LES CROCS DE FER.
Le roi de Maroc se donnait souvent le plaisir de faire prendre un captif par quatre noirs des plus forts qui, le jetant en l'air, le laissaient retomber sur le sol la tête en avant: on recommençait jusqu'à ce que le misérable mourût.
XXII.
LA PENDAISON PAR LES AISSELLES.
Le patient était monté à une échelle posée contre une potence. On lui passait une sangle sous chaque aisselle, les deux bouts de cette sangle étant attachés au bras de la potence; deux cordes traversaient deux trous faits aux extrémités d'une planche mise à plat sous les pieds du condamné, et ces cordes tenaient également au bras de la potence. L'exécuteur relevait alors la planche, et le malheureux mourait dans cette atroce position.
XXIII.
LA POTENCE ET LE PILORI.
Le Nord donne de longs détails sur la mort de Dimitri Karakozof, ce jeune homme de vingt-cinq ans qui a tiré sur le czar le coup de pistolet détourné par Komissaroff. Le récit de cette exécution ne m'a point paru dépourvu d'une certaine grandeur.
... Au milieu de la place de Smolensk s'élevait une potence, et non loin de là un pilori avec une plate-forme à hauteur d'homme.
Quelques minutes avant sept heures, la charrette dans laquelle se trouvait le condamné, sur une banquette élevée, de manière à ce qu'il pût être vu de tout le monde, arriva, escortée d'un piquet de cavalerie. Le condamné était vêtu de noir. Il tournait le dos aux chevaux; sur sa poitrine il avait un écriteau blanc où on lisait: Karakozof, régicide. Il avait les bras liés derrière le dos, et était d'une pâleur livide. En descendant de la charrette, Karakozof chancela et fut soutenu par les aides du bourreau. Après avoir fait quelques pas, il se raffermit, toutefois, et marcha assez résolument vers le pilori.
Un secrétaire du Sénat, en grand uniforme, s'approcha du condamné et donna lecture à haute et intelligible voix de la sentence de mort. Karakozof l'écouta attentivement; on vit sa tête penchée d'abord à gauche, dans l'attitude de l'audition, retomber à droite comme s'il avait peine à la soutenir. Lorsque la lecture de la sentence fut terminée, le prêtre s'approcha du condamné avec le crucifix en main. Karakozof baisa très-dévotement la croix, se prosterna et reçut la bénédiction du prêtre, puis il salua le peuple en se tournant dans les quatre directions.
On entendit alors plusieurs voix émues proférer les mots: «Que Dieu te pardonne.» Les deux bourreaux bandèrent les yeux du condamné et la couvrirent d'un suaire, qu'ils eurent un peu de peine à mettre. On le conduisit du pilori à la potence. La corde fut passée au cou, sur un signe du grand-maître de police, Karakozof fut lancé dans l'éternité.
La mort fut instantanée; il ne remua que deux ou trois fois, et l'on vit aussitôt le cadavre se raidir. À sept heures et demie on le descendit du gibet et on le plaça dans un cercueil noir.
XXIV.
LE GARROT.
Ce supplice est actuellement en usage en Espagne pour les exécutions publiques.
Le patient est assis sur un échafaud, le derrière de la tête appuyé sur un poteau, un collier de fer lui tient le cou. Le bourreau se tenant derrière le poteau, tourne vivement un tourniquet qui serre le collier, et le patient est étranglé.
Dès que l'exécuteur des hautes œuvres a rempli son triste mandat, il est entouré par les gendarmes, qui lui posent les menottes et le conduisent dans un des cachots de la prison. Quelques heures après, se présente un greffier ou escribano, accompagné de l'alguazil.
Le bourreau est appelé à comparaître, et aussitôt s'entame le dialogue suivant:
—Vous êtes accusé d'avoir tué un homme, dit l'escribano.
—Oui, c'est la vérité, répond le bourreau.
—Pourquoi avez-vous accompli ce meurtre?
—Pour obéir à la loi et remplir le mandat que m'a confié la justice.
Procès-verbal est dressé séance tenante, signé par le bourreau, et le lendemain soumis à l'examen du juge. Celui-ci prononce alors une sentence d'acquittement en faveur du bourreau, qui est mis en liberté après avoir été traité, durant vingt-quatre heures, comme un criminel. C'est un agrément de plus à ajouter à tous ceux du joli métier d'exécuteur des hautes-œuvres.
XXV.
LA LOI DE LYNCH.
On écrivait de New-York, le 30 novembre dernier, au Droit:
Samedi, 24 novembre, à onze heures quarante-cinq minutes du soir, un certain nombre d'hommes, armés de fusils et de pistolets, entourèrent la prison du comté, laquelle est située juste au centre de la ville de Lebanon (Kentucky), en enfoncèrent la porte extérieure, et sommèrent le geôlier de leur délivrer la clef du donjon qui fait partie de la prison, mais qui en est séparé par une porte en fer d'une merveilleuse solidité.
Dans le même temps, le reste de cette bande de sectateurs du juge Lynch, laquelle se composait en tout d'environ cent cinquante individus et obéissait docilement au chef qu'elle s'était donné, parcourait la ville silencieusement, plaçant des piquets dans les rues principales et arrêtant les habitants attardés qu'ils y rencontraient.
