CHAPITRE VI
LES ALBANAIS
Bien que, depuis quelques années, il se produise en Albanie un puissant mouvement autonomiste, la question albanaise est encore obscure pour l'Europe; nous la traiterons donc avec quelques développements.
Ce peuple autochtone, dans tous les cas établi depuis une haute antiquité sur les côtes orientales de l'Adriatique, peut se prévaloir de ces droits historiques que jusqu'à présent nous n'avons pu reconnaître pleinement qu'aux Roumains. Bien que son origine soit très discutée, il doit certainement former un rameau des Illyriens, mais transformé par son mélange avec un élément romain. Comme leurs ancêtres d'Illyrie réputés pour leur bravoure et leur esprit d'indépendance, les Albanais aiment avant tout les armes et la liberté; ils sont partagés en un certain nombre de clans, Mirdites, Ghègues, Tosques, Liapes, etc. À cette conservation de leur indépendance, ils ont sacrifié jusqu'à leur foi; la plupart, en effet, ont embrassé la religion musulmane, pour ne pas subir la condition du raïa. Les Albanais restés chrétiens se subdivisent en grecs orthodoxes et en catholiques; ces derniers, au nombre de plus de 100,000, se trouvent du côté de Scutari[19].
[Note 19: La population de l'Albanie, qui s'est toujours opposée aux opérations du recensement, n'a pu être exactement établie. On peut l'évaluer, avec l'Épire, à environ 1,900,000 habitants, dont 500,000 orthodoxes, 200,000 catholiques et le reste de religion musulmane. Les orthodoxes sont en majorité de race roumaine.]
Il existe entre les clans certaines rivalités et certaines causes de désunion, géographiques, sociales et religieuses, rendant très difficile une action concertée des comités albanais qui ont leurs sièges à Naples, à Bucarest et en Égypte. Entre les Ghègues et les Tosques, par exemple, règnent des haines séculaires: les premiers, au nord, sont musulmans ou catholiques; les seconds, dans la basse Albanie, musulmans ou orthodoxes. Les Ghègues, pasteurs et guerriers, ont gardé un caractère plus aventureux; les Tosques sont plus pénétrés d'hellénisme. Certaines tribus, comme les Mirdites, appartiennent exclusivement à l'Église de Rome.
Les musulmans d'Albanie se partagent eux-mêmes en deux rites fort différents, les uns coreligionnaires des Turcs et soumis au khalifat, les autres affiliés à une secte dite des Behtashli, qui continue à faire de nombreux adeptes. Ils sont non reconnus, mais simplement tolérés par le gouvernement ottoman. Les derviches auxquels ils obéissent possèdent un énorme ascendant sur la population.
On voit donc que les Albanais, divisés en deux religions, sont en outre partagés en quatre rites, et comme conséquence reçoivent leur mot d'ordre de quatre chefs spirituels différents. Aussi, pour bien s'entendre en vue d'une action commune contrariée par ces barrières, doivent-ils d'abord se pénétrer de leur individualité ethnique. Ce résultat aurait déjà été pleinement obtenu, si la Porte leur avait permis l'usage de leur propre langue dans leurs écoles.
Sous ce rapport encore, ils se trouvent dans une condition d'infériorité vis-à-vis des Bulgares, des Roumains, des Serbes et des Grecs. Le jour où ils auront le droit de s'instruire en albanais, les idées nationales trouveront un écho plus puissant dans les coeurs, car cette race, toute soumise qu'elle soit à des influences morales contradictoires, n'a pas encore perdu la conscience de sa nationalité.
Lorsque les Turcs, après leur arrivée en Europe, voulurent s'étendre dans les régions albanaises, ils y rencontrèrent la plus héroïque résistance de la part des populations ayant à leur tête le fameux Georges Castriota, dit Scanderbeg. Après la mort de celui-ci, les Albanais furent contraints d'accepter la loi du vainqueur, dont ils adoptèrent en masse la religion. Tout en acceptant de faire partie de l'Empire ottoman, ils n'en conservèrent cependant pas moins leurs moeurs propres et, ce à quoi ils tiennent par-dessus tout, la pleine liberté sur leur territoire, que sa formation montagneuse rend d'ailleurs en partie inaccessible.
