CHAPITRE IV
LES ROUMAINS DU SUD
Nous les désignerons ainsi,--car ils se nomment eux-mêmes Roumains ou Aromâni, la phonétique de leur dialecte latin comportant l'emploi de la voyelle A devant le R initial,--et non sous les sobriquets plus ou moins malveillants de Tzintzari et de Koutzo-Valaques[15], que leur attribuent les peuples voisins.
[Note 15: Koutzo-Valaques, d'après l'étymologie turque, signifierait d'ailleurs, non Valaques boiteux, mais Petits-Valaques (Kiuciuk-Vlah) ou Roumains de l'Épire, par opposition aux Grands-Valaques de Thessalie.]
Les Roumains de Turquie ont peu fait parler d'eux jusqu'ici dans les sphères diplomatiques et dans la presse occidentale, et si même ils ont attiré l'attention au cours de ces dernières années, c'est à cause de la question des réformes. Ils sont pourtant dignes de toute la sympathie de l'Europe, tant par leur origine, leur passé, leurs incontestables qualités morales et intellectuelles, que par leur attitude sérieuse et calme au milieu de tous les événements dont l'Orient est le théâtre.
Nous avons déclaré plus haut que nous ne discuterions pas les controverses historiques susceptibles de nous entraîner hors du cadre de cette étude politique, dont une solution aussi équitable que possible du problème oriental est l'unique objet. Toutefois, nous croyons utile de rappeler à larges traits comment cet élément latin s'est établi et a subsisté dans la péninsule balkanique.
Les premières guerres apportées par Rome en Macédoine remontent à 211-215 avant Jésus-Christ. Elles finirent, en 197, par la défaite du roi Philippe. L'action de Paul-Emile est plus connue; elle aboutit à la dépossession du roi Persée et à la proclamation de la Macédoine comme province romaine. Beaucoup de villes furent détruites et Tite-Live nous apprend que de nombreux colons italiques furent envoyés repeupler le territoire conquis. Des tentatives de révolte furent réprimées et peu à peu les légions soumirent le pays jusqu'au Danube.
Un mouvement parallèle devait se produire au nord du fleuve. En 106 après Jésus-Christ, quand l'empereur Trajan incorpora la Dacie à l'Empire, les Romains des deux rives se donnèrent la main, et non seulement le vaincu accepta la loi du vainqueur et sa civilisation, mais l'élément latin y devint prépondérant comme population.
Cet état de choses dura jusqu'à l'an 270, quand, cédant à la poussée des Barbares, l'empereur Aurélien ramena au sud du Danube, en Moesie, les légions et une partie des populations latines, qui se retirèrent progressivement jusqu'au Pinde, où les attiraient, avec la sécurité des montagnes, d'autres éléments de même race qu'elles y trouvaient déjà établis.
Ces Latins du sud du Danube, d'où proviennent indubitablement les Macédo-Roumains de nos jours, ont constitué la florissante province dite Dacie aurélienne et peuplé la majeure partie de la Thrace et de la Macédoine. Un petit groupe, refoulé vers l'ouest par les invasions, s'est aussi conservé sur les rives de l'Adriatique: ce sont les Istro-Roumains.
Les chroniqueurs byzantins font souvent mention des Valaques (Vlahi) enrôlés dans les armées impériales. Théophanès écrit qu'en 579 des soldats opérant en Thrace furent pris de panique en entendant un muletier crier à un autre: Torna, torna, fratre! croyant que c'était un signal de sauve-qui-peut. Théophilacte confirme cette expression en la traduisant par ritorna au lieu de torna. Quoi qu'il en soit de l'anecdote, elle prouve que les Roumains existaient dès cette époque, et qu'on ne peut leur méconnaître un droit de priorité dans certaines régions des Balkans.
