CHAPITRE XVIII.
La lumière du jour chassa de l'esprit d'Emilie les vapeurs de la superstition, mais non pas celles de la crainte. Elle se leva, et pour distraire son esprit de ces importunes idées, elle se força à s'occuper des objets extérieurs. Elle contempla de sa fenêtre les sauvages grandeurs qui s'offraient à sa vue; les montagnes qui s'entassaient les unes sur les autres et ne laissaient entrevoir que d'étroites vallées qu'ombrageaient d'épaisses forêts. Les vastes remparts du château, ses servitudes, ses bâtiments divers s'étendaient le long d'un roc escarpé au pied duquel un torrent jaillissant avec bruit, se précipitait sous de vieux sapins dans une gorge profonde. Un léger brouillard occupait le fond des vallées lointaines; et se dissipant par degrés aux rayons du soleil, découvrait l'un après l'autre les arbres, les coteaux, les troupeaux et leurs conducteurs.
C'était en contemplant ces admirables aspects qu'Emilie cherchait à se distraire, et ce ne fut pas sans succès; la fraîcheur du matin contribuait à la ranimer. Elle éleva ses pensées vers le ciel; elle s'y sentait toujours plus disposée quand elle goûtait la sublimité de la nature et que son esprit recouvrait ses forces.
Quand elle se retira de la fenêtre, ses yeux se tournèrent sur la porte qu'elle avait, la nuit précédente, assurée avec tant de soin. Elle se détermina à en examiner l'issue; mais en se rapprochant pour écarter les chaises, elle s'aperçut que déjà elles l'étaient un peu. Sa surprise ne peut s'imaginer, quand, l'instant d'après, elle vit la porte toute fermée. Elle fut frappée comme si elle eût vu une apparition. La porte sur le corridor était fermée comme elle l'avait laissée; mais l'autre porte qu'on ne pouvait assujettir qu'à l'extérieur avait nécessairement été verrouillée pendant la nuit. Elle s'affecta sérieusement de l'idée de coucher encore dans une chambre où il était si facile de pénétrer, et si loin de tout genre de secours; elle se décida à en faire part à madame Montoni, et à demander à changer de chambre.
Après quelque difficulté, elle retrouva son chemin jusqu'au grand vestibule et à la salle du soir précédent, dans laquelle était servi le déjeuner. Sa tante était seule; Montoni était à parcourir les environs du château, à voir l'état des fortifications, et à causer avec Carlo. Emilie remarqua que sa tante avait pleuré, et son cœur s'attendrit pour elle avec un sentiment qui se montra dans ses manières encore plus que dans ses paroles. Elle évitait soigneusement de paraître s'apercevoir que sa tante fût malheureuse. Elle saisit le moment où Montoni était absent pour parler de la porte, demander un autre logement, et s'informer des motifs du voyage. Sur le premier point, sa tante la renvoya à Montoni, et refusa très-positivement de s'en mêler; sur le second, elle témoigna la plus entière ignorance.
Dans le dessein de réconcilier madame Montoni avec sa propre situation, Emilie se mit alors à louer la grandeur du château, le pays qui l'environnait, et s'efforça d'adoucir tout ce qui pouvait le rendre odieux. Si le malheur avait en quelque sorte rompu la dureté du caractère de madame Montoni, et lui avait appris dans ses souffrances à compatir à celles des autres, le caprice, la domination que la nature avait mis dans son cœur n'en étaient point encore bannis. Elle ne put se refuser au plaisir de tyranniser l'innocente et triste Emilie, en jetant du ridicule sur un goût qui n'était pas le sien.
Son discours satirique fut néanmoins interrompu par l'arrivée de Montoni; et sa physionomie prit un mélange de ressentiment et de crainte. Montoni se mit à table sans paraître s'apercevoir qu'il y eût quelqu'un autour de lui.
Emilie, qui l'observait en silence, vit dans ses traits une expression plus sombre et plus sévère que de coutume. Le déjeuner se passa dans le silence, jusqu'au moment où Emilie risqua de demander un autre appartement et rapporta les motifs de sa demande.
—Je n'ai pas le temps de m'arrêter à de pareilles misères, dit Montoni; cette chambre vous a été destinée, et vous devez vous en contenter. Il n'est pas vraisemblable que personne ait pris la peine d'aller monter un escalier pour l'intérêt de fermer une porte. Si elle ne l'était pas quand vous entrâtes, le vent a fort bien pu faire glisser les verrous. Mais je ne sais pas pourquoi je m'occuperais d'une circonstance aussi frivole.
Une semblable explication ne pouvait nullement satisfaire Emilie. Elle avait remarqué que les verrous étaient fort rudes, et conséquemment n'avaient pu facilement se mouvoir. Elle s'interdit cette représentation, mais elle renouvela sa demande.
—Si vous voulez rester esclave de pareilles craintes, dit Montoni avec sévérité, abstenez-vous du moins d'en fatiguer les autres. Sachez vaincre toutes ces misères, et travaillez à fortifier votre âme. Il n'y a pas de plus méprisable existence que celle qu'empoisonne la frayeur. En prononçant ces mots, il regarda fixement madame Montoni: elle rougit excessivement, et garda toujours le silence. Emilie, offensée et fortement déconcertée, trouvait alors ses craintes trop naturelles pour mériter de tels sarcasmes. Mais s'apercevant que son chagrin ne l'empêcherait pas de les souffrir, elle fit effort pour s'en distraire.
Quand madame Montoni se fut retirée à sa toilette, Emilie tâcha de se distraire en examinant le grand château. Elle ouvrit une porte battante, et passa de la grande salle sur les remparts, qui, de trois côtés, bordaient les précipices. La quatrième face était gardée par les hautes murailles des cours, et par la voûte sous laquelle elle avait tourné la veille. La grandeur de ces larges remparts, et le paysage varié qu'ils dominaient, excitèrent son admiration. L'étendue des terrasses était telle, que, présentant le pays sous autant d'aspects différents, elle offrait comme autant de vues nouvelles. Elle s'arrêtait souvent pour contempler la gothique magnificence d'Udolphe, son orgueilleuse irrégularité, ses hautes tours, ses fortifications, ses fenêtres étroites et enfoncées, enfin ces beffrois nombreux placés au coin de chaque tourelle. Elle s'appuya sur le mur de la terrasse, et mesura de l'œil le gouffre effroyable d'un précipice, dont les noirs sommets des forêts dérobaient encore la profondeur. Partout où elle portait ses regards, c'étaient des pics de montagnes, des bois de sapin, et d'étroits défilés, qui s'enfonçaient dans les Apennins, et disparaissaient à la vue dans ces régions inaccessibles.
Elle était dans cette situation, quand elle vit Montoni, accompagné de deux hommes, qui gravissait un sentier taillé dans le roc vif. Il s'arrêta sur une éminence, considérant le rempart, et s'adressant à sa suite, il s'exprima avec un air et des gestes fort énergiques. Emilie s'aperçut que l'un de ces hommes était Carlo, que l'autre avait le costume d'un paysan, et qu'à lui seul s'adressaient les ordres de Montoni.
Elle se retira de la muraille et continua sa promenade. Tout à coup elle entendit le bruit de plusieurs carrosses, bientôt le retentissement de la grosse cloche, et il lui vint à l'esprit que le comte Morano arrivait; elle traversa rapidement les portes de la terrasse, prenant à la hâte le chemin de son appartement. A ce moment plusieurs personnes entrèrent dans la salle par la porte opposée: elle les vit à l'extrémité des arcades, et recula sur-le-champ; mais l'agitation de ses esprits, l'étendue de l'obscurité de la salle, l'avaient empêchée de distinguer les étrangers. Toutes ces craintes n'avaient qu'un objet; cet objet se présenta à elle; elle crut qu'elle avait vu le comte Morano.
Quand elle les vit hors de la salle, elle hasarda d'y rentrer, et remonta chez elle sans rencontrer personne; elle resta dans sa chambre, agitée de mille frayeurs et prêtant l'oreille au moindre bruit. Entendant, à la fin, des voix sur le rempart, elle courut à sa fenêtre, et reconnut Montoni qui se promenait avec le signor Cavigni; ils s'arrêtaient souvent, se regardaient l'un et l'autre, et leur conversation paraissait fort animée.
