III

LES ELEVATIONS

Nous avons l'expérience de notre éternité.
SPINOZA.

LA PRIÈRE

Comment vous aborder, redoutable prière?
Ce qu'il faudrait, mon Dieu, c'est ne rien demander
Qui n'ait votre impalpable et pensive lumière,
Et qui ne nous combatte au lieu de nous aider.

Qu'est-ce qui prie en moi, qu'est-ce qui vous implore,
N'est-ce pas ce désir qui ne s'est jamais tu,
Et qui, ayant lassé tous les échos sonores,
Vient à vous, plus secret, plus vaste et plus têtu?

J'ai peur qu'on vous offense au fond des calmes sphères
Par le besoin que l'homme a d'être contenté,
Par cette pesanteur vers ce que l'on préfère,
Par l'exaltation de toute faculté!

Il faudrait le formel et morne sacrifice,
Le désert refusant la rosée et le vent,
L'extase aux yeux noyés, renonçant au délice
De toucher à la mort avec un coeur vivant.

Aussi je n'ose rien demander à l'espace,
Je sais que la prière est un pressant amour
Qui, comme l'épervier sur le troupeau qui passe,
Tombe du haut du ciel, plus rapide et plus lourd!

Rien n'est pur, rien n'est bon dans le souhait des êtres,
Puisque tout est besoin de calme ou de sanglot,
Ivresse d'absorber, de croître et de connaître,
Inguérissable attrait de la soif et de l'eau!

Les puissants animaux, désolés et sublimes,
Qui dardent dans mon coeur leurs voeux déchus, divins,
Ne me laisseront pas monter jusqu'à vos cimes
Sans que mon être entier ait apaisé leur faim!

Et puis, avec quels yeux et quelles mains humaines
Concevoir votre esprit, vos aspects, vos séjours?
Parfois, en suffoquant, je pressens vos domaines
Quand il faut plus de place à mon extrême amour;

Mais je n'offre jamais qu'une âme inassouvie
Qui vous exige ainsi qu'un plus vaste pouvoir,
Et qui, dépassant l'air, les formes et la vie,
Poursuit jusqu'en vous-même un éclatant savoir.

Pourtant, regardez-nous, sur les routes réelles
Où nous luttons, mêlés de constance et d'exil,
Accoutumés au sol et tentés par les ailes,
Absents de nous déjà, et vers vous en péril…

—Être toujours vaincu et ne pouvoir l'admettre,
Ne pas donner au sort notre consentement,
Et, quand de toute part la mort monte et pénètre,
Rire comme la mer en son blanc flamboiement!

Persévérer en soi malgré l'ardeur nouvelle,
Malgré l'arrachement et la mobilité,
Et sentir je ne sais quelle vie éternelle
Jaillir du seul effort humain d'avoir été.

Avoir toujours cherché, pressenti l'impossible
Comme un sûr continent épandu et dissous;
Et partout exigé un amour réversible,
Qui fait que l'onde aussi aurait eu soif de nous;

Errer dans les matins soulevés et bachiques
Qui semblent pleins de temps, d'espoir, de chauds conseils
Et ne plus leur livrer son âme nostalgique
Puisqu'aucun coeur ne bat derrière le soleil;

Avoir vu peu à peu s'assombrir la nature
Sans pouvoir discerner, au long des frais matins,
Si c'est dans le regard ou les vastes verdures
Que le flambeau vivace et prudent s'est éteint;

N'avoir jamais voulu mettre aucune défense
Entre sa libre vie et votre volonté,
Afin que votre active et confuse présence
Y jette son tumulte et son infinité;

Avoir vraiment connu, dans des lieux héroïques,
L'appétit matinal et joyeux de la mort,
Et senti que la vie allégée et mystique
Fuyait vers quelque appel venu d'un autre bord,

Enfin, avoir porté la douleur exemplaire,
L'amour par qui l'on voit, l'on comprend et l'on sait,
Et vivre désormais dans le regret austère
De n'avoir pu mourir quand on se surpassait,

Voyez si ce n'est pas la plus pesante image
De l'âme se traînant jusqu'à votre inconnu,
Et, soulevant déjà l'éboulement des âges,
Vous présentant l'esprit comme un diamant nu.

—Être un tigre blessé, qui s'allonge et qui saigne
Dans vos forêts, mon Dieu, peu sûr d'être sauvé…
J'ai vu trop de repos chez ceux qui vous atteignent:
La sainteté n'est pas de vous avoir trouvé!…

O MONDE! NOUS PASSONS…

Non par sa propre force, mais par celle que lui communiquait
le dieu…
EURIPIDE.

O monde! nous passons sous ta voûte infinie,
Ayant tout rabaissé jusqu'à notre raison.
Les calmes lois, l'espoir paisible, les maisons
Sont une forteresse endormante et bénie.

Nous allons sans jamais trouver l'essentiel
De la terrible énigme à nos yeux suspendue;
Et détournant leurs yeux prudents de l'étendue,
Les hommes au front bas ont oublié le ciel.

—Mais quelques-uns n'ont pas cette humble conscience;
Ils n'ont pas accepté de leur commun destin
Ces résignations, cet oubli, ce dédain,
Qui leur permet d'errer avec indifférence.

Toujours interrogeant l'espace et les chemins,
Cherchant leur mission ou bien leur jouissance,
Ils se sentent, avec une sombre puissance,
Humbles parmi les dieux, rois parmi les humains!

Ils connaissent la paix alors qu'ils accomplissent
Ces tâches du désir qu'ils savent assumer;
Le danger d'espérer, le courage d'aimer
Leur imposent un grave et glorieux supplice.

Ceux-là n'ont pas de frein, ils ont reçu des dieux
Un ordre séculaire, excessif, unanime;
Par delà les torrents, par delà les abîmes,
Ils poursuivent sans peur leur sort aventureux.

Ils vont. L'air, les printemps, les vents les encouragent.
Toute force et tout bien agit et bout en eux,
Leur coeur est clair alors qu'il est tempétueux,
Et, comme un haut sommet, dépasse les orages.

—Seigneur, vous m'avez dit d'être ce pèlerin
Qui s'épuise et pourtant que jamais rien n'entrave;
Vous m'avez infusé le chant du tambourin,
L'éclat de la cymbale et l'écume des gaves;

Pour prix de ma fatigue et d'un cri sans écho,
Vous m'avez accordé plus de peines qu'aux autres;
Je sentais vos faveurs au poids de mon fardeau,
Et je suis le plus las parmi tous vos apôtres!