Vers 670, nous trouvons, dans la Dobroudja et la Bulgarie actuelles, Asparuch, qui combine, avec le concours des Roumains, un plan d'attaque contre Byzance déjà frappée de décadence. Son successeur Terbélius, toujours s'appuyant sur des Roumains, avance vers le sud jusqu'à l'Hémus. En 706, les Roumano-Bulgares, dont nous avons déjà parlé, s'établissent autour des Balkans et leur roi Siméon envahit, en 893, la Macédoine, l'Épire et la Thessalie, que Nicéphore Phocas reprend à Pierre, fils de Siméon. La page la plus glorieuse de la race roumaine dans la Péninsule fut écrite au temps de la dynastie assanide. Deux frères roumains, Pierre et Assan, possédaient de ces immenses troupeaux qui formaient déjà, comme ils le sont demeurés jusqu'à nos jours pour les populations pastorales valaques ou macédo-roumaines, la principale source de richesse de la contrée. Byzance voulut leur imposer une dîme; ils refusèrent de la payer et, se mettant à la tête des Roumains et des Bulgares, ils envahirent l'Hemus (Balkan) et la Macédoine; de sorte qu'en 1188 toute la région située entre le Danube, les Balkans, le Rhodope et la Macédoine se trouvait en leur possession. Cette dynastie guerrière devint la terreur de l'Empire. Les deux frères aînés furent tour à tour assassinés; un puîné, Joanice, leur succéda, et sa renommée parvint jusqu'au pape Innocent III, qui s'efforça de l'amener dans le giron de l'Église de Rome, en lui rappelant, «ce qui flattait l'amour-propre de Joanice,» dit le chroniqueur, «qu'il était issu d'une souche romaine[16].»
[Note 16: «Il importe à ta gloire temporelle comme à ton salut éternel que tu sois Romain aussi bien par la conduite que tu l'es par l'extraction, et que le peuple de ton pays, qui se dit descendu du sang romain, suive les institutions de l'Église romaine, pour montrer, même dans le culte divin, qu'il conserve les moeurs de ses ancêtres.» (Lettre d'Innocent III à Joanice, roi des Roumano-Bulgares.)]
Joanice éleva très haut l'honneur de ses armes. En 1205, il fit prisonnier et mit à mort Baudouin de Flandre et se rendit redoutable sous le titre d'empereur que lui reconnurent ses contemporains. Il tomba à son tour victime d'un assassin. Nous ne suivrons pas ses successeurs; ce que nous avons voulu établir, c'est que l'empire roumano-bulgare s'étendait du Danube à l'Adriatique, par conséquent dans toutes les régions, Macédoine, Albanie et Épire, où les Roumains se sont perpétués.
Cet empire s'étant dissous, une partie de ses éléments roumains abandonna la plaine et s'établit dans la région montagneuse où nous la trouvons aujourd'hui en masses compactes, s'adonnant plus particulièrement à la vie pastorale et laissant l'agriculture aux Slaves.
Au moment de la conquête turque, les chroniqueurs signalent, dans la Thessalie et une partie de l'Épire, une Grande-Valachie (Blaqui la Grant, Megalo-Vlahia), qu'on a appelée aussi Grande-Roumanie, et, dans l'Épire, l'Étolie et l'Acarnanie, une Valachie supérieure, l'Ano-Vlahia des Grecs. Les Roumains peuplent encore presque exclusivement les deux versants du Pinde.
Dans les poèmes nationaux grecs, les princes de Thessalie étaient nommés «rois des Roumains». D'autre part, les despotes d'Épire s'intitulaient aussi «princes des Roumains (Valaques)». Les Serbes appellent encore de nos jours l'Albanie du sud «la Vieille Vlaquie» (Stari Vlah).
Après 1454, ces Roumains du sud, organisés en petits voévodats ou capitanats dans leurs montagnes, eurent moins que les autres nationalités à souffrir de l'invasion musulmane qui brisa l'Empire byzantin. Seuls, avec les Albanais, ils réussirent à conserver une demi-indépendance ayant pour base une autonomie communale complète. Il existe encore, dans des villes comme Metzovo (Aminciu en roumain), Perivole, etc., des firmans qui établissent clairement les droits de ce peuple roumain, réclamé tantôt par les Grecs, tantôt par les Bulgares, lesquels ont un égal intérêt à en réduire l'importance.
Ces montagnards guerriers, qui se faisaient volontiers heiduques, n'ont jamais permis qu'on violât leurs privilèges, et s'ils reconnurent la suprématie des sultans, ils n'en continuèrent pas moins à s'administrer par leurs Conseils de sagesse et leurs capitanats. Ils défendaient leur territoire et empêchaient même les Turcs d'y passer sans leur consentement préalable, en leur imposant parfois la condition de déferrer leurs chevaux. Comme l'a fort bien reconnu Pouqueville, ce peuple, resté indépendant de fait, fut placé sous la suzeraineté des sultanes Validé et n'eut qu'à leur payer une redevance annuelle, hommage consenti et non tribut de servitude, sans avoir à craindre l'ingérence du fisc ottoman. Aujourd'hui encore, les maires élus répartissent l'impôt, que l'agent financier vient simplement recevoir une fois l'an.
