IV

LES TOMBEAUX

Grandeur, gloire, ô néant! calme de la nature!
V. HUGO.

LES MORTS

«Si belle qu'ait été la Comédie en tout le reste…»
PASCAL.

Seigneur, j'ai vu la face inerte de vos morts,
J'ai vu leur blanc visage et leurs mains engourdies;
J'ai cherché, le front bas devant ces calmes corps,
Ce qui reste autour d'eux d'une âme ivre et hardie.

Leur triste bouche, hélas! hors du bien et du mal
A conquis la suprême et vaine sauvegarde;
Comme un remous secret, hésitant, inégal,
Un flottant inconnu sous leurs traits se hasarde.

Rien en leurs membres las n'a gardé la tiédeur
De la haute aventure, humaine, ample et vivace;
Ils sont emplis d'oubli, d'abîme, de lourdeur;
On sent s'éloigner d'eux l'atmosphère et l'espace.

Barques à la dérive, ils ont quitté nos ports;
Ainsi qu'une momie au fil d'un flot funèbre,
Ils vont, fardeau traîné vers d'étranges ténèbres
Par la complicité du temps rapide et fort.

Nos déférents regards humblement les contemplent:
Soldats anéantis, victimes sans splendeur!
—J'écoute s'écrouler les colonnes du temple
Que mon orgueil avait élevé sur mon coeur.

Hélas! nul Dieu, nul Dieu ne parle par leur ombre;
Aucun tragique jet de flamme et de fierté
N'émane de ces corps, qui, détachés des nombres,
Sont tombés dans le gouffre où rien n'est plus compté…

Ainsi je m'en irai, cendre parmi les cendres;
Mon regard qui marquait son sceau sur le soleil,
Mes pas qui, s'élevant, voyaient les monts descendre,
Subiront ce destin singulier et pareil.

Je serai ce néant sans volonté, sans geste,
Ce dormeur incliné qui, si on l'insultait,
Garderait le silence absorbé qui lui reste,
N'opposerait qu'un front qui consent et se tait.

—Ah! quand j'étais si jeune et que j'aimais les heures
Par besoin d'épuiser mon courage infini,
Je songeais en tremblant à la sombre demeure
Qu'on creuse dans le sol granuleux et bruni;

Mais rien n'irritera l'épave solitaire;
La peur est aux vivants, mais les morts sont exclus.
Quoi! rien n'est donc pour eux? Quoi! pas même la terre
Ne se fera connaître à leurs sens révolus?

Rien! voilà donc ton sort, âme altière et régnante;
Voilà ton sort, coeur ivre et brûlant de désir;
Regard! voilà ton sort. Douleur retentissante,
Voilà votre tonnerre et votre long loisir!

Rien! oui, j'ai bien compris, mon esprit s'agenouille;
Je jette mon amour sur cette humanité
Qui, toujours encerclée et prise par la rouille,
Transmet l'ardent flambeau de son inanité…

Ainsi, je sais, je sais! Accordez-moi la grâce
De souffrir à l'écart, de laisser à mon coeur
Le temps de regarder les univers en face
Et de ne pas faiblir de honte et de stupeur:

—Ainsi je n'étais rien, et mon esprit qui songe
Avait bien parcouru les espaces, les temps;
Comme l'aigle qui monte et le dauphin qui plonge
Je revenais portant les riants éléments!

La fierté, la pitié, les pardons, le courage,
En possédant mon coeur se l'étaient partagé;
Sans répit, sans repos, je luttais dans l'orage
Comme un vaisseau qu'un flot fougueux rend plus léger!

C'est bien, j'accepte cet écroulement du rêve,
Ce suprême répons à mon esprit dressé
Comme une tour puissante et guerrière où se lèvent
L'Attente impétueuse et l'Espoir offensé!

Mais avant d'accepter, sans plus jamais me plaindre,
Ce lot où vont périr l'espérance et la foi,
Hélas! avant d'aller m'apaiser et m'éteindre,
Amour, je vous bénis une dernière fois:

Je vous bénis, Amour, archange pathétique,
Sublime combattant contre l'ombre et la mort,
Lucide conducteur d'un monde énigmatique,
Exigeant conseiller que consulte le sort;

Par vos terribles soins, comme de grandes fresques,
L'Histoire des humains suspend au long des jours
Des figures en feu, pourpres et romanesques,
Dont la flamme et le sang ont tracé les contours.