De plusieurs personnes qu'elle avait remarquées dans la salle, elle ne voyait que le seul Cavigni; ses alarmes s'augmentèrent bientôt en entendant marcher dans le corridor: elle s'attendait à un message du comte. Annette parut.
—Ah! mademoiselle, s'écria-t-elle, voilà le signor Cavigni arrivé. Que je suis donc contente de voir un visage chrétien dans cet endroit! il est si bon, il a toujours pris tant d'intérêt à moi! Le signor Verezzi y est aussi. Et qui croiriez-vous bien encore, mademoiselle?
—Je ne sais pas deviner, Annette; dites-moi vite.
—Devinez une fois, mademoiselle.
—Alors, dit Emilie, en essayant de se contenir, le comte Morano, je suppose.
—Sainte Vierge! s'écria Annette, vous vous trouvez mal, mademoiselle, vous allez vous évanouir! Je vais aller vous chercher de l'eau.
Emilie tomba sur sa chaise.—Restez, Annette, dit-elle languissamment, ne me laissez point. Je vais me remettre... ouvrez la fenêtre... Le comte, dites-vous? Est-il en bas?
—Qui? moi? le comte? Non, mademoiselle, je n'en ai pas parlé; il n'est pas ici. Non, mademoiselle.
—En êtes-vous bien sûre?
—Dieu soit béni, reprit Annette, vous êtes bien vite revenue. En vérité, je vous croyais mourante.
—Mais le comte, vous êtes bien sûre qu'il n'est pas là?
—Oh! oui, bien sûre, mademoiselle. Je regardais par une grille dans la tourelle du nord, quand les voitures sont arrivées; je ne m'attendais pas à une vue si désirée dans cette affreuse citadelle.
—C'est bon, Annette; je me trouve déjà beaucoup mieux.
—Oui, mademoiselle, je vois cela. Oh! tous les domestiques vont mener joyeuse vie! Nous irons danser et chanter dans la petite salle, parce que là monsieur ne pourra pas nous entendre. Et puis les drôles d'histoires! Ludovico est arrivé, mademoiselle; Ludovico est venu avec eux. Vous vous souvenez de Ludovico, mademoiselle?
—Non, dit Emilie, fatiguée de son bavardage.
—Quoi! mademoiselle, vous ne vous rappelez pas Ludovico, celui qui manœuvrait la gondole du cavalier à la dernière régate, et qui gagna le prix; celui qui chantait de si jolis vers sur Roland, sur les Maures et Charle... Charle... magne... Oui, c'était le nom, et toujours sous ma jalousie, au portique d'occident, au clair de lune à Venise. Oh! comme je l'écoutais!
—Je crains pour toi, ma bonne Annette, dit Emilie. Il me semble que ses vers ont emporté ton cœur. Mais laissez-moi vous conseiller, s'il est ainsi, de bien garder le secret, et surtout ne pas lui laisser savoir.
—Ah! mademoiselle, comment peut-on garder un secret comme celui-là?
—A présent, Annette, je me trouve tout à fait remise, et vous pouvez me laisser.
—Oh! mais, mademoiselle, j'ai oublié de vous demander comment vous aviez pu reposer dans cette vieille et affreuse chambre la nuit dernière.—Comme à l'ordinaire.—Vous n'avez donc entendu aucun bruit?—Aucun.—Ni rien vu?—Rien du tout.—Cela est surprenant.—Pas le moins du monde. Mais vous, dites-moi, à quel propos de pareilles questions?
—O mademoiselle! je ne voudrais pas vous le dire pour l'or du monde, ni tout ce que j'ai ouï raconter sur cette chambre: cela vous effrayerait trop.
—Si c'est pour cela, vous m'avez déjà effrayée. Vous pouvez me dire tout ce que vous en savez, sans charger en rien votre conscience.
—O Seigneur! on dit qu'il revient dans cette chambre, et cela, depuis bien longtemps.
—S'il y revient, c'est un esprit qui sait bien fermer les verrous, dit Emilie en s'efforçant de sourire malgré ses craintes. J'ai laissé hier au soir cette porte ouverte, et ce matin je l'ai trouvée fermée.
Annette devint pâle, et ne dit mot.
—Avez-vous entendu dire que quelque domestique ait fermé cette porte ce matin, avant que je me levasse?
—Non, mademoiselle, je vous jure qu'on ne me l'a pas dit: mais je ne sais. Irai-je le demander, mademoiselle? dit Annette en se précipitant du côté du corridor.
—Restez, Annette, j'ai d'autres questions à vous faire. Dites-moi ce que vous savez sur cette chambre, et sur l'escalier qui y conduit.
—Je m'en vais tout de suite le demander, mademoiselle; je suis bien sûre, d'ailleurs, que madame aura besoin de moi. Je ne peux pas rester, mademoiselle.
Elle sortit aussitôt, sans attendre aucune réponse. Emilie soulagée par la certitude que Morano n'était pas arrivé, ne put s'empêcher de sourire de la terreur superstitieuse qui tout à coup avait saisi Annette: et quoique par intervalles elle s'en trouvât elle-même frappée, elle souriait cependant à celle que lui manifestaient les autres.
Montoni avait refusé à Emilie une autre chambre: elle se détermina à supporter, avec résignation, le mal qu'elle ne pouvait pas éviter. Elle s'efforça de rendre son habitation aussi commode qu'il lui était possible; elle rangea tous ses livres, les délices de ses jours heureux et la conclusion de ses instants de mélancolie.
Sa petite bibliothèque fut placée sur un grand coffre, qui faisait partie de l'ameublement. Elle prépara ses crayons, se trouvant assez tranquille pour songer à tracer l'esquisse du sublime point de vue que semblait encadrer sa fenêtre. Soudain elle suspendit la jouissance de ce plaisir; elle se rappela combien de fois elle avait entrepris un amusement de ce genre, et combien de fois de nouveaux malheurs imprévus l'avaient empêchée de s'y livrer.
—Comment puis-je, se disait-elle, me laisser tromper par l'espoir? le comte n'est pas arrivé, et cela me rendrait heureuse. Hélas! que m'importe qu'il vienne aujourd'hui ou demain? Il viendra enfin; ce serait s'aveugler que d'en vouloir douter.
Pour échapper à ces pénibles réflexions, elle essaya de se mettre à lire; mais son attention ne pouvait se fixer sur la page qui était sous ses yeux; elle finit par jeter le livre, et résolut de parcourir le château. Elle se rappelait l'étrange histoire de l'ancienne propriétaire; ce souvenir réveilla en elle celui du tableau voilé; elle résolut de le découvrir. En traversant toutes les pièces qui y conduisaient, elle se sentit vivement troublée: les rapports de ce tableau avec la dame du château, la conversation d'Annette, la circonstance du voile, le mystère qui enveloppait le tout, excitaient dans son âme un léger mouvement de terreur, mais de cette terreur qui s'empare de l'esprit, qui l'élève à de grandes idées, et par une sorte de magie, à l'objet même qui nous la cause.
Emilie marchait en tremblant; elle s'arrêta un moment à la porte avant de se résoudre à l'ouvrir. Elle s'avança vers le tableau qui paraissait d'une dimension extraordinaire, et qui se trouvait dans un coin obscur de la chambre. Elle s'arrêta encore; enfin d'une main timide elle leva le voile, mais elle le laissa retomber. Ce n'était pas une peinture qu'elle avait vue, et avant de pouvoir quitter la chambre elle s'évanouit sur le plancher.
Le tableau mystérieux.
