CHAPITRE VIII

LES MONTÉNÉGRINS

Formé d'un massif montagneux inaccessible, le Monténégro, grâce à sa précieuse situation géographique et à l'indomptable courage de ses habitants, a toujours pu sauvegarder son indépendance. Voici en quels termes s'exprimait jadis le sultan Émir khan, en parlant de ce vaillant petit peuple: «Nous, le sultan Émir khan, dont la domination s'étend de l'orient à l'occident, faisons connaître à nos vizirs, pachas et cadis de Bosnie, Herzégovine, Albanie et Macédoine, provinces limitrophes du Monténégro, que les Monténégrins n'ont jamais été les sujets de notre Sublime Porte, afin qu'ils soient bien accueillis à la frontière, et nous espérons qu'ils procéderont de même vis-à-vis de nos sujets.»

Le traité de Berlin assura au Monténégro une extension territoriale, avec les ports d'Antivari et de Dulcigno, débouchés maritimes précieux pour son avenir économique. Ses habitants avaient mérité cet agrandissement par leur conduite héroïque en 1876 et en 1877, quand ils immobilisèrent un corps d'armée turc de 50,000 hommes. Ce n'est qu'après la défaite des Serbes que, renonçant à leur tactique offensive habituelle, ils durent se contenter d'une admirable défensive.

En vertu du traité de San-Stefano, le gouvernement ottoman cédait au Monténégro une zone de terrain appréciable. Un peuple qui avait aussi vaillamment lutté pour la croix depuis des siècles était bien digne d'être pris en considération, après la guerre victorieuse dans laquelle il venait de se couvrir de gloire; mais les puissances ne donnèrent qu'une insuffisante satisfaction à ses voeux, malgré l'appui de la Russie.

L'Autriche-Hongrie, qui avait jeté son dévolu sur la Bosnie et l'Herzégovine, première étape de son Drang nach Osten, se réserva des régions appartenant au massif montagneux du Monténégro; on reprit même le district de Spizza, qui lui avait été accordé par le traité de San-Stefano. Le seul avantage réel dont bénéficia la principauté fut son extension dans la direction de l'Albanie, qui facilitait l'exploitation de ses forêts et de ses richesses minérales, en portant son commerce un peu au delà de la zone dans laquelle le renfermait sa situation alpestre.

Mais jamais les Monténégrins ne pourront oublier que leur avenir est vers les Balkans, où ils voudraient, en attendant mieux, quelques nouvelles rectifications de frontières destinées à consolider leur pays et à lui assurer un peu plus de terres arables. Le prince régnant actuel, si avisé, si favorisé aussi par de hautes alliances, cherche à tirer parti de ses liens avec les cours européennes pour jeter les bases d'une politique d'expansion. On sait que la princesse Hélène de Monténégro est montée sur le trône d'Italie et que le roi de Serbie actuel, Pierre Ier Karageorgevitch, est veuf de la fille aînée du prince Nikita, dont il a eu des enfants, tandis que le prince Mirko est apparenté aux Obrenovitch par sa femme, née Constantinovitch.

Le Monténégro a fait partie, au moyen âge, de l'empire de Douchan, et lorsque, au seizième siècle, les Turcs soumirent les Serbes à leurs armes, il dut à ses défilés imprenables de pouvoir résister aux hordes musulmanes.

Le prince Nikita, aussi habile diplomate que valeureux guerrier, et tout absorbé en apparence par l'introduction à Podgoritza des systèmes agricoles les plus modernes, n'en suit pas moins avec activité la ligne de sa politique extérieure. L'idée d'une union intime avec la Serbie et de la fraternisation de tous les peuples balkaniques de race slave est le pivot de l'activité politique de la principauté qui rêve de jouer un jour, parmi les nations dites jougo-slaves, le rôle du Piémont en Italie ou celui de la Prusse vis-à-vis des États germaniques.

En attendant, et quoi qu'il en soit de l'avenir de ces projets ambitieux, le prince Nikita, par son prestige parmi les races slaves d'Orient dont il est le plus ancien souverain, comme par ses illustres alliances, pourrait efficacement contribuer à déterminer un courant favorable à la solution du problème oriental. Le lien qui l'unit à la Maison de Savoie semble l'indiquer pour servir en quelque sorte de trait d'union entre l'Italie et les peuples slaves d'Orient.