Aujourd'hui encore, dans ce monde à part, circulent des tribus nomades où est à peine éveillée la conscience nationale. C'est que, généralement, les Albanais ne peuvent s'astreindre à une organisation administrative régulière, et ils ont opposé une résistance opiniâtre à chaque tentative du gouvernement turc pour introduire chez eux quelques changements appropriés aux nécessités du temps.
S'ils constituent eu Europe le seul élément sur lequel, en partie du moins, la Turquie pourrait encore s'appuyer, les Albanais sont d'autre part, pour l'Empire ottoman, une cause de faiblesse, en raison de cet esprit d'indépendance, compliqué d'instincts anarchiques et pillards, qui inflige souvent à la Turquie des déboires et des humiliations. De plus, accoutumés aux privilèges, aux faveurs, aux pires abus, ils s'appliquent à faire échouer toute tentative de réformes.
Leurs clans, commandés par une oligarchie aristocratique héréditaire, obéissent aveuglément à leurs beys et se lèvent comme un seul homme à l'appel de ceux-ci, pour repousser parfois même la force armée impériale. Certaines tribus, surtout les nomades, ne reconnaissent pour ainsi dire pas l'autorité du sultan; elles refusent l'impôt et le service militaire et n'acceptent même pas un recensement. Par un contraste saisissant, c'est pourtant au sein de la population albanaise que se recrutent les plus hauts fonctionnaires civils et militaires de l'Empire.
Ce peuple fut à deux doigts de proclamer définitivement son indépendance, au temps d'Ali pacha de Tébélen. Ce satrape, aussi corrompu que génial, mettant au service de ses talents militaires toutes les ressources d'une diplomatie astucieuse, s'était déclaré rebelle, et, en dehors de l'Albanie, il étendit sa domination sur l'Épire, la Thessalie et une partie de la Macédoine. Le sultan put donc craindre, à un moment donné, que la puissance albanaise ne supplantât celle des Osmanlis; il fallut employer la trahison pour venir à bout d'Ali pacha.
Chaque fois que la Turquie ou les puissances européennes ont porté atteinte à leurs droits, les Albanais ont recouru aux armes: ainsi après le traité de San-Stefano, ainsi après le traité de Berlin. Leurs luttes avec les Monténégrins, pour la conservation de territoires cédés à ces derniers, sont restées proverbiales. Pour défendre la région attribuée au Monténégro par le traité de Berlin, les Albanais se constituèrent en ligue; ils substituèrent aux autorités turques un gouvernement national et s'organisèrent pour la résistance comme un État indépendant de l'Empire ottoman.
Cette décision d'opposer la force à toute prise de possession d'un pouce de leur terre par les Monténégrins se résumait pour les Albanais dans la formule: toute rectification de frontière sur notre territoire est nulle et non avenue.
Sommée par les puissances de dissoudre la ligue albanaise, la Porte envoya sur les lieux Méhémet-Ali, un des plénipotentiaires du traité de Berlin. Celui-ci y fut assassiné. Il est probable d'ailleurs que la Turquie encourageait sous main la rébellion albanaise, avec la pensée d'y rendre impossible la cession des régions disputées.
La Russie et l'Angleterre durent intervenir en faveur des droits du Monténégro, et le chef du parti libéral anglais, lord Beaconsfield, qui professait le respect du principe des nationalités, proposa, à cette occasion, que l'on reconnût la demi-autonomie de l'Albanie sous la suzeraineté du sultan.
