CHAPITRE VII

LES GRECS

Nous commencerons ce chapitre en priant les lecteurs hellènes sous les yeux desquels tomberont ces lignes de ne pas prendre notre franchise en mauvaise part, lorsque nous exprimons notre opinion sur leurs désirs immodérés d'expansion--aussi bien d'ailleurs que nous l'avons fait pour les Bulgares.

Nous tenons à déclarer que nous ressentons pour la nation hellénique une sympathie tout aussi sincère que pour les autres nations chrétiennes d'Orient; car, malgré la diversité des langues, nous considérons un peu tous ces peuples comme frères, comme très proches parents en tout cas. Mais nous avons avant tout songé, dans cet ouvrage, à aplanir les obstacles insurmontables pour la réalisation de notre projet de pacification et de confédération, et parmi ces obstacles se dressent en première ligne les menées panhellénistes de ceux qui voudraient voir la réalisation prochaine de leurs voeux.

Nous n'allons pas jusqu'à demander aux patriotes d'Athènes de renoncer au fond de leur coeur à tout leur idéal; nous souhaitons seulement de leur voir laisser à l'avenir le soin de réaliser, parmi leurs rêves de grandeur, une partie équitable et possible dont ils devraient se contenter.

Jusqu'ici, en effet, bien qu'elle ait subi dans les guerres des défaites réitérées, la Grèce a obtenu d'importants avantages. Malgré l'annexion de la Thessalie, qui est un fait accompli depuis 1881, et celle de la Crète, qui le deviendra bientôt, les Grecs paraissent voués à n'être jamais satisfaits.

Considérant Athènes comme une capitale provisoire, ils semblent hallucinés par la «grande idée» de la reconstitution, à leur profit, d'un Empire byzantin qui engloberait Constantinople,--une convoitise qui hante également le cerveau des Bulgares.

Ils invoquent des droits de priorité historique dans les Balkans et prétendent même que toutes les provinces européennes de la Turquie devraient légitimement leur revenir.

Il est vrai que les Grecs, aussi bien que les Albanais, peuvent se dire autochtones dans une partie de la Péninsule, comme élément directement superposé à la couche primitive pélasgique; mais, de nos jours, il serait bien difficile de reconnaître aux peuples des droits de possession basés sur la preuve plus ou moins indubitable d'une situation de premier occupant. Du fait d'avoir vécu comme indigènes ou comme colons sur certains points du territoire balkanique, il ne s'ensuit pas que les Grecs puissent aujourd'hui réclamer politiquement ces régions, qui ont subi tant de bouleversements durant le cours des siècles et ont été habitées, tour à tour, par tant d'autres peuples dont les empreintes y sont peut-être restées plus profondes. Les anciens Grecs se croyaient si peu des droits exclusifs dans ces contrées qu'ils considéraient comme barbares les populations de la Thrace, de l'Épire et de la Macédoine; et, en fait, ils n'y ont jamais eu que quelques colonies.

L'Empire byzantin fut--on le sait--une agglomération de peuples les plus divers.

Dans son livre intitulé la Grèce byzantine et moderne[22], M. D. Bikélas s'efforce de justifier cet Empire de certaines accusations injustes ou exagérées et de démontrer que l'hellénisme n'est pas responsable de toutes les fautes de Byzance; il est d'ailleurs obligé d'avouer que «c'est l'Orient qui constitue pour ainsi dire l'Empire, et que si parmi les empereurs il y en a quelques-uns qui épousent des Athéniennes, eux-mêmes sont tous des Thraces, des Arméniens, des Isauriens, des Cappadociens; mais jamais ils ne sont d'Athènes, ou de Sparte, ou d'une autre origine vraiment hellénique».

[Note 22: Paris, Firmin-Didot, 1893.]

À part le littoral, l'élément grec existant dans la péninsule balkanique se trouve disséminé au milieu d'autres races. Il n'en a jamais été autrement. Même dans l'antiquité, ce peuple, si colonisateur sur bien des points du littoral méditerranéen, s'est toujours tenu à l'écart des races barbares et guerrières du nord. Cet éloignement, basé sur la crainte plus peut-être que sur l'aversion, s'est trouvé justifié, puisque ce fut Philippe de Macédoine, père d'Alexandre, qui ensevelit, après des guerres mémorables, la gloire et l'indépendance helléniques.