Quand elle eut recouvré ses sens, le souvenir de ce qu'elle avait vu l'en priva presque une seconde fois; elle eut à peine la force de sortir de la chambre et de gagner la sienne. Quand elle y fut, elle n'eut pas le courage d'y rester seule. L'horreur dominait son esprit; elle n'éprouvait ni le sentiment de ses maux passés, ni la crainte des maux futurs. Elle s'assit auprès de sa fenêtre, parce que de là elle entendait des voix, quoique éloignées, et qu'elle voyait passer du monde sur les terrasses. Montoni et Verezzi, bientôt après, passèrent sous les fenêtres; ils causaient gaiement: leurs voix lui rendirent un peu de vie. Les signors Bertolini et Cavigni les rejoignirent sur la terrasse. Emilie, supposant alors que madame Montoni se trouvait seule, sortit pour aller la trouver: la solitude de sa chambre, le voisinage du lieu où elle avait reçu un coup si accablant, suffisaient bien d'ailleurs pour l'agiter encore.
Les hôtes de Montoni au château d'Udolphe.
Elle trouva sa tante à sa toilette, et se préparant pour le dîner. La pâleur, la consternation d'Emilie alarmèrent jusqu'à madame Montoni; mais Emilie eut assez de force pour se taire sur un tel sujet, quoique ses lèvres, à tout moment, se trouvassent prêtes à le trahir. Elle resta dans l'appartement de sa tante jusqu'à l'heure où l'on descendit pour dîner: elle y trouva les étrangers. Ils avaient un air d'occupation qui ne leur était pas ordinaire, et semblaient trop remplis d'un intérêt majeur pour faire quelque attention à Emilie ou à madame Montoni elle-même: ils parlèrent peu, Montoni encore moins. Emilie frémit en le voyant. L'horreur de la chambre s'offrit à elle plusieurs fois; elle changea de couleur, et craignit que la souffrance ne découvrît son émotion et ne l'obligeât à sortir; mais l'empire qu'elle prit sur elle-même surmonta la faiblesse de sa constitution. Elle s'efforça de se mêler de la conversation, et même de paraître gaie.
Montoni paraissait évidemment réfléchir à quelque grande opération. Un esprit moins nerveux, un cœur plus susceptible en eussent sans doute été plus accablés; mais la fermeté de sa contenance indiquait uniquement le développement et l'énergie de ses facultés.
Le repas fut silencieux. La tristesse du château semblait influer sur la gaieté ordinaire de Cavigni; mais aux nuages de sa physionomie se mêlait alors une fierté que rarement on y distinguait. Le comte Morano ne fut pas nommé. La conversation roula toute sur les guerres qui, dans ce temps, déchiraient l'Italie, sur la force des armées vénitiennes et le caractère des généraux.
Après dîner, quand les domestiques furent partis, Emilie sut que le cavalier, sur lequel Orsino avait assouvi sa vengeance, était mort par suite de ses blessures, et qu'on cherchait avec soin le meurtrier. Cette nouvelle parut alarmer Montoni; mais il dissimula promptement, et s'informa où Orsino s'était caché. Tous ses hôtes, excepté Cavigni, ignoraient que Montoni eût, à Venise, favorisé sa fuite. Ils lui répondirent qu'Orsino s'était échappé la même nuit avec tant de précipitation et de secret, que même ses plus intimes amis n'en avaient rien appris. Montoni se blâma lui-même d'avoir fait une pareille question. Une seconde réflexion lui persuada qu'un homme aussi soupçonneux qu'Orsino ne pouvait confier à personne le mystère actuel de son asile. Il croyait cependant qu'il mettrait moins de réserve à son égard, et que bientôt, sans doute, il entendrait parler de lui.
Emilie se retira avec madame Montoni bientôt après qu'on eut ôté le couvert, et laissa les cavaliers occupés de leurs conseils secrets. Déjà Montoni, par des signes expressifs, avait averti son épouse de s'éloigner. Elle passa aux remparts, et se promena en silence. Emilie ne l'interrompait pas; son esprit était absorbé. Elle eut besoin de toute sa résolution pour s'empêcher d'en communiquer le terrible sujet à madame Montoni.
—Ne précipitons rien, disait-elle en elle-même; à quelques maux que je me trouve réservée, j'éviterai du moins d'avoir aucun reproche à me faire.
Tandis qu'elle s'appuyait sur le parapet du rempart, elle vit, à peu de distance, quelques manœuvres examinant une brèche, et devant cette brèche un amas de pierres qui semblaient destinées à des réparations. Elle vit aussi un vieux canon qui paraissait être tombé de sa place. Madame Montoni s'arrêta pour parler à ces ouvriers, et leur demander ce qu'ils allaient faire.—Réparer les fortifications, madame, dit l'un d'eux. Elle fut surprise que Montoni pensât à ce travail, d'autant plus que jamais il n'avait parlé du château comme d'un lieu qu'il comptât habiter longtemps. Elle avança vers une arcade élevée qui conduisait du rempart de l'est à celui du sud, et qui, d'une part, joignant au château, supportait une petite tour d'observation qui commandait à toute la vallée. En approchant de cette arcade, elle vit de loin descendre des bois une longue troupe de chevaux et d'hommes, qu'elle reconnut pour des soldats au seul éclat de leurs lances et de leurs autres armes, car la distance ne permettait pas de juger exactement leurs couleurs. Pendant qu'elle regardait, l'avant-garde sortit des bois, mais la file continuait de s'étendre jusqu'aux extrémités de la montagne. L'uniforme militaire se distingua dans les premiers rangs. Le commandant s'avançait à la tête; et, paraissant diriger les colonnes qui le suivaient, il approchait de plus en plus du château.
Un tel spectacle, dans ces contrées solitaires, surprit et alarma singulièrement madame Montoni. Elle courut à la hâte à quelques paysans qui relevaient un bastion devant le rempart du sud, et où le roc était moins escarpé qu'ailleurs. Ces hommes ne purent répondre à ces questions d'aucune manière satisfaisante; et surpris eux-mêmes, ils regardèrent cette cavalcade avec un étonnement stupide. Madame Montoni, jugeant nécessaire de communiquer le sujet de ses alarmes, envoya Emilie pour dire qu'elle désirait parler à Montoni. Sa nièce n'approuvait pas ce message; elle craignait le mécontentement qu'il allait produire. Elle obéit pourtant sans répliquer.
En s'approchant de l'appartement où Montoni s'entretenait avec ses hôtes, elle entendit une violente et bruyante dispute. Elle s'arrêta tremblante du courroux extrême où son entrée peu attendue allait nécessairement le jeter. Le moment d'après, il se fit un silence. Elle osa alors ouvrir la porte. Montoni se retourna vivement, et la regarda sans parler. Elle s'acquitta de sa commission.
—Dites à madame Montoni que j'ai affaire, dit-il.
Emilie crut utile de lui détailler la cause de son message. Montoni et ses compagnons se levèrent au même instant, et furent aux fenêtres; mais ne découvrant pas les troupes, ils se rendirent sur les remparts, et Cavigni conjectura que ce devait être une légion de Condottieri, alors en marche pour Modène.
Une partie de la cavalcade était alors dans la vallée, l'autre remontait dans les montagnes vers le nord, et quelques traîneurs restaient encore au bord des précipices où d'abord ils avaient tous paru. On aurait cru voir une armée nombreuse. Pendant que Montoni et les autres regardaient cette marche militaire, on entendit sonner la trompette et frapper les cymbales dans le vallon. D'autres leur répondirent à l'instant. Emilie écouta avec émotion, de la hauteur, ces sons aigus qui réveillaient les échos des montagnes. Montoni expliqua les signaux, dont il parut très-bien connaître l'usage, et en conclut qu'ils n'avaient rien d'hostile. L'uniforme des soldats et le genre de leurs armes confirmèrent pour lui la conjecture de Cavigni. Il eut la satisfaction de les voir s'éloigner sans s'arrêter pour examiner le château. Il ne quitta pas les remparts que les bases des remparts ne les eussent tous dérobés à sa vue, et que le dernier murmure des trompettes ne se fût évanoui dans les airs. Cavigni et Verezzi parurent animés de ce spectacle, qui semblait exciter leur courage. Montoni revint au château, pensif et silencieux.