—Seigneur, l'âme est l'élan, la dépense infinie,
Seigneur, tout ce qui est, est amour ou n'est rien.
Au centre d'une ardente et plaintive agonie
J'ai possédé les jours futurs, les temps anciens;

Vienne à présent la mort et son atroce calme,
Mer où les vaisseaux n'ont ni voiles ni hauban,
Contrée où nul zéphyr ne fait bouger les palmes,
Arène où nul couteau ne trouve un coeur sanglant!

Vienne la mort, mon âme a dépassé les bornes,
Mon esprit, comme un astre, aux cieux s'est projeté,
J'ignorerai l'abîme humiliant et morne,
Mon coeur dans la douleur eut son éternité!

AINSI LES JOURS LEGERS…

Ainsi les jours légers, et qui te ressemblaient
Par la coloration chaleureuse des heures,
Ont de toi fait un mort, la nuit, dans ta demeure,
Et l'aube, lentement, a blanchi tes volets…

Et tu fus là, dormant, à jamais insensible,
Laissant monter sur ceux que tu privais de toi
Ces grands fardeaux du temps aux contours inflexibles;
J'ai l'âge de ce jour où je t'ai vu sans voix:

Sans regard et sans voix, achevant ma jeunesse
Par ce spectacle affreux de faiblesse et de paix,
Que mes yeux arrêtés puisaient avec détresse
Sur ton front assombri, si pauvre et si parfait.

Les fleurs, entre tes mains et contre ton doux être,
Parfumaient froidement ton éternel répit;
Jamais je ne verrai l'été sans reconnaître
Ce jardin qui mourait sur ton coeur assoupi!

Et tu n'étais plus là, malgré ton fin visage,
Le dernier de toi-même et qui me plaît le plus;
O visage accablé, suprême paysage
D'un jour de fin du monde, et qu'on ne verra plus!

Les vivants ont repris leurs errantes coutumes;
Ils sont un autre peuple, et tu ne peux toujours
Hanter de ta suave et poétique brume
Ces malheureux, guidés par d'alertes amours.

Mais leur vague existence est par l'ombre absorbée,
Ils meurent chaque jour, sans enfoncer en nous
Ces pointes du malheur, que ta main dérobée
Fixe encor dans mon coeur comme de sombres clous…

L'ABIME

Je vais partir, mon coeur se brise, puisque toi
Tu ne peux plus choisir l'arrêt ou le voyage,
Et que la sombre mort me cache ton visage
Sous le bois et le plomb de ton infime toit.

Je viens, dans la cité pierreuse du silence,
Rêver près de ta tombe, interroger encor
La place aride et creuse où l'on a mis ton corps,
Et connaître par toi ta triste indifférence.

Ainsi je vois les cieux, limpides, arrondis;
Le feuillage léger des tombeaux est vivace;
Lampe exaltante et gaie, à l'heure de midi
Le soleil vient chauffer ton étroite terrasse.

Et tu dors à jamais! Le passé, l'avenir
De leurs fortes parois te pressent et t'enclavent,
Tu ne te défends plus, ô mon timide esclave,
Et tu n'as pas été, puisque tu peux finir.

Tu vivais. Et, moi qui, dès ma pensive enfance,
N'avais pas accepté les durs défis du sort,
J'ai dû te voir entrer, craintif et sans défense,
Dans le sombre accident quotidien de la mort;

Tu dors, mon emmuré, et mon regard qui plonge
Jusqu'à ton front détruit, à jamais cher pour moi,
Ne peut plus t'apporter cette part de mes songes
Qui te plaisait ainsi qu'un mutuel exploit.

—Puisque je n'ai pas pu empêcher ces désastres,
Nature! moi qui fus leur conseil et leur soeur,
Puisque je ne peux pas réveiller la torpeur
Des jeunes corps dormant dans l'étrange moiteur
De vos froids souterrains aux ténébreux pilastres,
Que du moins ma tristesse et son étonnement,
Comme un reproche ardent, flotte éternellement
Entre les tombeaux et les astres!

HELAS, IL PLEUT SUR TOI…

Hélas, il pleut sur toi par delà les faubourgs,
Où ceux qui t'aimaient t'ont laissé, la mort venue,
Dans le froid cimetière où languit tout amour…
Et le fleuve effilé qui coule de la nue
Abat sur toi son bruit tambourinant et sourd!