La porte extérieure de la prison une fois enfoncée, le geôlier courut se cacher au grenier. On se mit alors en mesure de forcer la porte de fer du donjon à l'aide de marteaux de forge. Tous les efforts restant infructueux, on se mit de nouveau à la recherche du geôlier, et on finit par le découvrir dans sa cachette. Menacé de mort, il dut livrer la clef du donjon, mais on ne l'en garda pas moins prisonnier.
Après avoir parlementé pendant quelque minutes, cinq hommes pénétrèrent dans le donjon sans rencontrer de résistance; ils se formèrent en ligne, demandèrent Clément Crowdus, William Goode et Thomas Stephens. Jugeant toute résistance inutiles, ces victimes désignées se livrèrent à leurs bourreaux. À ce moment, le chef de la bande de lyncheurs dit au premier:
—Crowdus, il y a longtemps que je vous cherche.
À quoi celui-ci répondit:
—Je le sais bien, monsieur...
Le nom du chef fut prononcé; mais aucun de ceux qui l'ont entendu n'ont jugé prudent de le faire connaître.
Les trois prisonniers furent extraits du donjon dont on eut bien soin de refermer solidement la porte, afin, sans doute, de laisser quelque chose à faire à la justice régulière; puis on rendit au geôlier ses clefs et sa liberté; et capteurs et captifs se dirigèrent sur un point convenu d'avance, où ils furent bientôt rejoints par le reste de la bande; leurs chevaux les y attendaient. En quittant la ville, ces francs-juges du Kentucky poussèrent tous ensemble un formidable cri de triomphe qui réveilla les habitants des autres quartiers de la ville, et qui dut jeter la terreur dans l'âme des misérables qu'ils emmenaient. Ils se dirigèrent vers une colline appelée Grime's Hill.
Ce qui se passa à Grime's Hill avant la pendaison, nul ne le sait, à l'exception des acteurs de cette tragédie. Les accusés subirent-ils un simulacre de jugement, furent-ils pendus sans autre forme de procès? On l'ignore également, l'affaire s'étant passée tout à fait en famille.
Quoi qu'il en soit, il est certain que rien n'a pu désarmer ces bourreaux, puisque, après qu'ils eurent disparu, trois cadavres furent trouvés suspendus à une même branche d'un même arbre—un énorme chêne noir.
Il résulte de l'examen des lieux et des choses, que cette forte et solide branche est à douze pieds du sol; que les trois hommes y ont été attachés successivement, en commençant par Crowdus; qui était monté sur un cheval, et que, lorsque le nœud coulant eut été fixé à la branche, on retira le cheval. Ses mains étaient liées derrière son dos, et l'on voit que la corde a dû glisser; car ses talons touchent presque une racine de l'arbre. On a même la preuve que le malheureux a cherché à se maintenir sur ce point d'appui qui, inclinant de haut en bas, ne laissait pas de prise à ses pieds. William Goode paraît avoir été le second patient. Pour lui la corde a également glissé, car ses pieds ont dû toucher la terre, et ce n'est qu'en les attachant à ses mains que la pendaison a pu s'achever.
Thomas Stephens a été la dernière victime et celle qui a dû le plus souffrir, puisqu'on voit par les trois cordes qu'on a trouvées autour de son cou, que les deux premières se sont rompues.
Après la mort de ces hommes, on leur avait remis leurs chapeaux sur la tête, de façon que de loin, on aurait cru qu'ils cherchaient à se cacher derrière ce gros chêne. Un nègre en fut tellement persuadé, qu'il leur adressa la parole, et que, ne recevant pas de réponse, il s'épouvanta et s'enfuit à Lebanon, où il raconta son aventure. Ce fut ainsi que l'on connut le dénoûment de cette hideuse tragédie.
XXVI.
LA FUSILLADE EN FRANCE.
Le 29 décembre 1866, les nommés Jean-Antoine Ciosi, voltigeur au 2e régiment de la garde impériale, et Jean-Baptiste Agostini, voltigeur au 3e régiment de ladite garde, furent condamnés à la peine de mort pour crime d'assassinat commis à Champerret.
Les condamnés furent extraits le 20 janvier 1867, à six heures du matin, de la Maison de justice militaire, et conduits dans une voiture cellulaire du train des équipages militaires escortée par cinquante gendarmes à cheval, jusqu'à la butte du Polygone.
Sur ce point, et conformément aux usages militaires en pareils cas, se trouvaient réunis:
Le 2e et le 3e régiment de voltigeurs auxquels appartenaient les deux condamnés.
Ces régiments tenaient la droite de toutes les troupes.
Les autres troupes appartenant à l'armée de Paris, se composaient d'une compagnie par bataillon de tous les régiments d'infanterie, garde impériale et ligne; d'un escadron par régiment de cavalerie; de cent hommes par régiment d'artillerie et de toute la garnison de Vincennes.