Les hommes soupèrent entre eux. Madame Montoni se tint chez elle. Emilie fut l'y joindre avant que de se retirer. Elle trouva sa tante toute en pleurs, et dans une grande agitation. La tendresse d'Emilie était naturellement si insinuante, qu'elle manquait rarement de consoler un cœur affligé. Celui de madame Montoni l'était; mais les plus doux accents de la voix d'Emilie perdirent leur effet auprès d'elle. Elle feignit, avec sa délicatesse ordinaire, de ne pas observer la douleur de sa tante; mais elle mit dans toutes ses manières une grâce si touchante, une sollicitude si tendre dans tout son maintien, que madame Montoni fut offensée de l'apercevoir. Exciter la pitié de sa nièce, était un cruel affront pour son orgueil. Elle la congédia dès qu'elle le put. Emilie ne lui parla point de son extrême répugnance à se trouver dans l'isolement de sa chambre. Elle demanda seulement qu'il lui fût permis de garder Annette jusqu'à l'instant où elle se coucherait. On y consentit avec quelque peine; et comme Annette était alors avec les domestiques, il fallut bien qu'Emilie se retirât seule.
Elle traversa les longues galeries d'un pas léger. La lueur vacillante de la lampe qu'elle portait ne servait qu'à lui rendre plus sensible l'obscurité qui l'environnait, et l'air, à tout moment, menaçait de la souffler. Le silence morne qui régnait dans cette partie du château, la glaçait totalement. Pourtant elle entendait, par intervalle, les éclats de rire qui partaient de la salle reculée où les domestiques s'étaient réunis. Mais le même silence succédait: il ne restait qu'un calme absolu. En passant devant l'enfilade qu'elle avait visitée le matin, ses regards tombèrent avec effroi sur la porte. Elle crut presque entendre quelques sons; mais elle se garda de s'arrêter pour en devenir plus certaine.
Elle atteignit sa chambre; il n'y avait pas une étincelle dans le foyer. Elle s'assit, et prit un livre pour occuper son attention jusqu'à ce qu'Annette vînt auprès d'elle, et qu'elle pût lui demander du feu. Elle continua de lire; mais à la fin sa lampe lui parut prête à s'éteindre. Annette ne venait point. La solitude, l'obscurité de sa chambre l'affectèrent de nouveau, et avec d'autant plus de force qu'elle était près du théâtre d'horreur qu'elle avait découvert le matin. Des images sombres et fantastiques assaillirent son esprit. Elle regardait en tremblant la porte de l'escalier, et voulut voir si elle était encore fermée, elle s'aperçut qu'elle l'était effectivement. Incapable de prendre sur elle de coucher encore dans cet appartement écarté, et dans lequel, la nuit précédente, il était certainement entré quelqu'un, elle attendait Annette avec une impatience pénible, et voulait savoir d'elle une multitude de circonstances. Elle désirait aussi la questionner sur cet objet d'horreur, dont Annette la veille lui avait paru informée, et dont elle voyait bien que la pauvre fille n'avait reçu qu'une notion fausse. Ce qui l'étonnait le plus, c'est que la chambre qui le contenait restât ouverte aussi indiscrètement. Une telle négligence surpassait l'imagination. Mais sa lumière était prête à s'éteindre. La faible lueur qu'elle jetait sur les murs ajoutait aux terreurs de son esprit. Elle se leva pour retourner dans la partie habitée du château, avant que l'huile de sa lampe fût tout à fait consumée.
En ouvrant la porte, elle entendit quelques voix; bientôt après elle aperçut une lumière qui paraissait au bout du corridor. C'était Annette et une autre servante. Je suis bien aise que vous soyez venues, dit Emilie; qui vous a donc arrêtées si longtemps? Je vous prie, faites-moi vite du feu.
—Madame avait besoin de moi, mademoiselle, reprit Annette un peu embarrassée. Je vais aller chercher du bois.
—Non, dit Catherine, c'est mon affaire. Elle sortit à l'instant. Annette voulait la suivre; mais Emilie la rappela, et Annette se mit à parler haut, à rire comme si elle eût eu peur de garder le silence un moment.
Catherine revint avec du bois. Quand la flamme pétillante eut enfin réchauffé cette chambre, et que la servante se fut retirée, Emilie demanda à Annette si elle avait pris les informations dont elle l'avait chargée.—Oui, mademoiselle, reprit Annette; mais pas une âme ne sait un mot de cela. Pour le vieux Carlo, je l'observais avec soin, parce qu'on dit qu'il sait de singulières choses. Le vieux Carlo avait un air que je ne pourrais pas exprimer. Il m'a demandé plusieurs fois si j'étais sûre que la porte ne fût pas fermée. Seigneur! lui dis-je, si j'en suis sûre? comme je suis vivante. En vérité, mademoiselle, j'en suis tellement abasourdie, que je ne puis moi-même le dire. Je ne voudrais pas plus dormir dans cette chambre que sur le canon de ce rempart là-bas.
—Et pourquoi moins sur ce canon, qu'à tout autre endroit du château? dit Emilie en souriant. Je crois bien que le lit serait dur.
—Oui, mademoiselle, mais on peut en trouver d'aussi mauvais. Le fait est que dans la nuit on a vu quelque chose auprès de ce canon, et qui s'y tenait comme pour le garder.
—C'est fort bien ma chère Annette; les gens qui font de telles histoires sont bien heureux que vous les écoutiez. Vous les croyez au premier mot.
—Ma chère demoiselle, je vous ferai voir le canon même. Vous pouvez le voir de vos fenêtres.
—C'est vrai, dit Emilie; mais cela prouve-t-il qu'un fantôme le garde?
—Quoi? si je vous montre le canon, ma chère demoiselle, vous ne croirez rien.
—Non, rien probablement sur ce sujet, que ce que je verrais moi-même, dit Emilie.
—Eh bien! mademoiselle, vous le verrez, si vous voulez seulement approcher de la fenêtre.
Emilie ne put s'empêcher de rire, et Annette parut étonnée.
Apercevant son extrême facilité à croire le merveilleux, Emilie crut devoir s'abstenir de lui parler du sujet dont elle s'était proposé de l'entretenir. Elle craignait de la faire succomber à tant de terreur idéales. Elle lui parla d'un objet plus gai, les régates de Venise.
—Oui, mademoiselle, lui dit Annette, ces flambeaux tournants et les belles nuits au clair de lune, voilà ce qu'il y a de beau à Venise; la lune, soyez en sûre, est plus belle que partout ailleurs. On entend une si douce musique; Ludovico chantait si souvent si souvent auprès de ma jalousie, sous le portique du couchant; mademoiselle ce fut Ludovico qui me parla de ce tableau que vous aviez tant d'envie de voir hier.
—Et quel tableau? dit Emilie, désirant de faire parler Annette.
—Oh! ce terrible tableau avec le voile noir!
—Vous ne l'avez jamais vu? dit Emilie.
—Qui, moi! non, mademoiselle, jamais; mais ce matin, continua Annette en baissant la voix et regardant autour d'elle; ce matin, comme il faisait grand jour, vous savez, mademoiselle, que j'avais une extrême fantaisie de le voir, et j'avais entendu de singulières choses à ce sujet, j'allai jusqu'à la porte, et je serais entrée si ne je l'avais trouvée fermée.
Emilie commença à craindre qu'on n'eût remarqué sa visite, puisque la porte avait été fermée si peu de temps après sa sortie de la chambre; elle frémissait que sa curiosité n'attirât sur elle toute la vengeance de Montoni; son inquiétude se portait aussi sur le but des rapports trompeurs qu'on avait faits à Annette, et qui sans doute avaient un principe, quoiqu'il semblât que Montoni eût dû chercher à maintenir à cet égard un silence absolu. Elle sentit néanmoins que le sujet était trop affreux pour s'en occuper à une pareille heure. Elle s'efforça de l'éloigner de sa pensée, et de s'entretenir avec Annette, dont la conversation simple et naïve lui semblait préférable à une solitude absolue.