Mais quelquefois le soir, quand l'univers s'est tu,
Quand, rompu par l'effort, le peuple humain sommeille,
Vous m'ouvrez dans l'espace un chemin revêtu
Du blanc scintillement des stellaires abeilles.
J'assemble sous mes mains les paradis perdus;
Un musical silence éclate à mon oreille;
Mon âme ressent tout sans en être étonnée,
Le serpent sous mon pied a sa tête inclinée.
Je touche un fruit secret que plus rien ne défend,
Et vous êtes mon Dieu, et je suis votre enfant…

MON DIEU, JE NE SAIS RIEN…

Mon Dieu, je ne sais rien, mais je sais que je souffre
Au delà de l'appui et du secours humain,
Et, puisque tous les ponts sont rompus sur le gouffre,
Je vous nommerai Dieu, et je vous tends la main.

Mon esprit est sans foi, je ne puis vous connaître,
Mais mon courage est vif et mon corps fatigué,
Un grand désir suffit à vous faire renaître,
Je vous possède enfin puisque vous me manquez!

Les lumineux climats d'où sont venus mes pères
Ne me préparaient pas à m'approcher de vous,
Mais on est votre enfant dès que l'on désespère
Et quand l'intelligence à plier se résout.

J'ai longtemps recherché le somptueux prodige
D'un tout-puissant bonheur sans fond et sans parois:
La profondeur est close au prix de mon vertige,
Et mon torrent toujours rejaillissait vers moi.

Ni les eaux, ni le feu, ni l'air ne vous célèbrent
Autant que mon inerte, actif et vaste amour;
La lumière est en moi, j'erre dans les ténèbres
Quand mes yeux sont voilés par la clarté du jour!

Jamais un être humain avec plus de constance
N'a tenté de vous joindre et d'échapper à soi.
Au travers des désirs et de leur turbulence,
J'ai cherché le moment où l'on vous aperçoit.

—Je vous ai vu au bord de ces païens rivages
Où les temples ouverts, envahis par l'été,
Maintiennent dans le temps, avec un long courage,
De votre aspect changeant la multiple unité.

Je vous vois, dieu guerrier, quand la foule unanime,
Effaçant ses contours, arrachant ses liens,
Semble un compact éther aspiré par les cimes
Et gagne le sommet de monts cornéliens.

Je vous vois, quand ma ville, ainsi qu'un pâle orage,
Etend à l'infini le désert de ses toits,
Et que mes yeux, mêlés aux langueurs des nuages,
Se traînent sans trouver vos véritables lois.

Je vous vois, sur les fronts ternis comme des cibles,
De ceux-là qui jamais ne déposent leur faix,
Qui, s'efforçant toujours au delà du possible
Ont le zèle offensé d'un héros contrefait.

Je vous vois, quand un corps craintif va se résoudre
A saisir le bonheur suave et malfaisant;
Quand le plaisir au coeur roule comme la foudre
Et semble un meurtrier qui console en tuant!

C'est vous qui rayonnez avec les douze apôtres
Dans les gémissements, les appels et les cris,
Dans un être éperdu qu'on sépare de l'autre,
Dans ces lambeaux de chair où se mouvait l'esprit;

Dans ces regards accrus que la douleur tenaille:
Athlètes enchaînés où vient perler le sang,
Terribles yeux, frappés ainsi que des médailles
Où l'on voit la beauté d'un mort ou d'un absent!

—Seigneur, vous l'entendez, je n'ai pas d'autre offrande
Que ces pourpres charbons retirés des enfers,
Depuis longtemps l'eau vive et l'agreste guirlande
S'échappaient de mes bras, épars comme un désert.

Mais ce que je vous donne est le soupir des âges;
L'orgueil désabusé porte la corde au cou;
Et ma simple présence est comme un clair présage
Qu'un siècle plus gonflé veut s'écouler en vous.

Ce n'est pas la langueur, ce n'est pas la faiblesse
Qui me fait vous louer et vers vous me conduit,
Mais l'exaltant soleil, comblé de mes caresses,
Quand mon esprit souffrait l'a laissé dans la nuit.

—J'ai vu que tout priait, le désir et la plainte,
Que les regards priaient en se cherchant entre eux,
Que les emportements, le délire et l'étreinte
Sont la tentation que nous avons de Dieu.

Je ne puis l'expliquer, mais votre éclat suprême
Semble être mon reflet au lac d'un paradis,
Un soir je vous ai vu ressembler à moi-même,
Sur la route où mon corps par l'ombre était grandi;

C'est toujours soi qu'on cherche en croyant qu'on s'évade,
On voudrait reposer entre ses bras bénis;
Votre amour et le mien jamais ne rétrogradent,
Et je m'entoure enfin de mon coeur infini…

Je le sais, mes pas sont enlizés dans le sable,
Tout le poids de la vie est retenu au sol,
Mais la flèche du coeur va vers l'inconnaissable
Et l'esprit ébloui accompagne ce vol;

Je ne veux plus revoir ce trop humain désastre
Qui m'avait assourdie et me crevait les yeux;
Ces nuits où la douleur m'apparentait aux astres,
Par l'effort éloigné, vain et silencieux;

La détresse a besoin d'une immense étendue,
D'une voûte où l'amour coule jusqu'aux deux bords;
Une ardeur sans espoir n'est plus interrompue,
Et l'espace est moins haut que son plaintif essor.

C'est pourquoi, les yeux clos aux lueurs de la terre,
Délaissant ma raison comme un trop faible ami,
Je vous bois, ô torrent dont le feu désaltère,
Dieu brûlant, vous en qui tout excès est permis…

LA SOLITUDE

Quoi! vais-je m'attrister d'un long jour solitaire?
Reprocherai-je au sort son indigent éclat?
Plus poignant est l'ennui, plus il est salutaire;
Aidons le doux réseau du temps à se défaire;
N'est-il pas juste, ô cieux! que l'on se sente las,
Et que déjà pour nous tout commence à se taire,
Puisqu'il faudra, pourtant, être un mort dans la terre…

SI VOUS PARLIEZ, SEIGNEUR…

Si vous parliez, Seigneur, je vous entendrais bien,
Car toute humaine voix pour mon âme s'est tue,
Je reste seule auprès de ma force abattue,
J'ai quitté tout appui, j'ai rompu tout lien.