En 1525, le sultan Soliman II institua quinze capitanats, composés de Roumains, pour la défense du territoire contre toute invasion étrangère. Les hommes soumis au service militaire étaient exempts de toute contribution. Grâce à cette indépendance, les groupes macédo-roumains ont subi sans être entamés les vicissitudes des siècles. Imbus de sentiments d'honneur et de liberté, de moeurs très pures, ils ont conservé intact, dans les montagnes les plus inaccessibles, le trésor de leur nationalité. Le Byzantin Nicitas Chroniatès constatait déjà que leurs positions étaient très difficiles à attaquer. Pendant ce temps, les Bulgares et les Grecs des basses régions supportaient toutes les conséquences de la conquête musulmane et devenaient des sortes d'ilotes des beys turcs et albanais.
En dehors de l'élevage des troupeaux, les populations roumaines, si industrieuses et dont Kanitz a constaté les aptitudes extraordinaires pour l'architecture et les travaux d'art, se sont spécialement adonnées au négoce. Dans tout l'Orient se répandirent des représentants de cette race active, intelligente et économe, dont beaucoup réalisèrent d'énormes fortunes et détiennent encore une bonne partie du commerce dans les pays appartenant à la Turquie. Nous les retrouvons en Roumanie, en Serbie, en Grèce, en Bulgarie, à Budapest, à Vienne même. Ces négociants, qui introduisirent en Italie, vers le dix-huitième siècle, une espèce de vêtement appelé «capa», fondèrent des comptoirs à Naples, à Livourne, à Gênes, en Sardaigne, en Sicile, jusqu'à Malte et à Cadix; d'autres s'établirent à Venise, à Trente, à Ancône, à Raguse.
Comme nombre, les Roumains du sud, disséminés à travers la Turquie d'Europe, peuvent être évalués à plus d'un million, sans compter les 200,000 établis au nord de la Thessalie, cédée à la Grèce, malgré leurs protestations, en 1881[17], et des groupes moins nombreux disséminés dans l'Attique, le Péloponèse et certaines iles de l'Archipel. Ils comptent aussi pour plus de 200,000 en Bulgarie et en Serbie. Pour ne rien omettre, nous signalerons, dans la région de Méglénie, au sud de la Macédoine, la petite ville de Nanta, dont la population latine a embrassé l'islamisme, en conservant toutefois son individualité, puisque ses imans emploient encore le dialecte macédo-roumain pour leur prédication dans les mosquées. C'est l'unique exemple d'une abjuration de la foi chrétienne par des Roumains, tandis que tant de Serbes, de Bulgares, de Grecs et surtout d'Albanais ont passé à l'islam.
[Note 17: C'est parmi les Roumains de la région de l'Aspropotamos que se recrute surtout le corps des «evzones», soldats braves et d'allure si martiale sous la fustanelle; ils se sont particulièrement distingués pendant la dernière guerre gréco-turque.]
Les Macédo-Roumains ont donné à différents pays une élite de personnalités remarquables.
Beaucoup d'illustrations de la Grèce contemporaine, comme Coletti, Riga, Vlahopoulo, Rangabé, Valavriti, Colocotroni surnommé Vlahos, Hadji-Petru dit Vlahava[18], sans compter les capitaines de la révolution grecque, tels que Botzaris, Giavéla, Griva, Bucovala, Odyssée Andrutz, Ciara, Caciandoni, et les grands bienfaiteurs de la race hellénique, les Sina, les Dumba, qui s'élevèrent en Autriche à de hautes situations sociales, les Toschitza, les Arsaky, les Avéroff, sont d'origine roumaine.
[Note 18: Le grand historien grec moderne, Lambros, est aussi d'origine roumaine, comme l'était probablement le célèbre homme d'État italien Crispi, dont les ancêtres sont venus d'Épire en Italie.]
Il en est de même, en Bulgarie, d'hommes politiques comme Radeff et Tacheff; en Serbie, du héros Tzintzar Janco, de Tzintzar Marcovitch, de Vladan Georgevitch, même, dit-on, des Karageorgevitch, et certainement de nombreuses autres familles des plus distinguées.
En ce qui concerne la Roumanie, on dresserait une liste interminable, si l'on voulait trier les familles ou les personnalités marquantes de tout genre qui tirent leur origine de Macédoine, d'Épire, de Thessalie et d'Albanie.