Elles restèrent là jusqu'à près de minuit, mais non pas sans qu'Annette eût plusieurs fois voulu se retirer. Le bois était presque entièrement brûlé. Emilie entendit de loin retomber les portes de la salle, comme si on les eût fermées pour la nuit. Elle se prépara à se mettre au lit, mais elle voulait encore qu'Annette ne la quittât pas; à cet instant la cloche de la porte sonna: elles écoutèrent avec effroi. Après une très-longue pause, on l'entendit sonner encore; bientôt on reconnut le bruit d'un carrosse dans la cour; Emilie se jeta presque sans vie sur sa chaise: C'est le comte, dit-elle.
—Quoi, à cette heure; mademoiselle! dit Annette; non, ma chère demoiselle; mais en tout cas, c'est prendre un singulier moment pour arriver dans une maison.
—Je t'en supplie, ma chère Annette, ne perdons pas le temps à causer, dit Emilie d'un ton effrayé; va, je t'en supplie, va voir qui ce peut être.
Annette sortit de la chambre et emporta la lumière. Elle laissa Emilie dans une obscurité qui l'aurait effrayée quelques minutes auparavant; mais en ce moment, elle n'y prenait pas garde; Annette parut, et Emilie alla au-devant d'elle.
—Oui, mademoiselle, dit-elle, vous aviez raison: c'est le comte.
—C'est lui! s'écria Emilie levant les yeux au ciel et s'appuyant sur le bras d'Annette.
—Bon Dieu! ma chère dame, remettez-vous, ne pâlissez donc pas ainsi: nous en apprendrons davantage.
—Oui, nous en saurons davantage, dit Emilie en s'acheminant le plus vite possible vers son appartement. Je ne suis pas bien: donnez-moi un peu d'air.—Annette ouvrit la fenêtre et lui apporta de l'eau.
—Ma chère demoiselle! il ne vous troublera pas à cette heure, il croira que vous dormez.
—Restez avec moi jusqu'à ce que je dorme, dit Emilie un peu soulagée par cette idée qui lui parut très-vraisemblable.
Emilie demanda quel était l'homme qui accompagnait le comte, et comment Montoni les avait reçus; mais Annette ne put le lui dire.
—Ludovico, ajouta-t-elle, allait justement appeler le valet de chambre de M. Montoni pour qu'il l'informât de cette arrivée, lorsque je l'ai trouvé moi-même.
Emilie resta quelque temps dans cet état d'incertitude; il devint enfin si violent, qu'elle pria Annette d'aller rejoindre les domestiques dans la salle, et de découvrir, s'il était possible, quelle était l'intention du comte en se rendant au château.
—Oui, mademoiselle, répondit vivement Annette; mais comment trouverai-je mon chemin, si je vous laisse avec la lampe?
Emilie dit qu'elle allait l'éclairer, et elles sortirent aussitôt. Quand elles furent au haut de l'escalier, Emilie réfléchit qu'elle pourrait être vue par le comte; et pour éviter la grande salle, Annette la conduisit, à travers quelques petits passages, à un escalier dérobé qui descendait à la salle des domestiques.
En remontant à la chambre, Emilie craignit de s'égarer dans tous les détours de ce château, et d'être encore effrayée par quelque mystérieux spectacle. Quoique troublée dans tous les corridors, elle frémissait d'ouvrir une seule des portes. Pendant qu'elle était seule, arrêtée et pensive, elle crut entendre un sanglot assez près d'elle; elle resta immobile, et en entendit un second distinctement. Il y avait plusieurs portes à la droite du passage; elle avança et écouta. A peine fut-elle à la seconde, qu'elle entendit une voix et un accent de plainte; elle écoutait toujours et ne voulait ni ouvrir la porte ni s'en éloigner. Elle reconnut des soupirs convulsifs et les plaintes d'un cœur au désespoir. Emilie pâlit, et considéra dans une pénible attente les ténèbres qui l'entouraient; les lamentations continuaient; la pitié vainquit la terreur: il était possible que ses soins pussent être utiles à l'infortuné qui gémissait, ou que du moins sa compassion pût le consoler. Elle posa la main sur la porte: tandis qu'elle hésitait, elle crut reconnaître cette voix qu'altéraient les tons de la douleur. Elle posa sa lampe dans le passage, et ouvrit la porte sans bruit: tout était sombre, excepté un cabinet reculé où paraissait une seule lumière. Elle se glissa doucement; elle vit madame Montoni appuyée sur sa toilette et fondant en larmes, un mouchoir sur les yeux: elle resta immobile d'étonnement.
Il y avait un homme assis auprès du feu, mais elle ne put le distinguer; de temps en temps il disait, d'une voix basse, quelques mots, et Emilie ne pouvait les entendre. Mais alors madame Montoni pleurait encore bien plus. Trop occupée de sa douleur, elle n'aperçut point Emilie; cette dernière eût bien désiré deviner la cause de cette scène, et reconnaître celui qui se trouvait à cette heure dans le cabinet de sa tante: elle ne voulut pourtant point ajouter à ses douleurs en surprenant son secret, et profiter de la circonstance pour écouter son entretien. Elle se retira avec précaution; et, quoiqu'avec difficulté, retrouva son appartement, où des intérêts plus directs lui firent oublier sa surprise.
Annette revint cependant sans avoir de réponse satisfaisante.
—A présent, mademoiselle, ajouta-t-elle, je suis si endormie! Si vous l'étiez autant que moi, vous ne me feriez pas rester, j'en suis sûre.
Emilie s'aperçût qu'il y aurait de la cruauté à l'exiger: elle avait attendu si longtemps sans recevoir d'ordres de Montoni, qu'il ne paraissait pas avoir le dessein de la troubler si tard. Elle se détermina à congédier Annette: cependant, quand elle regarda sa triste et vaste chambre, et qu'elle se souvint de différentes choses, la crainte s'empara d'elle, et elle hésita.
—Oui, dit-elle à Annette, il serait cruel de vous prier de rester jusqu'à ce que je fusse endormie; je crois que cela sera long.
—Je le crois aussi, mademoiselle, reprit Annette.
—Mais avant de me laisser, dit Emilie, dites-moi, le signor Montoni avait-il quitté le comte Morano lorsque vous êtes sortie de la salle?
—Oh! non mademoiselle; ils étaient encore ensemble.
—Etes-vous entrée dans le cabinet de ma tante, après m'avoir quittée?
—Non, mademoiselle, j'ai été à la porte en passant; mais elle était fermée, et j'ai pensé que madame dormait.
—Qui donc tout à l'heure était avec votre maîtresse? dit Emilie qui oubliait sa prudence ordinaire.
—Personne, je crois, mademoiselle, reprit Annette. Personne, je pense, n'a été avec elle depuis que je vous ai laissée.
Emilie n'en parla plus, et après avoir lutté pendant un moment contre ses craintes imaginaires, sa bonté l'emporta, et elle laissa partir Annette. Elle resta seule, songeant à sa situation et à celle de madame Montoni: ses yeux enfin s'arrêtèrent sur le portrait qu'après la mort de son père elle avait trouvé dans les papiers qu'il lui avait ordonné de brûler. Il était sur sa table avec quelques dessins qu'Emilie, peu d'heures auparavant, avait tirés d'une petite boîte: cette vue la ramena à de tristes réflexions, mais l'expression touchante de ce portrait en adoucissait l'amertume; c'était la même physionomie que celle de son père; elle crut trouver du rapport dans ses traits, et cette idée le lui fit regarder avec attendrissement; mais la tranquillité de sa rêverie fut tout à coup troublée par le souvenir des mots du manuscrit, qu'elle avait trouvé avec cette miniature, et qui dans ce temps l'avaient remplie d'incertitude et d'horreur. Elle sortit enfin de ses profondes réflexions; mais quand elle se leva pour se déshabiller, le silence, la solitude où elle se trouvait à cette heure avancée, loin de tout bruit, l'impression enfin que lui avait laissée le sujet sur lequel elle venait de méditer, tout se réunit pour lui ôter le courage. Les ouvertures d'Annette, toutes frivoles qu'elles étaient, n'avaient pas laissé de l'affecter; elles venaient à la suite d'une circonstance épouvantable, dont elle-même avait été témoin, et dont le théâtre était près de sa chambre.