Ainsi donc les Grecs, tout en conservant des droits sur les maigres portions de territoires qu'ils occupent encore, ne sont guère autorisés historiquement à revendiquer la pleine possession de la Thrace, de la Macédoine et de l'Épire. Le consentement de l'immense majorité des habitants leur est refusé, et si même la tradition hellénique s'est maintenue dans une partie de la Péninsule, c'est grâce à la seule influence de l'Église grecque orientale et aux grands privilèges qui placèrent longtemps sous la tutelle religieuse du patriarcat tous les chrétiens d'Orient.

Les hauts dignitaires d'un culte qui, en Turquie, représente une véritable force politique, parvinrent tout d'abord à englober dans la sphère de l'hellénisme toutes les nationalités chrétiennes subjuguées, chez lesquelles le sentiment de leur foi remplaça pendant longtemps le sentiment national endormi. La religion semblait ne faire qu'un avec l'hellénisme, confusion résultant de ce que Mahomet II reconnut, après la conquête de Byzance, avec un remarquable sens politique, au patriarcat, des droits assez étendus pour que tout le fantôme de la vie politique des roumis gravitât autour de lui. Ce fut presque un État dans l'État et, dans tous les cas, un intermédiaire commode entre l'élément dominant et l'élément dominé.

L'hellénisme eut donc ce double point d'appui, l'Église et l'école. Il présida à l'organisation des communautés et parut longtemps aux populations chrétiennes comme un prolongement du pouvoir impérial d'avant 1453. Quand rien n'avertissait encore du contraire, comment les écrivains, les touristes et même les ethnographes n'auraient-ils pas été portés à croire que les populations de ces contrées, où dominaît cette forme de l'hellénisme, étaient uniformément de race grecque?

À propos de chacune de ces populations, Bulgares, Roumains, Serbes, Albanais, nous avons expliqué comment et quand s'opéra le réveil national, finalement dirigé autant contre la grécisation que contre la domination de la Turquie.

Fait singulier, ce mouvement séparatiste naquit au moment même où la reconnaissance de l'indépendance de la Grèce semblait devoir offrir à l'hellénisme une base solide. Mais les Grecs ne se tinrent pas pour battus; ils conservèrent l'espoir d'helléniser, puis d'occuper la Macédoine et l'Épire. Avant la création d'un État bulgare, n'affirmaient-ils pas leurs droits sur le territoire actuel de la principauté!

C'est seulement aujourd'hui, quand les Serbes et les Roumains prennent position dans la lutte d'influence, que leur foi en la réalisation de leur idéal commence à être ébranlée.

Un autre signe de désaffection était pourtant de nature à leur donner à réfléchir. Nous avons montré quel concours moral et même matériel reçurent les Grecs de 1821 de la part de tous les chrétiens de Turquie; à ce moment, leur cause fut celle de tous les roumis; même en 1854, même en 1877, ils furent puissamment assistés par les populations de Macédoine appartenant à d'autres races.

Or, pendant la dernière guerre gréco-turque, cet appui leur fut totalement refusé. Et non seulement la Turquie ne trouva contre elle, dans les rangs de l'armée du roi Georges, aucun des éléments qui jadis prêtaient leurs forces aux insurrections des Grecs, mais, en Épire, on vit même des Roumains et des Albanais chrétiens prendre les armes contre les troupes helléniques.

Avec une incroyable obstination, Athènes cherche encore à regagner le terrain perdu. Elle redouble d'efforts par la création de consulats et d'écoles, par l'envoi d'agents de propagande, et se saigne à blanc pour détourner de son maigre budget le million et demi de drachmes--outre les sommes fournies par la libéralité des particuliers--qu'elle jette en Macédoine. Surtout, elle masque ses insuccès par des statistiques faussées, qui trompent malaisément les chancelleries, si elles sont encore souvent accueillies sans contrôle par la presse européenne, et qui fournissent des éléments erronés à des brochures politiques.

Le moment viendra où le public se fera une opinion plus conforme à la réalité des faits. Déjà les Bulgares ont concentré sur eux toute l'attention aux dépens des Grecs. Ce n'est encore qu'une étape, et, quand elle sera franchie, la part qui revient à chaque peuple de la péninsule balkanique apparaîtra clairement aux yeux de tous.

Cette propagande hellénique avait de beaucoup précédé l'indépendance de la Grèce, qui en fut l'unique résultat et qui tourna même contre la «grande idée», en ce sens que d'autres «idées» firent leur chemin dans le monde et se mirent en travers de l'accomplissement de celle-ci.