Les puissances firent des démonstrations navales dans les eaux de Dulcigno, pour exercer une pression tant sur les Albanais que sur les Turcs. Ces derniers avaient surtout à craindre que la perte de ce district maritime ne donnât lieu à un mouvement révolutionnaire et à quelque attentat à Yldiz-Kiosk de la part de la coterie albanaise exaspérée; aussi la Porte informa-t-elle d'abord les puissances que si les Monténégrins franchissaient la frontière, elle se verrait obligée de les repousser militairement.
Elle céda pourtant devant l'attitude énergique de la flotte britannique et parvint à maîtriser le mouvement des Albanais, lesquels n'abandonnèrent toutefois la ville de Dulcigno qu'après une résistance acharnée opposée aux troupes turques elles-mêmes. C'est ainsi que le Monténégro finit par obtenir satisfaction.
Lorsqu'il s'agit de la rectification des frontières gréco-turques, les beys albanais formèrent une nouvelle ligue de résistance. On eût assisté à un nouveau conflit suivi d'une nouvelle intervention européenne, si le gouvernement ottoman n'était venu à bout des plus intransigeants, en procédant à l'arrestation des uns et en achetant le désistement des autres par l'octroi de fonctions importantes et de sinécures.
C'est le procédé habituel de la Porte, lorsque l'influence d'un bey albanais suscite les appréhensions du pouvoir central: on s'arrange alors de façon à le dépayser en l'envoyant en Asie Mineure, à moins de le garder à Constantinople, où l'on a l'oeil sur lui. Ce système de corruption a souvent arrêté les mouvements populaires en Albanie, où les habitants subordonnent toute initiative au consentement de leur oligarchie quasi féodale.
Par contre, le gouvernement turc envoie assez fréquemment des agents dans cette contrée pour y provoquer des émeutes, comme peut-être celle où fut tué, il y a un an, le consul russe Tcherbina.
Cette manoeuvre est familière à la Porte, lorsqu'elle sent que les événements menacent de tourner à son désavantage. Elle impute alors à la résistance des populations musulmanes de l'ouest l'impossibilité où elle se trouve, dit-elle, d'accéder aux injonctions de l'Europe. Cette vieille tactique hypocrite lui sert tout au moins à gagner du temps, résultat appréciable pour un État dont les bases sont ébranlées et qui met tout en oeuvre pour tâcher de prolonger son agonie.
Les deux puissances dont les intérêts se heurtent aujourd'hui en Albanie sont l'Autriche-Hongrie et l'Italie.
La première, privilégiée par sa position géographique et recrutant des clients parmi les beys obérés qui reçoivent ses subsides, cherche à pénétrer dans ce pays avec son avant-garde de missionnaires catholiques. Ses jésuites dirigent à Scutari un excellent lycée, mais, malgré l'effort de ces religieux, leurs élèves manifestent ouvertement des sentiments philo-italiens, favorisés par le fait que, recevant l'enseignement en langue italienne, ils subissent le charme d'une des plus nobles littératures qui soient. En dépit de cette circonstance rassurante, le gouvernement de Rome a cru devoir créer un lycée à Scutari, ainsi que plusieurs écoles sur le littoral de l'Adriatique et de la mer Ionienne.
Ainsi, en Albanie, les sympathies pour l'Italie, dues à la parenté ethnique, sont des plus vives et des plus spontanées. Il y a toujours eu de nombreuses migrations d'un versant de l'Adriatique à l'autre et l'on sait que les Albanais ont jadis fourni des gardes aux princes italiens, notamment aux rois de Naples[20].
[Note 20: Il existe dans l'Italie méridionale une colonie albano et épiro-italienne qui n'a point perdu conscience de son origine. L'on doit à son initiative l'organisation de plusieurs comités tels que la Societa nazionale albanese de Rome et le Comitato nazionale albanese de Lungro (Calabres), ainsi que la fondation du collège ecclésiastique de San-Adriano, près de Naples.]
