CHAPITRE V
LES SERBES
La politique serbe, en Macédoine, n'est entrée en scène que vers 1880, mais elle a déjà réussi à s'affirmer dans maintes localités et même à faire reconnaître par le patriarcat oecuménique un chef religieux, élu en 1902, en la personne de Mgr Firmilian, évêque de Scopia (Uskub), capitale de la Vieille Serbie. Les Serbes concentrent toutes leurs espérances sur cette partie du territoire turc, bien qu'ils s'y trouvent en minorité par rapport à la population albanaise.
La propagande scolaire serbe, en Macédoine, se heurte à celle des Bulgares, qui ont pris les devants et ont eu recours aux moyens les plus violents contre un ennemi du panbulgarisme d'autant plus redoutable qu'il est moins facile d'attribuer à l'une ou à l'autre branche les Slaves réclamés par toutes les deux.
Jusqu'à un moment donné, on ne parlait, que de l'existence d'un élément bulgare dans cette partie de la Macédoine qui s'étend des frontières de la Serbie et de la Bulgarie au delà des lacs de Castoria et d'Ochrida. Puis Goptchevitch, dans son livre intitulé: la Macédoine et la Vieille Serbie, établit des statistiques d'après lesquelles il se trouverait en Macédoine plus d'un million de Serbes, sans un seul Bulgare.
Toutefois, le même auteur, pendant la guerre entre Serbes et Bulgares, pencha du côté de ces derniers et écrivit sur la Bulgarie et la Roumélie Orientale un ouvrage où les affirmations de son précédent travail se trouvaient contredites. Cet exemple démontre combien sont fragiles les bases d'une classification rigoureuse. Dans tous les cas, quelle que soit leur origine spéciale, et bien que la linguistique les rattache plutôt aux Serbes,--qui peuvent aussi se réclamer du droit historique, leur domination s'étant, à un moment donné, étendue sur toute la Macédoine,--la masse des populations slaves contestées par les deux États sympathise résolument avec la Bulgarie.
Mais la question de priorité n'est pas douteuse. On sait que des tribus vraiment slaves sont apparues dans les Balkans bien avant la venue des Bulgares: les Croates, dès le sixième siècle, les Serbes et les Slavons vers le commencement du septième, tandis que l'année 679 fixe l'époque à laquelle les Bulgares se répandent du Danube aux Balkans.
Les Serbes se formèrent en État seulement vers le douzième siècle, bien qu'étant de race homogène et noble, eux qui, avec les Dalmates, les Bosniaques et les Monténégrins, ont ressenti plus que les autres peuples slaves l'influence civilisatrice grecque et latine. En 1282, ils conquirent de vastes territoires et s'étendirent jusqu'au delà de Scopia, jusqu'à Sérès et jusqu'à Dibra, dans l'Albanie du nord. Sous Drosch III, toute la Macédoine leur appartenait déjà, mais leur puissance fut portée à son apogée en 1346, sous le règne de Douchan, qui se proclame souverain de tous les peuples balkaniques. Son empire, dont Scopia était la capitale, s'étendait depuis la Drave et la Morava jusqu'à Kalava, et en Albanie jusqu'à l'Adriatique.
En Macédoine, les noms de lieux sont fréquemment serbes et les chants populaires, les légendes, y empruntent souvent leurs héros à la Serbie, dont le folklore est d'ailleurs d'une richesse étonnante. Il faut toutefois reconnaître que la domination serbe en Macédoine fut postérieure à la domination bulgare et n'eut guère plus d'un siècle de durée (1273-1375).
Comme tous les autres peuples balkaniques, les Serbes tombèrent sous le joug ottoman et ne firent parler d'eux qu'à de rares intervalles. Sous Karageorges et Miloch Obrénovitch, ils arrivèrent à reconquérir une demi-indépendance et, en 1820, le traité d'Andrinople reconnut leur autonomie.