Il pleut; moi je suis là, sous un abri de toile,
Dans mon jardin d'été, auprès de ma maison;
Je ne t'aperçois plus au bout de l'horizon,
O jeune mort dormant sous de funèbres voiles!
—Le bruit que fait la pluie en touchant les gazons
Semble, dans cette verte et sereine saison,
Un frais fourmillement qui tombe des étoiles…

Et le dédain que j'ai pour la vie usuelle,
Alors que ton esprit lumineux s'est enfui,
M'emplit d'un si lucide et pathétique ennui,
Que le monde mystique à mes sens se révèle,
Avec un évident et ténébreux coup d'aile,
Comme par ses parfums un jardin dans la nuit…

PUISQUE J'AI SU PAR TOI…

Puisque j'ai su par toi que vraiment on mourait,
Visage étroit et froid, ô toi qui fus la vie,
Je suivrai d'un regard sans peur et sans envie,
Ce qui commence ainsi que ce qui disparaît.

C'est toi le premier front que j'ai vu sombre et pâle,
Après avoir connu ton rire illuminé,
Et tu m'as révélé l'inanité finale
Qu'on rejoint et qu'on fuit depuis que l'on est né.

Quels que soient désormais tous les deuils qui m'accablent,
Ces fantômes nouveaux n'enfonceront leurs pas
Que dans tes pas légers imprimés sur le sable,
Et leur cruel départ ne me surprendra pas.

Mais je meurs en songeant à ces futurs trépas,
Tout mon être est lié à des souffles instables,
C'est par vous, mes humains, que je suis périssable!

IL PARAIT QUE LA MORT…

Il paraît que la mort est naturelle et juste,
Que l'esprit s'y soumet, que des êtres, heureux,
Rient après avoir vu ces pâleurs auprès d'eux,
Et qu'ils ont accepté la loi sombre et vétuste.

Mais moi, portant la vie infinie en mon corps,
Je n'ai pas vraiment cru à cet inévitable,
J'ignorais que l'on pût subir l'inacceptable,
Je ne le saurais pas si vous n'étiez pas mort.

Ainsi ce soir est doux, l'ombre s'étend, respire,
Les arbres humectés savourent qu'il ait plu;
Un train siffle, on entend des persiennes qu'on tire,
Tout l'air est bruissant, et tu ne l'entends plus!

Ai-je vraiment bien su, dès ma sensible enfance,
Que tout est vie et mort, échange fraternel?
Je me sens tout à coup atteinte d'une offense
Dont je demande compte au destin éternel.

L'espace est bienveillant, les astres brillent, l'air
Répand de frais parfums que les arbres échangent;
Mais je n'accepte pas cet horrible mélange
D'un soir épanoui et des morts recouverts.
—O mes jeunes amis, qui faisiez mes jours clairs,
Pourquoi sont-ce vos mains inertes qui dérangent
L'ordre imposant de l'univers?

LES VIVANTS SE SONT TUS…

Les vivants se sont tus, mais les morts m'ont parlé,
Leur silence infini m'enseigne le durable.
Loin du coeur des humains, vaniteux et troublé,
J'ai bâti ma maison pensive sur leur sable.

—Votre sommeil, ô morts déçus et sérieux,
Me jette, les yeux clos, un long regard farouche;
Le vent de la parole emplit encor ma bouche,
L'univers fugitif s'insère dans mes yeux.

Morts austères, légers, vous ne sauriez prétendre
A toujours occuper, par vos muets soupirs,
La race des vivants, qui cherche à se défendre
Contre le temps, qu'on voit déjà se rétrécir;

Mais mon coeur, chaque soir, vient contempler vos cendres.
Je ressemble au passé et vous à l'avenir.
On ne possède bien que ce qu'on peut attendre:
Je suis morte déjà, puisque je dois mourir…

LE SOUVENIR DES MORTS

Des nuages, du froid, de la pluie et du vent
Le printemps est sorti sur toute la nature;
Les arbres ont repris leur verdoyante enflure,
Et semblent protéger les rapides vivants.

Ils vont, ces affranchis, à qui la Destinée
Accorde encor un jour de délice ou de paix,
Et leur aveuglement candide se repaît
De ce sursis de vie, humble et momentanée.

Ainsi vont les humains tolérés par le Temps!
—Tel un chaînon léger à la chaîne des âges,
Il tinte clair et frais, le vaniteux printemps,
Et comme un vif grelot excite leur courage!