Si l'Italie s'attache à développer son influence dans ce pays, surtout du côté de Scutari, où sa langue est d'un usage courant, c'est qu'elle a compris depuis longtemps de quelle utilité pour sa politique économique pourraient être les ports albanais.
Des considérations analogues agissent sur l'Autriche-Hongrie, qui ne néglige rien pour préparer sa descente vers le sud. Elle a d'autres moyens que la propagande scolaire et tâche, comme nous venons de le dire, de s'assurer les beys les plus influents par des présents qu'ils ne repoussent pas et qui entretiennent leur vie de désordre et de prodigalité. De la sorte, le cabinet de Vienne espère provoquer au moment opportun quelque révolte lui permettant d'intervenir et de tenter du moins de mettre ses plans à exécution.
Vis-à-vis des petits États balkaniques, les Albanais exercent une surveillance ombrageuse; qu'il s'agisse des Serbes, des Bulgares ou des Grecs, aucune extension territoriale à l'avantage de ceux-ci ne saurait s'opérer pacifiquement sur leur territoire. Aux Serbes, ils disputeraient les armes à la main la Vieille Serbie, où ils forment la majorité de la population; déjà, à la moindre velléité qu'ils soupçonnent, ils se livrent à titre de représailles à des incursions sur le territoire de leurs voisins, et la Porte est obligée de se justifier vis-à-vis du gouvernement de Belgrade.
D'autre part, si la Bulgarie essayait d'occuper la Macédoine, elle serait mise en contact avec l'Albanie et nous verrions se produire des faits analogues.
Quant à la Grèce, si on lui attribuait jamais l'Épire, rien ne pourrait arrêter un soulèvement général des Albanais,--car le fait d'avoir donné à la cause hellénique de 1821 des Canaris et des Miaoulis, natifs d'Hydra et de Spezza, centres purement albanais, ne les empêche pas de considérer les Grecs comme les plus dangereux ennemis de leur race.
Cette antipathie est générale; même les Albanais orthodoxes[21] l'éprouvent politiquement vis-à-vis d'Athènes, bien que la langue grecque, à laquelle la religion sert de véhicule, jouisse parmi eux d'un certain prestige.
[Note 21: Les statistiques des Albanais sont généralement erronées, beaucoup d'orthodoxes étant portés comme Grecs, Bulgares ou Serbes, et beaucoup de mahométans comme Turcs; en réalité, la race est beaucoup moins mélangée.]
D'ailleurs le royaume hellénique possède déjà beaucoup d'Albanais; leur langue est parlée dans l'Attique et jusque dans Athènes. La ville de Thèbes est albanaise, comme Psara, Hydra, Spezza, l'île de Colouri, etc. Les Grecs n'auraient aucun intérêt, croyons-nous, à augmenter encore par des annexions la proportion de cet élément turbulent et jaloux.
En revanche, les Albanais s'accordent assez bien avec les nombreux Roumains de leur contrée; on sait d'ailleurs qu'ils se trouvent répandus sur la zone où le latin populaire fut, en Orient, supplanté par le grec. Issu des Thraces et des Besses latinisés, Pélasge d'origine, leur peuple n'est-il point par le sang apparenté aux Roumains, au même titre que les Celtes l'étaient aux Francs?
Formant essentiellement une nation armée, toujours debout et dominée par des instincts guerriers, l'Albanie serait donc en Europe, à certains égards, comme le boulevard de l'Empire ottoman, qui se contente d'y exercer une domination plutôt nominale et d'y trouver, en cas de guerre, un précieux appoint de troupes auxiliaires. Mais, à tout prendre, les Albanais ont surtout le souci de leur indépendance, qu'ils ont su défendre même contre la Turquie. Une solution plaçant cette indépendance hors de toute atteinte et ne subordonnant l'Albanie à aucun autre élément de la Péninsule ne rencontrerait sans doute pas de leur part un parti pris qui en compliquerait les difficultés d'exécution.