Dès 1740, la première école secondaire grecque avait été ouverte à Cojani; elles se multiplièrent à mesure que grandirent les appétits d'extension territoriale des Hellènes.

Le grand malentendu fut celui-ci: les nationalités chrétiennes fatiguées du joug musulman, qui avaient pris une part active au mouvement de 1821, avaient eu l'illusion que la Grèce, constituée en État, les aiderait à son tour à secouer la domination ottomane; mais celle-ci afficha de tout temps les vues les plus égoïstes. Au lendemain même de sa libération, elle refusa le droit de cité à ceux qui venaient de verser leur sang pour elle et les «autochtones» mirent en quarantaine les «hétérochtones».

Il se confirme de plus en plus que la Grèce est indifférente au fait que les roumis restent ou non roumis; il semblerait au contraire qu'elle voit de mauvais oeil tout mouvement d'émancipation qui ne se dessine pas à son profit: c'est ainsi qu'elle tient en ce moment ostensiblement le parti des Turcs contre les Bulgares, ses imitateurs.

D'ailleurs, en admettant le point de vue égoïste auquel ils se placent, les Grecs sont excusables d'en vouloir aux Bulgares. La Grèce, en effet, espérait que les soulèvements des chrétiens de Turquie, surtout celui de 1854, tourneraient à son profit, et ce sont les Bulgares qui, en obtenant une Église indépendante du patriarcat oecuménique, ont donné le signal de l'affranchissement de toutes les nationalités de l'influence hellénique.

Mais il faut toujours admirer un prodige d'énergie, même mal employée. Les Grecs, qui jusqu'alors travaillaient avec assez de sang-froid, déployèrent pour la lutte suprême une activité fébrile. Eux qui, en 1877, ne possédaient encore sur le territoire turc que 111 écoles de garçons et de filles peuplées de 5,361 élèves, comptaient déjà, dix ans plus tard, c'est-à-dire en 1887, 339 écoles avec 18,541 élèves, et, aujourd'hui, ils en ont porté le nombre à 973, ayant une population scolaire de 57,681 sujets.

Le gouvernement d'Athènes, le patriarcat et les communautés ecclésiastiques assument les frais considérables de cette propagande, qui s'exerce non dans les communes peuplées d'éléments grecs, généralement négligées celles-là, mais dans les communes roumaines, bulgares et, toutes les fois que c'est possible, albanaises.

Ces populations ne dédaignent pas les bienfaits de l'instruction, même en langue grecque; elle est appréciable dans un pays essentiellement polyglotte, et la concurrence des propagandes y a réduit à 5 pour 100 le nombre des illettrés mâles parmi les individus âgés de moins de trente ans.

Au point de vue politique, cependant, le résultat est nul: le grec est toujours une langue de superfétation, un simple véhicule d'idées, laissant subsister dans la famille l'emploi exclusif de la langue nationale. Un exemple typique: l'Avéroff des Olympiques, le grand bienfaiteur de la Grèce, est natif de Metzovo, et ses collatéraux, issus d'un frère, continuent d'habiter ce centre roumain hellénisant; eh bien, ils parlent le roumain, et chez eux les femmes ignorent même le grec.

Combien était vaste l'idéal de la Grèce jusqu'en 1870! La Carte ethnographique de la Turquie d'Europe et de la Grèce, publiée à Londres en 1876[23], par Ed. Stanford, comprenait comme pays helléniques, outre l'Épire et une partie de l'Albanie, toute la Macédoine depuis Struga (près d'Ochrida) et Kacianik au nord, ainsi que le sud de la Bulgarie jusqu'à Kustendil, la Roumélie Orientale, toute la Thrace et même les côtes de la Bulgarie.

[Note 23: Traduction française, Dentu, 1877. Cette carte accompagnait un mémoire sur la répartition des races de la péninsule balkanique, concluant à la «parfaite nationalité hellénique de la Thrace et de la Macédoine».]

Le traité de San-Stefano aurait ruiné toutes ces espérances; le traité de Berlin leur porta quand même un coup sensible en englobant dans la Roumélie Orientale des territoires ambitionnés par les Grecs.