Mon coeur méditatif et qui boit la lumière
Vous aurait absorbé, si, transgressant les lois,
Comme le vent des nuits qui pénètre les pierres
Votre verbe enflammé fût descendu sur moi!

Nul ne vous souhaitait avec tant d'indigence:
Je vous aurais fêté au son du tympanon
Si j'avais, dans mon triste et studieux silence,
Entendu votre voix et connu votre nom.

Si forte qu'eût été l'ombre sur vos visages,
Sublime Trinité! j'eusse écarté la nuit,
Mon esprit vous aurait poursuivie sans ennui,
Et j'aurais abordé à votre clair rivage…

Mais jamais rien à moi ne vous a révélé
Seigneur! ni le ciel lourd comme une eau suspendue,
Ni l'exaltation de l'été sur les blés,
Ni le temple ionien sur la montagne ardue;

Ni les cloches qui sont un encens cadencé,
Ni le courage humain, toujours sans récompense,
Ni les morts, dont l'hostile et pénétrant silence
Semble un renoncement invincible et lassé;

Ni ces nuits où l'esprit retient comme une preuve
Son aspiration au bien universel;
Ni la lune qui rêve, et voit passer le fleuve
Des baisers fugitifs sous les cieux éternels.

Hélas! ni ces matins de ma brûlante enfance,
Où, dans les prés gonflés d'un nuage d'odeur,
Je sentais, tant l'extase en moi jetait sa lance,
Un ange dans les cieux qui m'arrachait le coeur!

Pourtant, ayez pitié! Que votre main penchante
Vienne guider mon sort douloureux et terni;
J'aspire à vous, Splendeur, Raison éblouissante!
Mais je ne vous vois pas, ô mon Dieu! et je chante
A cause du vide infini!

MON DIEU, JE SAIS QU'IL FAUT…

Mon Dieu, je sais qu'il faut accepter la détresse,
Qu'il faut, dans la douleur, descendre jusqu'en bas,
Mais, dans ce labyrinthe où votre main nous presse,
Puisque vous êtes bon, ne se pourrait-il pas
Que nous entrevoyions du moins la claire issue
Que déjà votre main prépare doucement,
Et qu'un peu de lumière, au lointain aperçue,
Nous aide à supporter ce ténébreux moment?

Pourquoi nos maux sont-ils si compacts et si denses
Qu'on semble enseveli dans un obscur caveau?
D'où vient cette funèbre et perfide abondance
Qui submerge le coeur et trouble le cerveau?

Pourtant, les lendemains sont quelquefois si tendres,
On revoit les regards que l'on n'espérait plus.
Mais le bonheur fait mal quand il faut trop l'attendre,
Être sauvés enfin, ce n'est plus être élus.

Consolez-nous parfois dans cette forteresse
Dont vous tenez les clefs et fermez le vitrail;
Laissez-nous pressentir les futures caresses
Et leur fraîche beauté d'eau bleue et de corail!

C'est trop d'être privé de la douce espérance,
D'être comme un forçat serré le long du mur,
Qui ne peut pas prévoir sa juste délivrance,
Car la fenêtre est haute et les verrous sont durs.

Pourquoi ce faste affreux de l'angoisse où nous sommes,
Pourquoi ce deuil royal et ces chagrins pompeux,
Puisqu'il vous plaît parfois d'avoir pitié des hommes
Et de remettre encor le bonheur auprès d'eux?

Faut-il donc au Destin ces heures pantelantes,
L'émeut-on par un corps qui tremble et qui gémit?
Nos pleurs sont-ils un peu de cette huile brûlante
Que Psyché répandit sur l'Amour endormi?

S'il se peut, écartez ces moments de la vie
Où nous sommes broyés sous un joug trop étroit,
Et, pareils aux mineurs dans la noire asphyxie,
Nous tentons d'écarter le roc avec nos doigts.

—Déjà, loin du plaisir, du monde, des parades,
Mon coeur ardent n'est plus, dans son éclat voilé,
Qu'un feu de bohémiens sur la pauvre esplanade,
Où l'enfant nu console un cheval dételé.

—Mais s'il faut que ces jours de supplice reviennent,
S'il faut vivre sans eau, sans soleil et sans air,
Que du moins votre main s'empare de la mienne
Et m'aide à traverser l'effroyable désert…

COMME VOUS ACCABLEZ VOS PREFERES…

—Comme vous accablez vos préférés, Seigneur!

Comme l'éclair, comme le vent, comme un voleur,
Vous vous jetez sur eux, dans un désordre étrange;
Vous les frappez, avec l'essaim des mauvais anges;
Vous faites rage, ainsi qu'un typhon sur la mer.
Ni les cris ni les pleurs dans les regards amers
Ne vous arrêtent. Vous secouez jusqu'aux moelles
Le pauvre cèdre humain qui louait vos étoiles!
Vous dispersez, avec votre bras forcené,
L'amour, qui consolait depuis que l'on est né.
Par la douleur physique et la douleur du rêve
Vous nous faites ployer; on se courbe, on se lève,
Comme un rameau rompu qui lutte dans le vent.
On implore, et vos coups vont encor s'aggravant.

Il semble que votre ample et salubre courage
Veuille assainir en nous quelque obscur marécage,
Tant vous nous arrachez, par des sueurs de sang,
L'âcre ferment vivant, orgueilleux et puissant.
On pense qu'on mourra du mal que vous nous faites…
—Et puis, c'est tout à coup la fin de la tempête;
On est comme les bois légers, silencieux,
D'où le vent se retire et monte vers les cieux.
Et l'on est abattu, mais clair, calme, sans tache;
Bercé comme un vaisseau sous une molle attache;
Purifié, prudent, entouré de remparts,
Protégé comme un roi parmi ses étendards…

—Mais s'il fallait connaître encor cette furie,
Ah! Seigneur, laissez-moi mourir sur la prairie,
Près de l'arbre du bien et du mal, dont mes mains
Dès l'enfance ont cueilli les délices humains.
Défendez-moi de vous, Seigneur, je vous en prie;
Laissez-moi défaillir, et ne m'arrachez pas
Le perfide serpent qui dort entre mes bras…

JE SUIS FIÈRE DE TOUT…

Je suis fière de tout ce que je vous fis faire,
Pauvre âme et pauvre esprit au faible corps liés.
J'ai veillé, dans la morne ou brûlante atmosphère,
A ce que rien de vous ne fût humilié.