En 1875, les Serbes soutinrent les Bosniaques et les Herzégoviniens révoltés en raison du poids trop lourd des impôts. Les Turcs réprimèrent ce soulèvement, ainsi que le mouvement tenté par les Bulgares; ils écrasèrent les Serbes et marchèrent sur Belgrade. Intervenant en faveur des peuples slaves, la Russie adressa alors à la Porte un ultimatum par lequel elle exigeait pour la Serbie le rétablissement du statu quo ante bellum; pour le Monténégro, une rectification de frontières; pour la Bulgarie, la Bosnie et l'Herzégovine, une demi-autonomie. Sur le refus des Turcs, le gouvernement de Saint-Pétersbourg tira l'épée et les Serbes entrèrent en campagne de leur côté.
On connaît les résultats de la campagne de 1877. Les Serbes s'attendaient à voir reconstituer leur ancien empire, lequel, nous l'avons dit, comprenait, au quatorzième siècle, la Thrace, la Macédoine, l'Albanie et l'Épire, et à former ainsi une sorte d'hégémonie slave dans les Balkans. Cela n'entrait pas dans les desseins de la Russie, qui tenta au contraire, à San-Stefano, de constituer une Grande Bulgarie. L'indépendance de la Serbie fut du moins reconnue par le traité de Berlin; grâce au concours de l'Autriche, on annexa simplement à cet État les districts de Nisch et de Pirot, appartenant à la Vieille Serbie.
Les Serbes, toutefois, ne purent se résigner à voir s'évanouir leur idéal. L'occupation autrichienne en Bosnie et Herzégovine leur enlevait tout espoir du côté de Fiume, Raguse et Cattaro; leurs regards se portèrent donc, par delà les monts Schar-Dagh, sur les plaines de la Macédoine et les rivages de l'Archipel.
Malgré la résistance du gouvernement ottoman et de la population bulgare, la propagande serbe réussit à obtenir certains avantages, comme l'autorisation d'ouvrir des écoles et de fonder des consulats. À Uskub et à Monastir, les Serbes possèdent des bibliothèques et des établissements scolaires primaires et secondaires; ils s'efforcent de recruter des élèves et de gagner des adhérents à leur cause.
Au début, cette cause sembla désespérée, surtout dans le vilayet de Monastir, où l'élément bulgare est puissant et organisé. À Prilep, citadelle du bulgarisme, comme sur d'autres points convoités, les agents de la propagande serbe furent traqués et assassinés. Dans le bassin de Prisrend, en Vieille Serbie, dans le vilayet de Kossovo, les souvenirs, les traditions et le voisinage aidant, le mouvement eut plus de succès. Cependant, il ne faut pas perdre de vue qu'en Vieille Serbie, les efforts des Serbes se heurtent à la résistance de l'élément albanais, plus nombreux, et qui est resté agressif et fanatique. On sait qu'à Prisrend les Albanais ont réuni un congrès pour poser la question de leur autonomie. Leurs conflits avec les Serbes sont fréquents et provoquent l'échange de notes entre Belgrade et Constantinople, concernant des incidents de frontière. Rappelons-nous que le consul serbe Martinovitch fut assassiné en pleine rue à Pristina.
La reconnaissance d'un chef religieux de leur nationalité à Uskub est un fort atout dans le jeu des Serbes ; quant à leurs écoles, bien que relativement nombreuses et assez fréquentées, elles ne peuvent lutter contre les écoles bulgares qui ont inondé tout le pays et où se déploie une activité fébrile. L'influence politique de la monarchie austro-hongroise à Belgrade s'applique à enrayer les efforts que font les Serbes pour déborder sur les contrées avoisinantes de la Péninsule; aussi l'antagonisme serbo-bulgare se réduit-il actuellement à des conflits partiels. Toutefois, certains indices laissent prévoir qu'avec la nouvelle dynastie, la politique serbe en Macédoine va changer de physionomie. On travaille avec plus d'énergie; on organise des bandes qui passent la frontière et sont prêtes à lutter par les mêmes moyens que les Bulgares.
On parle, il est vrai, d'une action politique commune, déterminée par la crainte qu'inspire aux deux États le péril autrichien si réel; mais, au fond, on peut dire que leur jalousie réciproque l'emporte sur les autres considérations, car les Serbes convoitent Salonique autant que les Bulgares. L'opposition de leurs intérêts paraît rendre problématique une entente sincère et durable.