Mais je ne louerai pas le hardi renouveau:
Le printemps vient des morts, et je le leur dédie.
Tout est vaine, bruyante ou morne comédie,
Puisque tout est détresse accédant au repos.

—Multitude endormie en la cité des pierres
Ils ont l'éternité que nous n'obtenons pas,
L'espace est concentré sous leur faible paupière,
L'obsédant mouvement s'arrête sous leurs pas.

Alignés côte à côte, austère compagnie,
Ils sont des étrangers, que seul dérangera
Le convive nouveau, en funèbre apparat,
Qu'on descend au séjour de la monotonie.

En vain les yeux vivants, penchés sur leur néant,
Tentent de réveiller ces puissantes paresses,
Et d'absorber les corps à force de caresses
Ainsi que le soleil aspire l'océan!

Anéantis, fermés et froids comme les astres,
Ils restent. Ni les voix, ni le chant des clairons,
Ni le sublime amour flamboyant n'interrompt
Le silence infini de leur calme désastre.

Ah! les rires, l'espoir, les projets, les étés
Sont d'incertains signaux à qui mon coeur résiste;
La vie est sans aspects puisque la mort existe.
Je vous salue, ô Morts! Constance, Fixité!

—On bâtit: des maçons debout sur les tranchées
Font vibrer dans l'azur le bruit vaillant du fer,
Mais mes yeux vont, emplis d'un songe âpre et désert,
De nos maisons debout à vos maisons couchées.

Je laisse les oiseaux, dans le laiteux azur,
Acclamer la saison insinuante et tendre;
Je pense aux froids jardins enfermés dans les murs
Où les morts patients rêvent à nous attendre.

Je m'éloigne de tout ce qui vit et qui sert;
Je pense à vous: mon but, mes frères, mon exemple.
La Mort vous a groupés dans son grave concert,
Et sa sombre unité, nous la chantons ensemble!…

TON ABSENCE EST PARTOUT…

Ton absence est partout une obscure évidence,
Vaste comme la foule, et comme elle encombrant
La route où je m'avance, errante, et respirant
Le souvenir diffus de ta sainte présence…
Partout où tu étais, coeur à jamais enfui,
Tu te dresses pour moi, fantôme tendre et triste,
Et ta compassion inefficace assiste
A tout l'étonnement qui porte mon ennui…

Puissé-je demeurer toujours grave, inquiète,
Et n'accueillir jamais, au calme instant du soir,
Cette paix sans bonheur qui lentement nous guette
Quand l'âme est délivrée, enfin, de tout espoir…

LA NUIT RAPPROCHE MIEUX…

Et nous nous regardons tous les deux fixement,
Elle qui brille et moi qui souffre.
V. HUGO.

La nuit rapproche mieux les vivants et les morts;
Dans l'ombre unie et calme où la fraîcheur s'élance
Voici l'heure du rêve épars et du silence.
A l'horizon s'installe, exacte et sans effort,
La lune demi-ronde, amenant autour d'elle
Son cortège glacé, scintillant et fidèle,
Semblable aux feux légers dispersés dans les ports.
Comme une blanche algèbre, énigmatique et triste,
Cette géométrie insondable persiste,
Et fait des cieux du soir un problème éternel…
Mais rien ne vient répondre à nos pressants appels;
Tout trompe nos regards assurés et débiles,
Les cieux précipités qui semblent immobiles,
L'ombre qui, sur nos fronts, met sa protection,
Le silence propice aux nobles passions.
—O lune aux flancs brisés, mélancolique amphore
D'où ne coule aucun vin pour les coeurs altérés,
Sur Tarente, Amalfi, sur les rochers sacrés,
Baignant l'oeillet marin, les vertes ellébores,
Vous sembliez parfois, d'un regard éthéré,
Secourir notre amère et plaintive indigence,
Mais ce soir je ne sens que votre froid dédain.
—Excitant du désir et de l'intelligence,
O lune, accueillez-vous dans vos pâles jardins
L'immense poésie ailée et taciturne
Qui mène les esprits par delà les instincts,
Et que nous confions aux espaces nocturnes,
A l'heure où, quand tout bruit et tout éclat s'éteint,
Notre coeur vous choisit comme un appui lointain?…
Mais en vain mon esprit qui souffre et qui réclame
Interroge.—La brise, alerte et tiède, trame
Un tissu délié où les parfums se pâment.
Et je respire avec un coeur exténué
La douce odeur des nuits, qui vient atténuer
Le vide sans espoir où ne sont pas les âmes…

