Montoni.
—Quelles raisons eut-on de supposer qu'elle se fût tuée? dit encore Bertolini.—Oui, quelles raisons? dit Verezzi. Montoni lança à Verezzi un vif regard d'indignation.—Pardonnez-moi, signor, ajouta Verezzi, je ne pensais pas que la dame fût votre parente, quand j'en parlais si légèrement.
Montoni reçut cette excuse.
—Je vous expliquerai bientôt cela, dit Montoni. Il faut d'abord que je vous rapporte un fait étrange. Cette conversation ne doit pas nous passer, signors. Ecoutez ce que je vais vous dire.
—Ecoutez, dit une voix.
Ils étaient tous dans le silence, et Montoni changea de couleur.—Ceci n'est point une illusion, dit enfin Cavigni.—Non, dit Bertolini; je viens de l'entendre moi-même.
—Ceci devient très-extraordinaire, dit Montoni, qui se leva tout à coup.
Tous les convives se levèrent en désordre.
On appela les domestiques, on fit d'exactes recherches, et l'on ne trouva personne. La surprise, la consternation augmentèrent. Montoni fut déconcerté.—Quittons cette salle, dit-il, et le sujet de notre entretien; il est trop sérieux. Les hôtes étaient tous disposés à sortir de l'appartement; mais ils prièrent Montoni de passer dans une autre chambre, et de le finir. Rien ne put l'y déterminer; et malgré tous ses efforts pour paraître tranquille, il était visiblement très-agité.
—Comment, signor, dit Verezzi, seriez-vous superstitieux, vous qui riez si souvent de la crédulité des autres?
—Je ne suis pas superstitieux, répliqua Montoni; mais il faut connaître ce que cela veut dire. Il sortit à ces mots, et tout le monde se retira.