Ah! s'il n'avait tenu qu'à mon penchant délire,
Qu'à mon rêve incliné vers le plaintif amour,
J'aurais suivi la route où tout effort expire,
Mais je vous ai sauvés en m'immolant toujours!

Ma part fut abondante, aride, ténébreuse;
J'ai combattu l'orage et divisé le vent,
Et j'ai su m'enivrer, dans les jours éprouvants,
Du sombre enchantement des larmes courageuses.

Déjà mon temps décline, et le vent dans les palmes
Ne répand plus pour moi son parfum vaste, amer.
Peut-être vais-je atteindre, ayant de tout souffert,
La région sereine où la douleur est calme;

Et je vous remercie, orage, ardeur, souffrance,
Et vous, déception au jeu continuel,
De m'avoir accordé la sombre indifférence
Qui prépare le corps au repos éternel…

J'AI REVU LA NATURE…

J'ai revu la Nature en son commencement.
J'entends comme en naissant, comme en ouvrant l'oreille,
Un bruit de branches, d'eau, de brises et d'abeilles
Passer avec un vague et frais étonnement.
On voit partout jaillir de la terre âpre et dure
La vapeur balancée et molle des verdures…
—Nature, je connais votre piège éternel:
Forte par la beauté, humble par le silence,
Vous attendez qu'en nous sans cesse recommence
L'immense adhésion au but universel.
L'indiscernable Amour tente un furtif appel…
Je suis là; l'églantier enlace un banc de marbre
Qu'entoure la senteur fourmillante des buis.
Tout gonfle et se fendille avec un léger bruit
De résine au soleil; le vent, au haut des arbres,
A les grands mouvements de l'inspiration.
Hélas! cette salubre et chaste passion,
Ce grand nid des vivants qui croît et se prépare,
Sera-t-il donc toujours l'ennemi des humains?
Parmi ce tourbillon de graines et d'essaims,
Nature, vous faut-il une âme qui s'égare,
Et qui mêle à votre âcre et printanier levain
L'inutile désir d'un amour plus divin,
Que vous désabusez et que rien ne répare?…

ON ETOUFFAIT D'ANGOISSE ATROCE…

On étouffait d'angoisse atroce, et l'on respire.
Il semble que l'on ait désormais vu le pire,
Qu'on est sorti vivant du cercle de l'enfer,
Que c'est fini! Le jour remonte, calme et clair;
On entend les rumeurs des routes, des villages,
Le chant des coqs, le doux roulis des engrenages:
Halettement de fer que font dans le lointain
Les usines, fumant sur le léger matin…
Une haleine de fleurs épaissit les prairies;
On voit, sur le torrent, écumer la scierie.
Les calmes oliviers, immobiles, songeant,
Reçoivent tout l'azur dans leurs tamis d'argent;
Et les abeilles, par leurs danses chaleureuses,
Font un voile doré aux collines pierreuses;
Et l'on est sauf!
Mais quand reviendront les effrois,
Quand ce sera vraiment pour la dernière fois;
Quand ce sera le terme exact de toute chose,
Le mal sans guérison, la mort de ceux qu'on ose
A peine regarder, tant ils sont beaux et chers;
Quand l'esprit ne pourra plus réjouir la chair;
Quand on sera usé, délaissé, terne, comme
Un jardin d'hôpital où flânent de vieux hommes;
Quand, ni les prés gonflés qui montent aux genoux,
Ni l'orgueil ni l'amour ne seront faits pour nous;
Quand tout ce qui voyage, agit, hêle, circule,
S'éloignera de l'ombre où notre front recule,
Et qu'on sera déjà un cadavre vivant,
Dont le timide effort, derrière un contrevent,
Regarde encore un peu le soleil et l'orage
Verser aux coeurs humains les robustes courages
Et la témérité, par qui Dieu vient en aide;
Quand le malheur sera formel, net, sans remède,
Et qu'on sera poussé, morne, les bras liés,
Contre le mur, où sont tombés les fusillés:
Quel baume, quel secours subit, quelle allégeance
Me mêlera, Nature, à votre calme essence?

L'ESPACE NOCTURNE

«Zeus lui-même considérait la nuit avec une crainte respectueuse.»

Qui pourrait déchiffrer la nuit silencieuse?
Les Nombres sont en elle éclatants et secrets,
Comme un jour plus subtil, sa blanchâtre veilleuse
Dispense la clarté jusqu'aux sombres forêts…

Sa douceur monotone et sa couleur unique
Font une lueur vaste, absolue et sans bords.
Comme un haut monument éternel et mystique,
Elle semble arrêtée entre l'air et la mort.

—Que j'aime votre exacte, uniforme lumière,
Sans saillie et sans heurts, sans flèche et sans élan,
Où les noirs peupliers, recueillis, indolents,
Semblent, dans l'éther blanc, de visibles prières!

—Nuit paisible, pareille aux rochers des torrents
Vous laissez émaner des parfums froids et tristes,
Et dans votre caveau, pâle et grave, persiste
L'âme des premiers temps, et les esprits errants.

Est-ce un lointain rappel des heures primitives
Où l'inquiet désir se défiait du jour,
Qui fait que nous aimons votre lampe plaintive,
Et qu'on se croit la nuit plus proche de l'amour?

—Vous êtes aujourd'hui songeuse et solennelle,
Nuit tombale où se meut l'odeur d'un oranger;
Je veux tracer mon nom sur votre blanche stèle,
Et méditer en vous avec un coeur figé.

Mais, hélas! je ne peux diminuer ma plainte,
Je suis votre jet d'eau murmurant, exalté,
Mon coeur jaillit en vous, épars et sans contrainte,
Vaste comme un parfum propagé par l'été!

Pourquoi donc, douce nuit aux humains étrangère,
M'avez-vous attirée au seuil de vos secrets?
Votre muette paix, massive et mensongère,
N'entr'ouvre pas pour moi ses brumeuses forêts.