PUISQU'IL FAUT QUE L'ON VIVE…

Puisqu'il faut que l'on vive, ayant de tout souffert:
Puisqu'on est, sous les coups du muet univers,
Le stoïque marin d'un persistant naufrage;
Puisque c'est à la fois l'instinct et le courage
D'avancer, en laissant tomber à ses côtés
Tous les lambeaux du rêve et de la volupté,
Et, qu'ayant moins de force, on se prétend plus sage;
Puisque, sans accepter, il faut pourtant subir,
Et que, songeur aveugle, on dépasse l'obstacle
Comme des morts vivants glissant vers l'avenir;
Puisqu'on est tout à coup surpris par le miracle
Du printemps qui revient comme un apaisement:
Arc-en-ciel jaillissant des sombres fondements;
Puisqu'on sent circuler de la terre à la nue
L'entrain mystérieux par qui tout continue,
Et qu'on voit, sur l'azur, les lilas lourds d'odeur
Balancer mollement des archipels de fleurs,
Je pourrais croire encor que la vie est auguste,
Qu'un sûr pressentiment, obscur et solennel,
Fixe au coeur des humains le sens de l'éternel,
Que le labeur est bon, que la souffrance est juste,
Malgré l'essor sans but des méditations,
Malgré l'inerte espace où les soleils fourmillent,
Malgré les calmes nuits où froidement scintille
Le blanc squelette épars des constellations,
Malgré les mornes jours, dont chaque instant ajoute
A la somme des pleurs, des regrets et des doutes
Rués contre nos coeurs comme des ennemis,

Si je n'avais pas vu leur visage endormi…

JE NE VEUX PAS SAVOIR S'IL FAIT CLAIR…

Je ne veux pas savoir s'il fait clair, s'il fait triste,
Si le printemps, exact, va reverdir encor,
Si l'orgueilleux soleil jette son cerceau d'or
Sur les chemins légers de la bleuâtre piste,
Ni si le vif matin a son joyeux ressort,
Et le soir ses couleurs de lin et d'améthyste,
Je sais que pour les morts plus aucun temps n'existe:
Je suis jalouse pour les morts.

JE RESPIRE ET TU DORS, A PRESENT…

Je respire et tu dors, à présent sans limite,
Ayant l'âge du monde et de l'éternité,
Et moi, mêlée encore à l'incessante fuite,
Je vais regarder luire un éphémère été.

—Je vous verrai, montagne où le jour bleu ruisselle,
Villas au bord des lacs, qui font croire au bonheur,
Rivages où la barque en forme de tonnelle
Berce un couple alangui entre l'onde et les fleurs.

Je vous verrai, mouvante et rieuse prairie
Où l'herbage léger, par les frelons pressé,
Ondoie et luit ainsi qu'une cendre fleurie,
Mêlant ce qui renaît à ce qui a cessé,

Et vous, molle fumée au-dessus des villages,
De tout ce qui finit éphémère contour,
Qui, sur l'air de cristal, déployez vos sillages,
Pesante et calme ainsi qu'un confiant amour.

—Mais je n'écoute plus vos voix élyséennes
O liquides tyrans des prés verts et des flots,
Sirènes! taisez-vous, mensongères sirènes!
Je déjoue à jamais vos attrayants complots!

Moi qui suis la vigie ardente du voyage,
Je sais que tout est vain et sombre atterrissage;
Que pourrais-je espérer ou désirer encor,
Puisque tout l'univers est posé sur des morts?…

MALGRE MES BRAS TENDUS…

Il est humiliant d'expirer…
V. HUGO.

Malgré mes bras tendus, malgré mon coeur tenace,
Vous entrez avant moi, compagnons de mes jours,
Dans l'attirante terre, exclusive et vorace,
Qui resserre sur vous ses humides contours.

Voilà donc l'avenir, c'est donc cela qui dure:
La tombe, le caveau, le cloître souterrain!
Et nous, vantant toujours la trompeuse Nature,
Avec les yeux ravis du pâtre et du marin
Nous bénissions le jour luisant, le soir serein;
—Vous seule êtes fidèle, ô secrète ossature!

Autrefois, je voyais se dérouler le temps
Comme une route blanche entourant la montagne,
Et que gravit, dans l'ombre où l'aigle l'accompagne,
Une foule au coeur gai, aux espoirs exultants;

Mais cette sinueuse et noble perspective,
Ce haut pèlerinage au but ambitieux
Etaient un enfantin mirage de mes yeux.
L'humanité chantante, héroïque et pensive
Retombe dans la terre ayant rêvé des cieux!