La porte de l'escalier était peut-être le sujet d'une frayeur mieux fondée; elle commença à craindre que cet escalier ne communiquât à la chambre dont le souvenir la faisait trembler. Déterminée à ne point se déshabiller, elle se jeta toute vêtue sur son lit; le chien de son père, le fidèle Manchon, couché à ses pieds, lui servait de sentinelle.
Ainsi préparée, elle essaya de bannir ses réflexions; mais son esprit occupé errait encore sur les points qui l'intéressaient, et l'horloge du château sonna deux heures avant qu'elle eût fermé les yeux.
Elle succomba pourtant à un léger sommeil; elle en fut arrachée par un bruit qui lui parut s'être élevé dans sa chambre. Tremblante elle écouta, tout était dans le silence: croyant avoir été éveillée par ces bruits qu'on entend en songe, elle se reposa sur l'oreiller.
Bientôt le même bruit recommença; il semblait venir de la partie de la chambre qui se rapprochait de l'escalier. Elle se rappela le désagréable incident de la nuit précédente pendant laquelle une main inconnue avait fermé sa porte. Ses dernières alarmes sur le lieu auquel tenait cette porte lui revinrent aussi dans l'esprit. Son cœur se glaça de terreur. Elle se souleva de son lit, et écartant doucement le rideau, elle regarda la porte de l'escalier. La lampe qui brûlait dans la cheminée répandait une si faible lueur, que les coins de l'appartement se trouvaient perdus dans l'ombre. Le bruit qu'elle croyait venir de cette porte continua de se faire entendre. Il lui semblait qu'on en tirait les verrous. On cessait quelquefois; on reprenait fort doucement, comme si l'on avait craint de se faire entendre. Pendant qu'Emilie fixait ses yeux de ce côté, elle vit la porte se mouvoir, s'ouvrir lentement, et vit entrer quelque chose dans sa chambre, sans que l'obscurité lui permît de rien distinguer. Presque mourante d'effroi, elle eut pourtant assez d'empire sur elle pour retenir le cri prêt à lui échapper, et laisser retomber son rideau. Elle observait avec silence cet objet mystérieux. Il semblait se glisser dans les parties les plus sombres de la chambre, s'arrêter quelquefois; et quand il s'approcha de la cheminée, Emilie vit à la lumière que c'était une figure humaine. Un souvenir, qui frappa son esprit, acheva presque de la faire succomber. Elle continua cependant à observer cette figure qui resta longtemps sans mouvement, et qui, s'avançant jusqu'auprès du lit, s'arrêta doucement vers le pied. Les rideaux, un peu entr'ouverts, permettaient bien à Emilie de le suivre de l'œil; mais la terreur dont elle était saisie la privait de toute faculté et ne lui laissait pas la force de faire un mouvement.
Après un instant de repos, la figure revint à la cheminée, prit la lampe, l'éleva, considéra la chambre, et se rapprocha lentement du lit. La lumière à ce moment éveilla le chien qui dormait aux pieds d'Emilie; il aboya fortement, et sautant par terre courut à l'étranger. On le repoussa avec une épée couverte de son fourreau; on s'avança vers le lit. Emilie reconnut le comte Morano.
Elle le regardait, muette d'effroi. Pour lui, à genoux auprès d'elle, il la conjurait de ne pas craindre, et jetant son épée, il voulut lui prendre la main; mais recouvrant alors les forces dont la terreur lui avait d'abord ôté l'usage, Emilie s'élança du lit toute vêtue; et sûrement une frayeur prophétique lui avait inspiré une pareille précaution.
Morano se leva, et la suivit vers la porte par laquelle il était entré; il la retint lorsqu'elle arrivait à la première marche; mais déjà elle avait, à la lueur d'une lampe, reconnu un autre homme au milieu de l'escalier. Elle fit un cri de désespoir, et se croyant livrée par Montoni, elle ne vit plus aucune ressource.
Le comte qui avait pris sa main l'entraîna dans la chambre.
—Pourquoi tout cet effroi? dit-il d'une voix tremblante. Ecoutez-moi, Emilie, je ne viens pas pour vous troubler; non, par le ciel, je vous aime trop sans doute pour mon repos.
Emilie le regarda un moment avec l'incertitude de la peur.
—Laissez-moi, monsieur, lui dit-elle, laissez-moi donc, et sur-le-champ.
—Ecoutez-moi, Emilie, reprit Morano, écoutez-moi: je vous aime, et je suis au désespoir, oui, au désespoir. Puis-je vous regarder, puis-je penser que c'est peut-être pour la dernière fois, et ne pas éprouver toutes les fureurs du désespoir? Non, il n'en sera pas ainsi. Vous serez à moi en dépit de Montoni, en dépit de toute sa bassesse.
—En dépit de Montoni! s'écria Emilie avec vivacité. O ciel! qu'est-ce que j'entends?
—Vous entendez que Montoni est un infâme, s'écria Morano dans toute sa véhémence, un infâme qui vous vendait à mon amour; qui...
—Et celui qui m'achetait l'était-il moins? dit Emilie en jetant sur le comte un regard de mépris. Sortez, monsieur, sortez à l'instant. Puis elle ajouta d'une voix émue par l'espoir et la crainte, ou je donnerai l'alarme à tout le château, et j'obtiendrai du ressentiment de M. Montoni ce que j'ai vainement imploré de sa pitié. Emilie savait pourtant bien qu'elle ne pourrait être entendue par ceux qui pourraient la secourir.
—N'espérez rien de sa pitié, dit Morano; il m'a trahi avec indignité; toute ma vengeance le poursuivra: et quant à vous, Emilie, il a sans doute quelque projet plus lucratif pour lui que le premier. Le rayon d'espérance que les premières paroles du comte avaient rendu à Emilie fut presque étouffé par celles-ci. Sa physionomie peignit aussitôt son émotion, et Morano s'efforça d'en tirer quelque avantage.
—Je perds du temps, dit-il; je ne suis pas venu pour déclamer contre Montoni; je suis venu solliciter, implorer Emilie; je suis venu lui dire tout ce que je souffre, la conjurer de nous sauver tous deux, moi de mon désespoir, elle de sa perte. Emilie! les projets de Montoni sont tels que vous ne pouvez les concevoir; je vous l'annonce, ils sont terribles.
Emilie était accablée du coup affreux qu'elle avait reçu dans l'instant même où l'espérance avait voulu renaître en son cœur. De tous côtés elle se voyait perdue. Incapable de répliquer, presque incapable de penser, elle se jeta sur une chaise, pâle et sans voix. Il était probable que Montoni l'avait dans l'origine vendue à Morano. Il était clair qu'ensuite il avait rétracté sa promesse, et la conduite du comte le prouvait. Il était presque aussi certain qu'un projet plus avantageux avait seul décidé l'égoïste Montoni à abandonner le plan qu'il avait si vigoureusement pressé. Ces réflexions la firent frémir des ouvertures que lui suggérait Morano, et qu'elle n'hésitait point à croire. Mais tandis qu'elle tressaillait à l'idée des malheurs et de l'oppression qui l'attendaient dans le château d'Udolphe, il lui fallut considérer que l'unique moyen d'échapper était la protection d'un homme avec qui des malheurs plus certains et non moins terribles ne pouvaient manquer de l'assaillir; des maux, enfin, dont elle ne pouvait soutenir la pensée.
Son silence encouragea l'espoir de Morano. Il l'observait avec une vive impatience. Il reprit malgré elle la main qu'elle avait retirée; il la pressa contre son cœur, et la conjura de se décider.—Chaque instant de délai rend, disait-il, le départ plus dangereux; ce peu de moments perdus peuvent fournir à Montoni le moyen de nous surprendre.
—Je vous le demande, monsieur, ne m'importunez pas, dit Emilie d'une voix faible; je suis bien malheureuse, et je dois continuer à l'être. Laissez-moi, je vous prie; laissez-moi à ma destinée.