Qu'y a-t-il de commun, ô grande Sulamite
Noire et belle, et toujours buveuse de l'amour,
Entre votre splendeur étroite et sans limite,
Et nous, que le temps presse et quitte chaque jour?

Pourquoi nous tentez-vous, dormeuse de l'espace,
Par votre calme main apaisant notre sort?
Jamais l'homme ne peut rester sur vos terrasses
Bien longtemps, à l'abri du rêve et de l'effort,
Puisque vivre c'est être alarmé, plein d'angoisse,
Menacé dans l'esprit, menacé dans le corps,
Luttant comme un soldat sans arme et sans cuirasse,
Puisqu'on naviguera sans atteindre le port,
Puisque après les transports il faut d'autres transports,
Puisque jamais le coeur ne rompt ni ne se lasse,
Et que, si l'on était paisible, on serait mort…

JE VIS, JE PENSE, ET L'OMBRE…

Je vis, je pense, et l'ombre insensible et divine
Dans le vallon obscur m'entoure de splendeur;
Le romanesque vent, en s'ébattant, incline
Sur le noir oranger le sureau lourd d'odeur.

Et je suis le témoin vigilant, perspicace,
De cette heure fougueuse où tout tressaille et boit;
Et rien qu'en respirant, je retrouve la trace
Des passants glorieux engloutis avant moi.

Et pourtant quel silence! Immobile présage,
Les étoiles aux cieux maintiennent fixement
Leur calme groupement, irrégulier et sage,
Vestige ténébreux d'un vaste événement.

Rien, je ne saurai rien de l'énigme du monde!
Je m'y suis insérée avec autant d'amour
Que l'arbre dans le roc, que la rive dans l'onde,
Que le dard du soleil dans la pulpe du jour.

Mais je ne saurai rien; j'interroge, et j'écoute
Mon rêve qui répond à mon âme; et j'entends
La foule des secrets, des désirs et du doute
Agir en moi depuis la naissance du temps…

Parfois, dans un sursaut de connaissance épique,
J'enveloppe l'espace et ses sombres lueurs,
Depuis la lune morte au sein des cieux mystiques,
Jusqu'aux chats d'Orient, sanglotant dans les fleurs.

Mais je ne saurai rien de ma tâche éphémère!
—Insondable Univers que j'ai cru posséder,
Je n'interromprai pas ma pensive prière
Vers ton muet orgueil, qui ne peut pas céder.

—Beau soir, tout envolé de parfums et de brises,
Remuante ténèbre, agile et fraîche ardeur,
C'est en vain que ma voix vous suit et vous attise,
Comme la flûte grecque accompagne un danseur!

—Je suis mortelle, et tout ce que je loue est stable!
Mon être se dissout, mon passé est errant;
Vous brûlerez sans moi, ô monde délectable!
La lune luit; le vent se baigne dans le sable,
Et j'écoute monter vers les cieux odorants,
Mon esprit dilaté, clairvoyant, secourable,
Qui, tout imprégné d'eux, leur est indifférent!

JE SAIS QUE RIEN N'EST PLUS…

Je sais que rien n'est plus pour moi, et cependant
Je regarde parfois les choses de l'espace,
Je vois l'ombre de l'if qui divise l'étang,
Et l'azur s'entr'ouvrir pour un oiseau qui passe.

La cloche d'un couvent disperse dans les airs
Son rêve débordant et son Credo candide:
Douce cloche, oasis d'argent du bleu désert,
C'est vous la palme et l'eau des soirs tendres et vides!…

Dans la rue, un enfant, un marchand, un tonneau
Rendent le calme éther et le pavé sonores;
Je rêve d'un jardin tropical, sur les flots
Où gonflent mollement les pompeuses Comores.

Et je regarde luire, entre les toits serrés
Où mes tristes regards lentement aboutissent,
Ces cieux du soir qui sont si doux et si propices
Aux âmes qui n'ont pas encor désespéré…

LE DESTIN DU POÈTE

«O Perséphone donne-nous un courage invincible.»
ESCHYLE.

C'était un matin chaud, serein, religieux,
Dans cette ombre bleuâtre où l'homme naît; les dieux
Tenaient entre leurs mains une âme qui tressaille,
Qui s'éveille et s'émeut. Les dieux disaient: «Qu'elle aille,
Luttant contre les vents et le nuage obscur,
Dans l'azur et toujours plus avant dans l'azur!
Qu'errante, mais encore à nos cieux retenue,
Elle vive les bras étendus vers la nue,
Ne pouvant oublier et ne pouvant saisir
Le souvenir épars de l'immortel plaisir;
Qu'elle aille, épi de blé que l'univers va moudre,
S'attachant au soleil, s'attachant à la foudre;
Qu'innocente, et croyant à la bonté du jour,
Elle répande en vain son ineffable amour,
Et que toute sa joie, enivrée, abattue,
Retombe sur son coeur comme un fardeau qui tue!
Qu'aucun baiser ne soit assez âpre et puissant
Pour celle dont le sang veut rejoindre du sang;
Ivre d'effusion et d'ardeur fraternelle,
Que les mots qu'elle dit ne soient compris que d'elle.
Quand la clarté des nuits étend l'ombre des ifs,
Que tous ses désirs soient allongés, excessifs,
Et qu'elle porte alors, comme un poids qui l'écrase,
Les souhaits, le plaisir, le regret et l'extase!
Qu'un matin, dédaignant les douceurs de l'été,
N'aimant plus que l'orgueil et que l'éternité,
Elle aille, se blessant d'un véhément coup d'aile;
Qu'elle soit morte enfin, et qu'il ne reste d'elle
Que quelques chants plaintifs, dont le tremblant éclat
Touche moins que l'odeur vivante des lilas,
Que les cris des oiseaux dans les nuits sanglotantes,
Que les pleurs des jets d'eau, que les brises errantes,
Et qu'ainsi les humains, dont le coeur faible et dur,
Ignore nos desseins enfermés dans l'azur,
Qui croient que leur bonheur est notre complaisance,
Voyant cette âme lasse et lourde de souffrance,
Ne puissent pas savoir,—secret profond des dieux,—
Que c'était celle-là que nous aimions le mieux…

ELEVATION

Je n'ai rien accepté du séjour sur la terre,
Jamais le sort humain n'eut mon consentement;
J'ai langui, j'ai bondi, nomade et solitaire,
Des paradis de joie aux enfers du tourment.