Des savants et des voyageurs compétents, nomme Kanitz, Thunmann, Leake, Pouqueville, et plus récemment Victor Bérard, ont reconnu la nationalité, restée distincte et intacte, des Macédo-Roumains. Selon Pouqueville, la population de la Turquie méridionale, qui parle une langue toute proche de celle des peuples de la vallée karpatho-danubienne, occupe l'ensemble du territoire qui s'étend d'Ochrida à la Morée et de Cojani à l'Adriatique, dans le voisinage de Durazzo. Thunmann, qui a consacré de longues études aux Roumains et aux Albanais, s'exprime ainsi: «Les Roumains de Macédoine forment un peuple grand et nombreux; ils représentent la moitié de la population de la Thrace et les trois quarts des habitants de la Macédoine et de la Thessalie,»--ce qui d'ailleurs est exagéré de moitié.
De telles appréciations peuvent surprendre, quand on voit tant d'ethnographes, trompés sans doute par une hellénisation toute superficielle qui ne sort pas du domaine de l'Église et de l'école, ou prenant leurs informations auprès de consuls, de prêtres ou de notables grecs, confondre parfois les Roumains avec les Hellènes. Ces derniers, profitant des privilèges qu'avait obtenus des sultans l'Église chrétienne, après la conquête de Byzance, et de l'influence, aujourd'hui à son déclin, du patriarcat oecuménique sur l'ensemble des chrétiens d'Orient, ont habilement englobé toutes ces populations si différentes dans la sphère de l'hellénisme, à une époque où la religion était tout et où les nationalités ne se dégageaient pas encore.
C'est ainsi que les Roumains, les Bulgares, les Serbes, les Albanais, arrivèrent à n'avoir plus d'abord dans leurs églises, puis dans leurs écoles, que des prêtres et des instituteurs grecs, tout en conservant intacte la langue nationale dans le sanctuaire de la famille. On conçoit donc l'erreur commise par l'observateur superficiel en ce qui concerne les Roumains, qui, tout en pouvant se servir de leur propre langue pour le culte, ne sont pas encore arrivés, comme les Bulgares et les Serbes, à grouper leurs communautés religieuses sous la direction d'un chef spirituel indépendant. C'est la grande lutte qui se poursuit aujourd'hui, et tout fait prévoir qu'elle se résoudra à leur avantage. Nous devons noter en passant que, depuis 1053, la séparation de la chrétienté en deux Églises rivales, ce que les Occidentaux appellent le Schisme d'Orient, porta un coup fatal au développement de l'élément latin dans les régions où triompha l'orthodoxisme. La langue de Rome y fut bannie du temple et les descendants des légionnaires n'entendirent plus que la liturgie grecque, le plus souvent sans la comprendre.
Il faut donc s'étonner, non pas qu'il y ait des Roumains hellénisants, encore en grand nombre, mais qu'il y ait des Roumains roumanisants. Ces derniers ramèneront fatalement les premiers. Ils ont déjà fait des pas de géant.
C'est que les conditions déterminantes ont bien changé. Les Roumains du sud s'éprirent de l'idéal grec à une époque où les deux principautés danubiennes de Valachie et de Moldavie, dont l'union a formé le royaume de Roumanie, menaient une existence trop pénible et trop obscure pour pouvoir devenir leur métropole intellectuelle.
Les villes de Bucarest et de Jassy, où a été préparée la révolution grecque de 1821, étaient elles-mêmes des foyers d'hellénisme. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la renaissance nationale, qui date précisément de 1821, y prit nettement un caractère de protestation contre l'hellénisme qui y dominait par ses princes venus du Phanar et s'abrita longtemps encore dans les monastères dédiés aux Saints Lieux.
Cet élément macédonien, que les Grecs s'obstinent à nommer helléno-vlaque, a rompu depuis quarante ans avec la tradition du philhellénisme, et depuis lors il se heurte à une résistance désespérée de la part du patriarcat et de la politique d'Athènes dont s'inspire surtout le synode oecuménique. Il est l'objet, dans ses églises et dans ses écoles, d'une persécution dictée par la crainte de perdre une clientèle nombreuse, riche et cultivée.
Pour marquer la date de ce séparatisme, rappelons que la première école roumaine fut fondée en 1862, à Vlaho-Clissoura, par Apostol Margarit, cet apôtre du roumanisme. Aussi, tout l'effort des Grecs consiste-t-il non seulement à combattre le roumanisme en Macédoine, mais encore à le nier. Le reconnaître serait en effet avouer que la «grande idée» a perdu un terrain d'expansion considérable dans des centres que la presse, les brochures et les notes diplomatiques représentent encore comme peuplés non de Roumains, mais d'Hellènes pur sang.