Toutes les troupes, en grande tenue, étaient rangées en bataille, en face du Polygone, à dix mètres duquel se tenaient les deux pelotons d'exécution, composés de quatre sergents, quatre caporaux, quatre soldats des 2e et 3e de voltigeurs.
Deux adjudants chargés de donner le signal du feu les commandaient.
Ces pelotons d'exécution avaient chargé leurs armes sous les yeux des adjudants dans la cour intérieure du fort, et on leur avait donné lecture d'un ordre du général portant: «Qu'il s'agissait pour eux d'un devoir militaire et d'un devoir d'humanité; qu'ils devaient accomplir sans hésitation et sans faiblesse la grave et sévère mission de la justice confiée à leur énergie.»
Le sinistre cortége allait au petit trot, et les troupes qui l'avaient précédé avaient, sur leur parcours, attiré l'attention de la population parisienne, qui s'était portée en masse à Vincennes.
Mais des soldats, placés de distance en distance le long de la lisière du bois, empêchaient les curieux d'approcher.
Pendant le trajet, Ciosi ne cessait de fumer, et, regardant par la lucarne de la voiture, il disait à l'abbé Baron: «Nous approchons.»
Agostini était triste et répondait à peine aux paroles de consolation que prononçait l'abbé Forestier.
M. le général Soumain, suivi de son état-major, est arrivé à huit heures dans la vaste plaine du Polygone.
Les troupes se sont déployées et ont formé les trois côtés d'un grand carré fermé dans sa quatrième partie par le Polygone.
La voiture cellulaire est arrivée à huit heures.
Aussitôt un roulement de tambour s'est fait entendre sur toute la ligne.
Les condamnés, soutenus par les gendarmes, et assistés par les aumôniers Forestier et Baron, sont descendus et se sont placés debout en face des pelotons d'exécution.
Le greffier du conseil de guerre a lu à haute voix le jugement de condamnation qu'il a terminé en disant:
«Ce jugement est exécutoire; que justice soit faite»
Usant du droit que lui confère l'article 90 du Code de justice militaire, le général avait ordonné qu'il ne serait pas procédé à la dégradation.
Les aumôniers et les gendarmes ont voulu bander les yeux des patients. Agostini s'est laissé faire; Ciosi a refusé le bandeau.
Puis ils se sont agenouillés auprès de deux poteaux.
Agostini s'est évanoui; des soldats ont été obligés de le lier au poteau.
Ciosi regardait froidement.
—Pauvre Agostini! disait-il.
Enfin les deux adjudants ont fait avec leur épée deux signes silencieux qui signifiaient:
Apprêtez armes!
Joue!
Feu! s'est fait entendre.
Ciosi est tombé sur la face.
Agostini s'est affaissé lié au poteau.
Près de leurs cadavres se sont aussitôt approchés deux chirurgiens, puis deux caporaux chargés de donner le coup de grâce.
Mais les chirurgiens ont reconnu que la mort ayant été foudroyante pour Ciosi, il était inutile de lui donner ce coup, qui se tire ordinairement dans l'oreille. Agostini seul l'a reçu, son corps remuant encore au moment où les médecins l'ont visité.
Devant les corps sanglants des suppliciés ont défilé, au son de leur musique, toutes les troupes présentes: dix mille hommes environ.
Ciosi et Agostini ont été inhumés au cimetière de Vincennes.
XXVII.
FUSILLADE EN ESPAGNE.
On écrivait de Madrid le 4 février 1866:
Hier a été passé par les armes le capitaine Pedro Espinosa, commandant les chasseurs de Figueras, pour avoir pris part au dernier soulèvement militaire.
C'était un vrai type de vieux soldat. Calme et souriant, il est allé au-devant de la mort, comme s'il s'agissait de se rendre à la parade.
Le chapelain du régiment l'accompagnait, et de temps en temps il cessait d'écouter ses paroles de consolation pour saluer des amis dans la foule.
Une compagnie d'ingénieurs marchait en tête du funèbre cortége, que fermait un escadron de cavalerie.
Le temps était splendide. Partout, sous les rayons du soleil, la vie et l'animation! On entendait les marchands crier: la fresca! la fresca! cirillas, cirillas!—Des verres d'eau fraîche et du feu pour les cigarettes.
Les chansons de la multitude et le carillon des clochettes des mules imprégnaient pour ainsi dire l'air de joyeuses mélodies.
—Quel beau jour pour mourir! dit le capitaine Espinosa à son confesseur.
On était arrivé sur le lieu de l'exécution.
Après avoir entendu la lecture de sa sentence, le condamné s'avança au pied du mur où il devait se tenir pour recevoir la fatale décharge.
—Amis, s'écria-t-il d'une voix sonore, pardonnez-moi toute la peine que je vous donne, et surtout pas de faiblesse! Il me reste une grâce à vous demander, celle de viser droit au cœur!
La prière de l'infortuné Pedro fut exécutée. Deux secondes après, il tombait foudroyé; sur douze balles, huit avaient porté en pleine poitrine.
Les troupes qui avaient formé le carré défilèrent devant le cadavre, que les membres de la confrérie de la Paix et de la charité enlevèrent ensuite pour le porter au cimetière général.