La vie en me touchant a décuplé sa force:
Pour mieux combler mon âme et creuser mon émoi,
L'espace, les soleils, les pays, les écorces
Se joignaient à mon corps et brûlaient avec moi!

Enfant, j'ai désiré le sort, l'amour, la vie
Avec l'arrachement des fleuves vers la mer;
Je me retourne encor, étonnée et ravie,
Vers l'image que j'eus d'un si tendre univers:

Que les jours se levaient splendides dans ma joie!
Quel torrent ascendant de mon coeur vers les cieux!
Mais l'orchestre s'est tu; la brume qui me noie
M'entraîne mollement aux lieux silencieux.

J'ai la sérénité d'être sans espérance,
Je ne souhaite rien, j'ai pris congé de moi;
Ma force, mes désirs, mes regrets, ma souffrance
Ont fui comme le temps laisse tomber les mois.

Mon coeur libre est ouvert à tout écho sublime,
Les fiers chevaux du Cid y font sonner leurs pas;
J'étends, les yeux penchés au-dessus des abîmes,
Une main qui pardonne et l'autre qui combat.

Je sais que l'héroïsme est la suprême ivresse,
Le mont où retentit la trompette d'argent,
Mais plus le bond est haut, plus sûrement il blesse:
Les esprits éblouis sont les plus indigents.

Je vois bien que tout fleuve orgueilleux a sa rive,
Que tout a sa mesure et son empêchement,
La chance aux yeux divins, rapidement nous prive,
Et quand le sombre amour a pitié, c'est qu'il ment.

Je ne demande pas à l'énigme du monde
Quel dieu favorisait puis délaissait mon coeur,
Ni quel fleuve d'amour, en détournant ses ondes,
A déposé chez moi ce limon de langueur!

Hélas! que tout nous fuit! Comme tout nous rejette!
Comme tout aboutit à ce hideux repos
Qui de la terre fait un immense squelette
Où les foules sans nombre ont aligné leurs os!

—Et maintenant, debout comme les astronomes
Dans les limpides nuits d'Agra et de Philæ,
Je contemple, au-dessus des mondes et des hommes,
Les signes infinis de mon coeur étoilé!…

EN CES JOURS DECHIRANTS…

En ces jours déchirants où le Destin me brave
Et lentement me vainc, Seigneur, soutenez-moi,
Jusqu'au mystique instant que mon coeur entrevoit,
Où je confesserai que la douleur est suave;

Déjà son huile sainte a pénétré mes os;
Je renonce à vouloir, à désirer, à vivre;
Quand l'instinct est rompu, les âmes volent haut…
Douleur, c'est votre poids sacré qui me délivre;
C'est par votre grandeur qu'on atteint au repos…

A MISTRAL

O Mistral, la Mireille antique,
—Chloé qui dansait dans le thym—
Suspend sa flûte bucolique
Au vert laurier de ton jardin!

Elle s'approche et te contemple;
Et, dans le vent rapide et pur,
C'est toi la colonne du temple,
C'est toi l'olivier sur l'azur!

Tu étincelles dans l'espace
Par tes airs de pâtre et de roi;
Ton coeur enveloppe ta race
Et ton pays descend de toi!

Sous le soleil et les étoiles
Tu tiens ta lyre au son hautain,
Comme un vaisseau gonfle sa voile
Et bondit sur les flots latins!

Le vent bleu, sur la pierre blanche,
De ses beaux bras audacieux
Trempés dans le parfum des branches,
Etale ton nom sous les cieux!

La musique glissante ou vive
Baigne et soulève tes pipeaux
Comme un fleuve franchit sa rive
Et s'étend parmi les roseaux…

—Ainsi nous recherchions l'Histoire,
L'Hellade avec ses temples roux,
Quand c'est toi, la Nef, la Victoire,
Et le Grec béni de chez nous!

Et Chloé, fille de Sicile,
Retrouve en toi le sol natal;
Son miroir, sa lampe d'argile,
Elle les consacre à Mistral,

Heureuse, après un si long somme,
De voir, dans l'azur et le vent,
Que Daphnis, le plus beau des hommes,
A pris l'éclat d'un dieu vivant…

VERS ECRITS SUR LES CHAMPS DE BATAILLE D'ALSACE-LORRAINE

O morts pour mon pays, je suis votre envieux…
V. HUGO.

Ce matin de brouillard, d'orage et de langueur,
Devant un glorieux et triste paysage,
Je ressens, avec plus de fièvre et de vigueur,
L'amour et la fierté qui divisent le coeur
Elancer vers les cieux leur différent courage!

Hélas! les grands sanglots de l'orgueil menacé
Ne sont souvent qu'un bruit de vagues, que domine,
De ses bras éperdus, de ses cris insensés,
Le désir des humains, qui rôde, convulsé,
Dans son empire d'or, de soif et de famine!

—Quel mortel n'a connu vos somptueux élans,
Passion de l'amour, unique multitude,
Danger des jours aigus et des jours indolents,
Orchestre dispersé sur les vents turbulents,
Rossignol du désir et de la servitude!

Mais pour que soient domptés ces iniques transports,
Nous irons aujourd'hui parmi les tombes vertes
Où les croix ont l'éclat des mâts blancs dans les ports;
Et nous suivrons, le coeur incliné vers les morts,
La route de l'orgueil qu'ils ont laissée ouverte.

Voix des champs de bataille, âpre religion!
Insistance des morts unis à la nature!
Ils flottent, épandus, subtile légion,
Mêlés au blé, au pain, au vin des régions,
Hors des funèbres murs et des humbles clôtures.

—Un jour, ils étaient là, vivants, graves, joyeux.
Les brumes du matin glissaient dans les branchages,
Les chevaux hennissaient, indomptés, anxieux,
L'automne secouait son vent clair dans les cieux,
Les casques de l'Iliade ombrageaient les visages!

On leur disait: «Afin qu'une minute encor
Le sol que vous couvrez soit la terre latine,
Il faut dans les ravins précipiter vos corps.»
Et comme un formidable et musical accord
Ces cavaliers d'argent s'arrachaient des collines!