—Hélas, mes disparus, mes archanges sans ailes,
Vous marchez devant moi pour m'éviter la peur;
Et par vous je sens croître et brûler dans mon coeur,
Au milieu d'une calme et stupéfaite horreur,
Le sombre amour qu'on doit à la mort éternelle!

Déjà combien de mains ont délaissé mes mains…

—Du moins, battez plus fort, coeur empli de courage!
Entraînez avec vous vos morts sur les chemins.
Que leurs regards nombreux brûlent dans mon visage,
Que mon âme abondante abreuve les humains,
Et que je meure enfin comme on vit davantage!…

PUISQU'IL FAUT QUE LA MORT…

Puisqu'il faut que la mort sépare enfin les êtres,
Quel que soit le constant et volontaire amour,
O toi qui vis encor, je bénirai le jour
Où le destin, murant ma porte et mes fenêtres,
M'enferma brusquement dans son austère tour
Où jamais l'Espérance au doux chant ne pénètre.

J'ai souffert, mais du moins n'aurai-je point par toi
Connu cette rusée et lugubre victoire
De demeurer vivante, alors qu'un brick étroit
Entraîne un passager vers les rives sans gloire…

—Vivre quand ils sont morts! Respirer les saisons!
Voir que le temps sur eux s'épaissit et s'étire!
Commettre chaque jour cette ample trahison,
Ne pouvoir échanger nos maux contre leur pire,
Et, relayant parfois leur inerte martyre,
Nous étendre le soir en leur froide prison,
Tandis que leurs doux corps rentrent dans les maisons…

JE VIVAIS. MON REGARD, COMME UN PEUPLE…

Je vivais. Mon regard, comme un peuple d'abeilles,
Amenait à mon coeur le miel de l'univers.
Anxieuse, la nuit, quand toute âme sommeille,
Je dormais, l'esprit entr'ouvert!

La joie et le tourment, l'effort et l'agonie,
De leur même tumulte étourdissaient mes jours.
J'abordais sans vertige aux choses infinies,
Franchissant la mort par l'amour!

Vivante, et toujours plus vivante au sein des larmes,
Faisant de tous mes maux un exaltant emploi,
J'étais comme un guerrier transpercé par des armes,
Qui s'enivre du sang qu'il voit!

La justice, la paix, les moissons, les batailles,
Toute l'activité fougueuse des humains,
Contractait avec moi d'augustes fiançailles,
Et mettait son feu dans ma main.

Comme le prêtre en proie à de sublimes transes,
J'apercevais le monde à travers des flambeaux;
Je possédais l'ardente et féconde ignorance,
Parfois, je parlais des tombeaux.

Je parlais des tombeaux, et ma voix abusée
Chantait le sol fécond, l'arbuste renaissant,
La nature immortelle, et sa force puisée
Au fond des gouffres languissants!

J'ignorais, je niais les robustes attaques
Que livrent aux humains le destin et le temps;
Et quand le ciel du soir a la douceur opaque
Et triste des étangs,

Je cherchais à poursuivre à travers les espaces
Ces routes de l'esprit que prennent les regards,
Et, dans cet infini, mon âme, jamais lasse,
Traçait son sillon comme un char.

Tout m'était turbulence ou tristesse attentive;
La mort faisait partie heureuse des vivants,
Dans ces sphères du rêve où mon âme inventive
S'enivrait d'azur et de vent!

Ainsi, sans rien connaître, ainsi, sans rien comprendre,
Maintenant l'univers comme sur un brasier,
Je contemplais la flamme et j'ignorais les cendres,
O nature! que vous faisiez.

Je vivais, je disais les choses éphémères;
Les siècles renaissaient dans mon verbe assuré,
Et, vaillante, en dépit d'un coeur désespéré,
Je marchais, en dansant, au bord des eaux amères.

A présent, sans détour, s'est présentée à moi
La vérité certaine, achevée, immobile;
J'ai vu tes yeux fermés et tes lèvres stériles.
Ce jour est arrivé, je n'ai rien dit, je vois.

Je m'emplis d'une vaste et rude connaissance,
Que j'acquiers d'heure en heure, ainsi qu'un noir trésor
Qui me dispense une âpre et totale science:
Je sais que tu es mort…

1907-1913.