—Jamais, s'écria le comte impétueusement; je périrai plutôt. Mais pardonnez cette violence: la pensée de vous perdre me trouble la raison. Vous ne pouvez ignorer quel est le caractère de Montoni. Vous pouvez ignorer ses projets; oui, vous les ignorez sans doute, ou vous ne balanceriez pas entre mon amour et sa puissance.
—Je ne balance pas, dit Emilie.
—Partons, dit Morano en lui baisant la main et se levant à la hâte, ma voiture m'attend: elle est sous les murs du château.
—Vous vous trompez, monsieur, dit Emilie; je vous rends grâces de l'intérêt que vous prenez à mon sort; mais laissez-moi le décider moi-même. Je resterai sous la protection de M. Montoni.
—Sous sa protection! s'écria fièrement Morano, sa protection! Emilie, vous laisserez-vous donc abuser? je vous ai dit ce que serait sa protection.
—Excusez-moi, monsieur, si dans cet instant je n'en crois pas une simple assertion, et si j'exige quelques preuves.
—Je n'ai ni le temps, ni le moyen d'en produire, reprit le comte.
—Et je n'aurais, monsieur, aucune volonté de les entendre.
—Vous vous jouez de ma patience et de ma peine, continua Morano. Un mariage avec l'homme qui vous adore est-il donc si terrible à vos yeux?
—Ce discours, comte Morano, prouve assez que mes affections ne sauraient vous appartenir, dit Emilie avec douceur. Cette conduite prouve assez que je ne serais point hors d'oppression tant que je serais en votre pouvoir. Si vous voulez m'en détromper, cessez de m'accabler aussi longtemps de votre présence. Si vous me refusez, vous me forcerez à vous exposer au ressentiment de M. Montoni.
—Qu'il vienne! s'écria Morano en fureur, qu'il vienne! qu'il ose braver le mien; qu'il ose considérer en face l'homme qu'il a si insolemment outragé! je lui apprendrai ce que c'est que la morale, la justice, et surtout la vengeance: qu'il vienne, et je lui plongerai mon épée dans le cœur!
La véhémence avec laquelle il s'exprimait devint pour Emilie une nouvelle cause d'alarme. Elle se leva de sa chaise, mais ses jambes tremblantes n'eurent pas la force de la soutenir, elle retomba. Ses paroles expirèrent sur ses lèvres. Elle regardait attentivement la porte fermée du corridor; elle voyait qu'elle ne pouvait fuir sans que Morano la vît et s'opposât à son dessein.
—Comte Morano, dit Emilie en retrouvant enfin la voix, calmez-vous, je vous en conjure. Ecoutez la raison, si ce n'est pas la pitié; vous vous méprenez également dans votre amour et dans votre haine. Je ne pourrais jamais répondre à l'affection dont il vous a plu de m'honorer, et certainement je ne l'ai jamais encouragée. M. Montoni n'a pu vous outrager; vous devez savoir qu'il n'a pas droit de disposer de ma main, quand même il en aurait eu le pouvoir. Laissez-le, quittez ce château; vous le pouvez avec sûreté. Epargnez-vous les affreuses conséquences d'une vengeance injuste et le remords certain d'avoir prolongé mes souffrances.
—Est-ce pour ma sûreté, ou pour celle de Montoni que vous sentez ces vives alarmes? dit Morano froidement et la regardant avec amertume.
—Pour l'une et l'autre, dit Emilie d'une voix tremblante.
—Une injuste vengeance! s'écria le comte en reprenant subitement le ton et l'éclat de la passion; oui, je quitterai ce château, mais je n'en sortirai pas seul. Mes gens m'attendent; ils vous porteront à ma voiture; vos cris seront inutiles; personne ici ne peut les entendre. Soumettez-vous donc en silence et laissez-vous conduire.
—Comte Morano, je suis maintenant en votre pouvoir; mais observez qu'une pareille conduite ne peut vous acquérir l'estime dont vous prétendez être digne. Vous vous préparez mille remords dans les chagrins d'une orpheline sans amis, qui ne peut plus vous éviter. Croyez-vous donc votre cœur si endurci que vous puissiez être témoin insensible des cruelles souffrances auxquelles vous allez me condamner?
Emilie fut interrompue par le murmure de son chien, qui se jeta une seconde fois hors du lit; Morano regarda l'escalier, et n'y voyant personne, il cria à haute voix: Cesario!
Un homme parut à la porte de l'escalier, on entendit les pas de quelques autres. Emilie poussa un grand cri, pendant que Morano l'entraînait à travers la chambre. A l'instant elle entendit du bruit à la porte qui ouvrait sur le corridor. Le comte s'arrêta, comme s'il eût hésité entre l'amour et la vengeance; la porte s'ouvrit, et Montoni, suivi du vieil intendant et de quelques autres personnes, se précipita dans la chambre.
L'enlèvement.
—En garde! cria Montoni. Le comte n'attendit point un second défi; il remit Emilie à ses gens, qui remplissaient tout l'escalier, et se retournant avec fierté: C'est à ton tour, infâme, dit-il en fondant sur lui. Montoni para le coup, et chercha lui-même à frapper; quelques-uns des assistants tentèrent de les séparer, d'autres arrachèrent Emilie aux gens de Morano.
—Est-ce pour cela, comte Morano, dit Montoni d'un ton d'ironie, est-ce pour cela que je vous recevais sous mon toit et que je vous permettais, à vous, mon ennemi déclaré, d'y passer la nuit? Etiez-vous venu pour récompenser mon hospitalité par une indigne trahison, et m'enlever ainsi ma nièce?
—Que celui qui parle de trahison, répliqua Morano avec une véhémence concentrée, ose se montrer sans rougir. Montoni, vous êtes un infâme: s'il y a trahison dans cette affaire, c'est vous seul qui en êtes l'auteur.
—Lâche! cria Montoni échappant à ceux qui le retenaient, et courant sur le comte. Ils sortirent dans le corridor, et le combat fut si furieux que personne n'osait approcher. Montoni jurait d'ailleurs que si quelqu'un s'avançait, il périrait dans l'instant sous ses coups.
La jalousie, la vengeance, prêtaient à Morano leur rage et leur aveuglement. Montoni, de sang-froid, habile et se possédant, avait l'avantage. Il blessa son adversaire, il en fut blessé; mais à l'instant il lui fit lui-même une large blessure, et d'un coup de fouet fit voler au loin son épée. Le comte tomba entre les bras de son valet de chambre. Montoni, lui appuyant son épée sur la poitrine, voulut l'obliger à lui demander la vie. Morano, succombant à sa blessure, eut à peine répliqué par un geste et par quelques mots qu'il n'y consentait pas, qu'il s'évanouit. Montoni, cependant, allait lui plonger l'épée dans le sein; Cavigni lui arrêta le bras. Il ne céda pas sans une extrême peine; mais en voyant son ennemi renversé, il ordonna qu'on l'emportât sur-le-champ hors du château.
A cet instant, Emilie, qui n'avait pu sortir de sa chambre pendant tout cet affreux tumulte, Emilie vint au corridor, et plaida pour l'humanité avec le sentiment de la plus vive bienveillance. Elle supplia Montoni d'accorder à Morano, dans le château, le secours que demandait son état. Montoni, qui rarement écoutait la pitié, semblait en ce moment être affamé de vengeance. Avec la cruauté d'un monstre, il ordonna pour la seconde fois que son ennemi vaincu fût enlevé du château dans l'état où il était; et les environs, couverts de bois, offraient à peine une chaumière solitaire pour l'abriter pendant la nuit.
Les domestiques du comte déclarèrent qu'ils ne l'emporteraient pas, jusqu'à ce qu'il eût au moins donné quelque signe de vie. Ceux de Montoni restaient immobiles. Cavigni faisait des représentations; Emilie seule, supérieure aux menaces de Montoni, apporta de l'eau à Morano, et commanda aux assistants de bander sa plaie. Montoni, à la fin, sentit quelque douleur à la sienne, et se retira pour la faire visiter.
Le comte, pendant ce temps, revenait à lui peu à peu. Le premier objet qui le frappa, lorsqu'il ouvrit les yeux, fut Emilie penchée sur lui avec l'expression d'une extrême inquiétude. Il la contempla d'un air douloureux.