Ivre de quelque ardente et mystique liqueur,
Leur âme, en s'élançant, les lâchait dans l'abîme.
Ils croyaient que mourir c'était être vainqueurs,
Et les armées semblaient les battements de coeur
De quelque immense dieu palpitant et sublime.

Ils tombaient au milieu des vergers, des houblons,
Avec une fureur rugissante et jalouse;
Leurs bras sur leur pays se posaient tout du long,
Afin que, dans les bois, les plaines, les vallons,
On ne sépare plus l'époux d'avec l'épouse…

—O terre mariée au sang de vos héros,
Ceux qui vous aimaient tant sont une forteresse
Ténébreuse, cachée, où le fer et les os
Font entendre des chocs de sabre et des sanglots
Quand l'esprit inquiet vers vos sillons se baisse.

Plus encor que ceux-là, qui, vivants et joyeux,
Tiendront les épées d'or des guerres triomphales,
Ces morts gardent le sol qu'ils ramènent sur eux;
Leur pays et leur coeur s'endorment deux à deux,
Et leur rêve est entré dans la nuit nuptiale…

Le Rhin, paisible et sûr comme un large avenir
Où s'avancent les pas de la France éternelle,
Verse à ces endormis un puissant élixir,
Qui, dans toute saison, les fait s'épanouir
Comme un rose matin sur la molle Moselle!

—Les blés roux et liés sont aux ruches pareils,
De tous les chauds vallons monte un parfum d'enfance,
Mais, embusqué le soir sur le coteau vermeil,
Comme un pourpre boulet le rapide soleil
Semble prêt à venger quelque indicible offense.

Ni le doux ciel coulant sur les fruits verts et bleus,
Ni l'eau pâle qui dort dans le cercle des saules,
En ces graves pays ne nous penchent vers eux,
En vain l'été répand ses baumes vaporeux,
Un plus fort compagnon s'appuie à notre épaule:

C'est vous, ange irrité, taciturne, anxieux,
Par qui le sang jaillit et l'ardeur se délivre,
Honneur secret et fier, qui marchez dans les cieux,
Par qui l'agonie est un vin délicieux,
Quand, pour vous obtenir, il faut cesser de vivre!

Exaltants souvenirs! O splendeur de l'affront
Par qui chaque être, ainsi qu'une foule qui prie,
Se délaisse soi-même, et, la lumière au front,
Vif comme le soleil qu'un fleuve ardent charrie,
Préfère aux voluptés, qui toujours se défont,
Le grand embrassement du mort à sa patrie!

LES MANES DE NAPOLEON

On voit un blanc jardin et des pelouses vertes.
Le jour d'été nous suit par les portes ouvertes,
Et visite avec nous le dôme nébuleux.
Le vitrage répand des flots de rayons bleus
Pareils à la lueur des campagnes d'Egypte.
Des étrangers, autour de la muette crypte,
Contemplent, le visage appuyé sur leurs mains,
Cette cendre d'un dieu resté chez les humains.
Lourd comme un noir canon d'où s'envole la poudre
On voit luire l'autel, couleur d'encre et de foudre,
Où l'on peut méditer, toucher, goûter l'honneur,
Vif comme l'onde, et chaud comme sous l'Equateur!
Pour un esprit qui songe un tel lieu doit suffire.

—O héros endormi dans le bloc de porphyre,
En vain, dans l'univers, nous recherchions vos pas:
Vous embrassez le monde, il ne vous contient pas.
Sous les palmiers du Nil, sur l'or mouillé des sables,
Vos pas victorieux restaient insaisissables.
Dans les bleuâtres soirs du parc de Malmaison,
Votre ombre erre toujours par delà l'horizon.
Mais la mort déférente, assoupie et sans borne
Est assez vaste, enfin, pour votre face morne.
On contemple, effrayé: ce lit pourpre et puissant
Enferme ce qui fut votre âme et votre sang.
Et vous êtes là, vous à qui l'on ne peut croire
Tant vous êtes encore au-dessus de la gloire!
De quel esprit serein, de quel orgueil content,
Je songe qu'à jamais vous emplissez le temps,
Et que l'orgueil sacré peut laisser choir à terre,
Dans ce temple français de la Victoire Aptère,
Ces ailes que l'on vit sur toutes les cités,
Epandre leur tempête et leur témérité!

Je pense à votre grand retour de l'île d'Elbe;
Les blancs oiseaux des mers, les alcyons, les grèbes,
Chauds de soleils, pareils à des aigles d'argent
Vous suivaient sur la mer où vous alliez, songeant.
Quand vous êtes venu, seul, et jetant vos armes,
Les faces des soldats se couvrirent de larmes.
Ainsi vit-on, un jour, jaillir et s'épancher
L'eau vive que Moïse arrachait du rocher!
Avançant lentement par Cannes, par Grenoble,
Vous marchiez tout le jour; prévoyant, calme, noble;
Invincible, isolé, sûr comme le destin,
Vous reposant le soir, repartant le matin,
Distribuant déjà vos faveurs et vos ordres,
Recevant les baisers de ceux qui voulaient mordre
Et trouvant, ô miracle éclatant en un jour,
Une immense contrée avec un seul amour!
Et Paris enivré autour de vous se presse.
Vous êtes soulevé par sa sainte caresse:
Vous avancez debout, porté de main en main,
Blanche idole, pesant sur tout l'amour humain.
Vous passiez, entr'ouvrant la foule opaque et lisse,
Comme un vaisseau bombé sur une mer propice;
Vous alliez, les deux bras étendus, les yeux clos,
Statue au front doré qu'on soulève des flots;
Héros dont on célèbre un vivant centenaire!
Votre nom sous l'azur roulait comme un tonnerre
Qui tranche les sommets et remplit les vallons.
Un de vos maréchaux, marchant à reculons
Devant les Tuileries flambantes comme une arche,
Gravissant l'escalier devant vous, marche à marche,
Joyeux, vague, extatique, éperdu, sombre et doux,
Répétait tendrement: «C'est vous! c'est vous! c'est vous!»
Mais vous, seul, au-dessus du flot qui vous assaille,
N'ayant pas de témoin qui fût à votre taille,
Contemplant l'horizon d'où les dieux sont absents,
De quel aride coeur goûtiez-vous cet encens?
Le temps passa, lugubre. Un soir on vint descendre,
Dans cette arène vaste et basse, votre cendre.
On mit un grand soleil autour de ce repos.
Comme un bouquet de lis déchirés, les drapeaux
Chez les rois arrachés, dans vos rudes conquêtes,
Fleurirent saintement le silence où vous êtes.