L'élément latin se retrouve donc à chaque pas en Macédoine et en Épire, aussi bien que dans la Thessalie annexée à la Grèce où, fait symptomatique, les Roumains n'ont plus le droit d'étudier leur langue. Et si beaucoup parmi eux n'ont pas encore osé affirmer nettement leur origine, c'est par un ancien préjugé qui date du temps où l'hellénisme était considéré comme le foyer de l'émancipation des peuples d'Orient autant que comme le centre d'une civilisation supérieure. Ils ne se résignent pas encore à être appelés Koutzo-Valaques, vocable interprété d'une façon méprisante par les publicistes grecs, et qui tend à les marquer comme le produit d'un mélange de races, comme des Grecs roumanisés, quand au contraire il y a là des Latins grécisés, ou du moins acquis à la culture hellénique, que leurs congénères émancipés de cette influence étrangère désignent du nom de «Grécomanes».
Aujourd'hui que les ethnographes parcourent les provinces de la Turquie d'Europe, que les agents civils et militaires constatent de visu la situation, la vérité se fera jour progressivement. L'attention se portera d'autant plus sur les Roumains du sud que ceux-ci, loin de contribuer aux troubles et à l'anarchie qui menacent l'équilibre balkanique, constituent le plus solide élément d'ordre. Ils n'empiètent sur les droits de personne et le gouvernement ottoman apprécie leur conduite loyale. Combien il serait injuste de refuser le droit à l'existence ethnique à une race qui pratique cette attitude digne et sérieuse, et de l'ignorer sous prétexte que les Roumains n'exigent point à main armée des réformes et ne visent pas des annexions territoriales en soutenant leurs prétentions par des émeutes et des attentats! La récente nomination d'un délégué roumain, à côté et au même titre que les délégués des autres nationalités, dans la Commission des réformes, constitue une reconnaissance officielle de la légitimité des droits de l'élément latin existant en Macédoine, dont le sort doit être réglé en même temps que celui des autres races.
Il importe que l'on accorde à toutes les nationalités un traitement égal, afin que l'organisation des éléments balkaniques hétérogènes puisse fonctionner harmonieusement. Si le patriarcat oecuménique prend parti pour l'un de ceux-ci et prétend lui subordonner les autres, les conflits n'auront aucune chance de disparaître.
Mais le peuple roumano-macédonien n'en sera pas réduit, espérons-le, pour conserver sa nationalité, à recourir à des procédés violents qui ne peuvent que lui répugner, à lui qui représente la culture intellectuelle, le progrès, la richesse et l'industrie, dans ces régions. La reconnaissance par la Turquie d'une Église autonome, soustraite à l'influence oppressive du synode oecuménique et du Phanar, peut être considérée comme un fait accompli. Malgré toutes les entraves que ne saurait manquer de lui apporter le patriarcat, lequel suspend préventivement sur elle les foudres ecclésiastiques dont a été frappé l'exarchat bulgare, cette Église, qui aura un chef suprême et une hiérarchie, permettra à la conscience ethnique de s'affirmer chaque jour avec plus de vigueur parmi la population roumaine de Macédoine, qui a conservé, en dépit de neuf siècles d'hellénisation, l'invincible vitalité d'une race dont un dicton populaire dit: «Le Roumain ne périt pas!»
Mais si un instinct de conservation a toujours empêché les Macédo-Roumains de confondre leurs intérêts tant avec ceux des Grecs qu'avec ceux des Slaves, leurs apôtres des idées nationales sont loin de se montrer systématiquement hostiles aux éléments étrangers qui cohabitent avec eux sur cette terre. Une fois vainqueur sur le terrain de l'égalité des droits, l'élément latin pourra au contraire servir en quelque sorte de tampon pour amortir entre Slaves, Grecs et Albanais, des haines de race séculaires.
Il convient aussi, en parlant des Macédo-Roumains, de prendre en considération qu'il existe, aux embouchures du Danube, un royaume latin, la Roumanie, qui n'a cessé de marcher dans la saine voie de la civilisation et du progrès, sans jamais inquiéter l'Europe par de dangereuses secousses politiques. S'il est universellement reconnu aujourd'hui que cet État contribue par son attitude sage et modérée au maintien de l'équilibre balkanique, il est certain que la constitution ethnique de l'élément roumain du sud, qui ne saurait jamais rêver une annexion à la métropole, laquelle ne poursuit pas davantage cette chimérique visée, sera une garantie de plus pour l'harmonie et le bon ordre général.