—J'ai mérité ceci, dit-il, mais non pas de Montoni. C'est de vous, Emilie, que je méritais une punition, et je n'en reçois que de la pitié.
Cesario proposa d'aller d'abord s'informer d'une chaumière avant de le déplacer. Mais Morano était trop impatient de partir. L'angoisse de son esprit paraissait encore plus violente que n'était celle de sa blessure. Il rejeta dédaigneusement la proposition de Cavigni, et ne voulut point qu'on obtînt pour lui de Montoni la permission de passer la nuit au château. Cesario voulait faire avancer la voiture; mais le comte le lui défendit.—Je ne pourrais pas la supporter, dit-il; appelez mes domestiques, ils me transporteront à bras.
A la fin, néanmoins, Morano, se calmant un peu, consentit que Cesario allât d'abord préparer la chaumière. Emilie, voyant qu'il avait repris ses sens, allait quitter le corridor, quand un messager de Montoni vint à elle pour le lui prescrire, et ajouta que, si le comte n'était point parti, il s'éloignât aussitôt. L'indignation étincela dans les regards de Morano, et colora vivement ses joues.
—Dites à Montoni, reprit-il, que je m'éloignerai quand cela me conviendra. Je quitterai ce château, qu'il lui plaît d'appeler le sien, comme on quitte le nid d'un serpent. Mais ce n'est pas la dernière fois qu'il entendra parler de moi. Dites-lui que, si je puis l'empêcher, je ne laisserai pas un autre meurtre sur sa conscience.
—Comte Morano, savez-vous ce que vous dites? dit Cavigni.
—Oui, signor, je sais bien ce que je dis, et il entendra ce que je veux dire. Sa conscience, sur ce point, secondera son intelligence.
—Comte Morano, dit Verezzi, qui jusque-là observait en silence, osez encore insulter mon ami, et je vous plonge mon épée dans le cœur.
—Cette action serait digne de l'ami d'un infâme, dit Morano. Et la violence de son indignation le fit soulever des bras de ses serviteurs. Mais cette énergie ne fut que momentanée: il retomba épuisé par cet effort. Les gens de Montoni retenaient alors Verezzi, qui semblait disposé à remplir sa menace. Cavigni, moins dépravé que lui, tâchait de le faire sortir. Emilie, qu'une vive compassion avait jusqu'alors retenue, se retirait en ce moment avec une nouvelle terreur; la voix de Morano l'arrêta. Il fit un geste faible, et lui demanda de s'approcher plus près. Elle avança d'un pas timide; mais la langueur qui décomposait tous les traits du blessé, excita son extrême pitié, et vainquit toute sa terreur.
—Je vous quitte pour toujours, lui dit-il, peut-être ne vous verrais-je plus. Je voudrais, Emilie, emporter mon pardon. Le dirai-je? je voudrais emporter jusqu'à votre bienveillance.
—Recevez ce pardon, dit Emilie, et les vœux bien sincères que je fais pour votre heureuse guérison.
—Et seulement pour ma guérison! dit Morano en soupirant.—Pour votre bonheur, ajouta Emilie.
—Peut-être devrais-je être content, reprit-il, je n'en mérite pas davantage. Mais j'ose vous le demander, Emilie, pensez à moi; oubliez mon offense, et rappelez-vous seulement toute la passion qui la causa.
Emilie paraissait impatiente de s'éloigner.—Je vous prie, comte, dit-elle, songez à votre sûreté, et ne restez pas plus longtemps: je tremble des conséquences de l'emportement de Verezzi et du ressentiment de Montoni, s'il apprenait que vous êtes ici.
Le visage de Morano se couvrit de rougeur.—Vous prenez intérêt à ma sûreté, dit-il, j'en prendrai soin et je sortirai d'ici; mais avant que je me retire, laissez-moi entendre de vous que vous faites des vœux pour moi; et en disant ces mots il la regarda d'un air tendre et affligé.
Emilie en renouvela l'assurance; il prit sa main qu'elle retirai à peine, et la porta jusqu'à ses lèvres.—Adieu, comte Morano, dit Emilie; elle allait se retirer, quand un second message arriva de la part de Montoni; elle conjura Morano, s'il voulait conserver sa vie, de quitter à l'instant le château, et n'osant pas désobéir au second ordre de Montoni, elle sortit pour l'aller trouver.
Il était au salon de cèdre qui joignait la grande salle, couché sur un sopha; il souffrait tellement de sa blessure, que peu de personnes y eussent mis autant de courage. Sa physionomie sévère, mais froide, exprimait la noirceur de la vengeance, mais aucun symptôme de douleur. Dans tous les temps il avait méprisé toutes les douleurs physiques, et ne cédait jamais qu'aux crises violentes de son âme. Il était entouré du vieux Carlo et du signor Bertolini; mais madame Montoni n'était pas avec lui.
Emilie tremblait en approchant: elle reçut une forte réprimande pour n'avoir pas obéi à ses ordres, et elle vit bien qu'il attribuait sa station dans le corridor à des motifs dont son âme pure n'avait pas même conçu l'idée.
—C'est un exemple du caprice des femmes, dit-il, et j'aurais dû le prévoir. Vous rejetiez obstinément le comte, pendant que je le favorisais; vous le favorisez au moment où je le congédie.
—Je ne vous comprends pas, dit Emilie surprise; vous ne prétendez sûrement pas que le comte, en visitant la double chambre, ait été approuvé par moi.
—Vous ajoutez l'hypocrisie au caprice, dit Montoni en fronçant le sourcil: vous vous livrez à la satire; mais avant de vous permettre de gouverner les autres, songez à bien apprendre à pratiquer les vertus qu'on exige des femmes, la sincérité, la modestie et l'obéissance.
Emilie, qui s'était toujours efforcée de conformer sa conduite à la plus stricte délicatesse, et dont l'esprit concevait si bien non-seulement tout ce qui est juste en morale, mais tout ce qui embellit le caractère d'une femme, fut choquée de ces paroles. Montoni parut s'apaiser; et quand Ludovico vint annoncer que Morano était hors du château, il dit à Emilie qu'elle pouvait se retirer.
Elle s'éloigna volontiers de sa présence; mais la pensée de rester toute la nuit dans une chambre dont la porte pouvait s'ouvrir à tout le monde, lui fit alors plus de frayeur que jamais. Elle se détermina à frapper chez madame Montoni, et à demander qu'il lui fût permis de retenir Annette.
En approchant de l'appartement de sa tante, Emilie le trouva fermé; bientôt il fut ouvert par madame Montoni elle-même.
On peut se souvenir qu'Emilie, peu d'heures avant, s'était glissée dans la chambre à coucher de sa tante, mais c'était par une petite porte. Le calme de madame Montoni lui fit juger qu'elle ignorait l'accident de son époux; elle voulut le lui raconter, et commença avec une extrême précaution; sa tante l'interrompit en lui disant qu'elle savait tout.
Emilie savait par elle-même qu'elle avait peu de raisons pour aimer Montoni, mais elle ne la croyait pas capable d'une aussi complète indifférence. Elle obtint la permission d'emmener Annette dans sa chambre, et elle s'y retira aussitôt.
Une trace de sang, qui marquait le corridor, conduisait droit à son appartement; et sur la place où le comte Morano avait combattu, le carreau en était tout couvert. Emilie frissonna, et se soutint sur Annette en y passant; elle voulut en arrivant, puisque la porte de l'escalier avait été ouverte, et qu'Annette était avec elle, examiner l'issue de cet escalier; à cette circonstance tenait essentiellement sa tranquillité. Annette, moitié curieuse, moitié effrayée, consentit volontiers à descendre; mais en se rapprochant elles retrouvèrent la porte verrouillée par dehors, et tout ce qu'elles purent faire fut de l'assurer en dedans, en y plaçant les meubles les plus lourds qu'il leur fut possible de remuer. Emilie alla se mettre au lit, et Annette resta sur une chaise près de la cheminée, où quelques charbons fumaient encore.