Et depuis, chaque jour, courbés, baissant le front,
Les hommes étonnés, muets, errent en rond,
Ainsi qu'une pensive et vague sentinelle,
Autour du puits où dort votre cendre éternelle.
—Quand meurent des héros, la piété des humains
Leur élève au sommet fascinant des chemins
Un tombeau clair, altier, imposant, qui s'érige,
Et marque hautement la gloire du prodige;
Et le passant alors, surpris, levant les yeux,
Honore le front haut cet esprit radieux.
Mais vous, plus grand qu'eux tous dans la sublime histoire,
Vous avez cette étrange et solennelle gloire
Par qui tous les orgueils sont brisés tout à coup,
Qu'il faille se pencher pour regarder sur vous…

O DIEU MYSTERIEUX…

O Dieu mystérieux qui n'aimez pas les êtres,
Qui les avez jetés, pleins d'amour et d'espoir,
Dans un monde où jamais rien de vous ne pénètre
Pour rassurer leurs jours, pour éclairer leurs soirs,

Peut-être n'avez-vous de soucis paternels
Que pour les verdoyants et calmes paysages,
Qui sont comblés d'azur, d'allégresse, de miel,
Et d'un apaisement que n'ont pas les visages?

—Les jeux des papillons, des oiseaux, des zéphirs,
Une branche qu'un flot de soleil ploie et marque,
Font bouger l'horizon, que l'on croit voir frémir
Comme une frêle tente au-dessus d'une barque.

Se joignant dans un net et décisif amour,
Le cristal bleu de l'air et la lente colline
Allongent leur unique et mutuel contour
Dans la molle atmosphère, assoupie et câline.

Les rameaux délicats et gommeux des sapins,
S'offrant, se refusant aux brises qui les pressent,
Et grésillant ainsi qu'un tison argentin,
Emplissent l'air de leurs parcelles de caresses:

Caresse étincelante, hésitante et sans fin,
Qui ne se lasse pas, et, toute une journée,
Imite sur l'azur éblouissant et fin
L'élan d'une âme active et toujours enchaînée.

Des papillons s'en vont comme des messagers
De la pelouse à l'arbre et de l'arbre à la nue,
Et leur vol oscillant tâche de s'alléger
De l'importune ardeur à leurs flancs retenue.

Tout est heureux parmi ce ploiement des rameaux;
Dans le lointain, un chien impétueux aboie;
Un train coule, rapide et lisse comme une eau;
Et partout c'est la joie: antique et neuve joie!

—Ah! puisque vous n'étiez, Dieu des cieux enivrés,
Qu'un Sultan amoureux des jardins et des arbres,
Qui, la nuit, contemplez les bleus poissons nacrés
Que la lune nourrit dans son bassin de marbre,

Puisque, Dieu d'Orient, opulent et cruel,
Vous n'aimiez du sol noir où les hommes expirent
Que ces tapis de fleurs, ces châles sensuels
Bariolés ainsi que de lourds cachemires,

Pourquoi nous avez-vous placés dans ces jardins
Où, l'esprit enfiévré de naïve puissance,
Ignorant votre immense et nonchalant dédain
Nous cherchons à goûter votre invisible essence?

—Pauvres gladiateurs qui n'ont droit qu'à la mort,
La splendeur de l'espoir nous entraîne et nous broie;
Quel but assignez-vous au courage, à l'effort,
Puisque l'homme n'est pas désigné pour la joie?

Du haut de vos balcons, sur les divans des cieux,
Le bras traînant au bord des pompeuses nuées,
Vous regardez, Sultan d'Asie aux cheveux bleus,
La sombre armée humaine, avide et dénuée.

Vous savez que l'homme est l'esclave révolté,
Celui dont le désir a dépassé vos règles,
Et dont l'esprit, plus haut que la sérénité,
A le frémissement des prunelles de l'aigle.

Et vous vous détournez de son sublime orgueil:
Qu'il souffre, qu'il s'obstine ou défaille, qu'importe?
Son passage ne fait pas d'ombre sur votre oeil
Qu'enchantent des jets d'eau sous les arceaux des portes.

Vous dites: «Que me veut ce lutteur irrité,
Qui, par moi introduit dans la royale arène
Pour servir de spectacle à mon oisiveté,
Pense pouvoir fléchir ma langueur souveraine?

Que les chaleurs, les eaux, les tigres des forêts
Le détruisent, qu'il aille en ces métamorphoses
Où toujours ma puissance invincible apparaît;
Je ne distingue pas l'homme d'avec les choses…»

—Que vos jardins sont beaux, que vos vergers sont clairs,
Seigneur! Père des flots, des saisons, des contrées;
Des cymbales d'argent semblent frapper les airs,
Et soulèvent aux cieux des trombes azurées!

Non, nous n'avions pas droit à vos soins vigilants,
Notre grandeur n'est pas le fruit d'or de votre oeuvre;
Vous nous aviez créés d'un coeur indifférent,
Comme le rossignol et la verte couleuvre.

Vous ne pouviez savoir que de vos frais matins,
De vos nuits, que les vents transportent d'allégresse,
Nous ferions, nous, rêveurs exigeants et hautains,
Le temple de notre âpre et frénétique ivresse;

Que toujours désirant et jamais satisfaits,
Aux flèches du désir ajoutant le reproche,
Nous emplirions l'éther insensible et parfait,
D'un chant plus remuant que l'orage et les cloches;

Que l'amour et la mort, dont vous aviez lié
Les mains, dans une sage et suave harmonie,
Seraient pour nous, héros toujours à l'agonie,
Le mystique portail avec ses deux piliers;

Que nous appellerions amour, splendeur, désastre,
Ce qui n'est à vos yeux que la pente du sort.
Et qu'avec nos orgueils, nos défis, nos transports,
Nous viendrions,—Bouddha qui rêvez dans les astres,
Près de la lune, blanc lotus mort à demi,
Ecoutant la musique éparse et frémissante
Que font les sphères d'or en leur course dansante,—
Troubler par nos sanglots votre rire endormi…