Pour combattre les prétentions ethnologiques émises par Schafarik et autres publicistes slaves, on fit dresser, en Grèce, des cartes tendant à démontrer la prédominance de l'élément hellénique dans tout le sud de l'empire ottoman européen. Telle est la carte éditée chez E. Kiepert, à Berlin, aux frais de M. Stéphane Zamfiropoulo.

Mais pas plus que les panslavistes, les panhellénistes ne sauraient changer la nationalité véritable des pays en passant des couleurs sur des cartes.

L'idéal des Grecs, privés de tout appui extérieur, n'a plus de chances de se réaliser un jour, maintenant que l'hellénisme a perdu tout le terrain gagné par chacun des éléments chrétiens qui recherchent leur développement ethnique national.

Les statistiques les plus dignes de foi prouvent que l'élément grec est peu nombreux en Macédoine; on ne le trouve guère que dans le district de Castoria et dans la région de Serfidjé (Servia). À Bitolia (Monastir), le centre le plus important du pays, en dépit des apparences, il n'existe pas. Ce sont les Roumains grécisants, en grand nombre, qui peuvent donner le change, mais la minorité des nationalistes tend de plus en plus à absorber ces «grécomanes»; ce sera l'affaire d'une génération, et peut-être l'institution d'un chef religieux roumain accélérera-t-elle ce mouvement.

Si nous passons à l'Épire, le même phénomène se constate. Pas de Grecs. À part Janina et quelques pauvres villages des environs, on ne rencontre, en dehors des Albanais, qu'un élément roumain, supérieur comme culture intellectuelle et situation économique. Les deux versants du Pinde sont la citadelle même du roumanisme, avec leur population pastorale formant une masse compacte absolument rebelle à l'hellénisation.

Même dans la Thessalie grecque, si l'on part de Metzovo en Épire, on ne trouvera que l'élément roumain sur toute la chaîne des monts où prend sa source l'Aspropotamos. Cet élément domine encore dans le massif de l'Olympe, où lui appartiennent les communes les plus riches et les plus peuplées, tandis que les Grecs y sont pauvrement représentés.

Si donc la Grèce reste vénérable par son passé, l'avenir de l'hellénisme est plus que compromis, malgré l'emploi de procédés démodés, tels que révoltes fomentées, manifestations tapageuses, plébiscites mensongers tendant à démontrer que telle ou telle population est hellène.

Ce système, aujourd'hui usé, a pourtant réussi pour l'annexion de la Thessalie. On y avait organisé une révolution; des troupes régulières grecques coopéraient avec les rebelles. La Turquie, éprouvée par tant d'hécatombes et surtout ne pouvant plus, sans aucun profit en perspective, entreprendre une nouvelle guerre qui eût consommé la ruine de ses finances, s'adressa à l'Angleterre. La médiation de celle-ci eut pour résultat d'aplanir le conflit au moyen d'une rectification de frontières en Thessalie et en Épire, de sorte que la Thessalie revint à la Grèce par de simples manoeuvres diplomatiques.

Cela ne vaut pas évidemment l'Épire et la Macédoine, contrées fertiles et peuplées dont la possession assurerait d'abondantes richesses au royaume hellénique, dont le sol est si improductif. C'est pourquoi les Grecs se butent dans des convoitises d'autant plus vaines qu'en dehors des bonnes raisons que nous avons données, l'expérience faite en Thessalie est probante. La Grèce est un pays essentiellement chauvin qui ne permet pas le libre développement des autres races; au surplus, avec des finances avariées, avec une population et une armée insuffisantes par rapport à ses rivaux, elle ne saurait actuellement offrir des garanties sérieuses de prospérité et d'avenir à des populations étrangères, en admettant même le cas improbable où elle arriverait à les conquérir.

Est-ce à dire que la Grèce n'ait aucune perspective devant elle, et que, découragée, elle doive vivre de regrets stériles?

Au lieu de poursuivre une dangereuse politique d'expansion, que n'imite-t-elle l'exemple de la Roumanie, qui se fortifie au dedans pour être respectée au dehors? Que ne réforme-t-elle une administration qui fait regretter le régime turc, il faut bien le dire, aux populations roumaines de Thessalie qui ont d'ailleurs officiellement protesté contre leur annexion à la Grèce? Les Macédoniens, les Épirotes et les Albanais n'ont pas la moindre envie de subir à leur tour cette administration, et la Grèce a malheureusement fourni des arguments à ceux qui font de la conservation d'un fantôme de Turquie un article de leur credo politique.