CHAPITRE IX

QUE FAIRE?

De ce rapide coup d'oeil jeté sur la carte de la péninsule balkanique, il ressort bien qu'après la dissolution fatale de l'Empire ottoman, jamais les peuples chrétiens, désunis et rivaux, ne pourraient s'entendre pacifiquement sur leurs droits respectifs, si l'on tentait de partager entre eux les contrées qui forment encore le domaine des Turcs en Europe. On se heurterait à des prétentions contradictoires.

D'ailleurs l'enchevêtrement, la pénétration réciproque des diverses nationalités exclut tout partage vraiment équitable, car l'ethnographie et la géographie ne concordent pas et les droits historiques de cette poussière de peuples n'offrent pas une base plus solide.

Les Bulgares ne reconnaissent les droits des Grecs que jusqu'à la rivière Aliacmon (Vistritza) et nient absolument ceux des Serbes sur tout le reste du territoire[24].

[Note 24: Dans une carte publiée à Sofia, il y a une vingtaine d'années, les limites de la Grande-Bulgarie s'étendent jusqu'à Ochrida et Salonique, et comprennent toute la Macédoine, la Vieille Serbie et même la partie du royaume serbe située à l'est de la rivière Morava.]

Les Serbes, de leur côté, réclament l'ensemble de la Macédoine, en rattachant à leur nationalité toute cette population slave que les Bulgares affirment être de leur sang.

Les Roumains et les Albanais s'élèvent contre des visées aussi audacieuses sur des régions où eux-mêmes se trouvent parfois supérieurs en nombre aux autres nationalités. Les uns et les autres forment un élément irréductible qui préférerait même le régime turc actuel à une hégémonie grecque ou slave, et ils ont pour eux leur établissement bien antérieur dans les parages qu'ils occupent.

Les Monténégrins compliquent également le problème en s'appliquant à provoquer une union slavo-balkanique, également menaçante pour les Grecs, les Roumains et les Albanais.

Les Grecs n'admettent pas qu'il y ait en Macédoine des Slaves, des Roumains et des Albanais, et réclament, comme héritiers de Byzance, presque toutes les possessions européennes de la Turquie.

Comme les Serbes, les Grecs redoutent de voir s'établir à Constantinople, par l'intermédiaire des Bulgares, un grand Etat panslaviste.

Aussi, quelques personnages grecs, relativement modérés dans leurs aspirations panhellénistes, ont-ils admis, dans l'éventualité d'une confédération balkanique, de concéder aux Serbes quelques territoires de la Macédoine du nord, tout en réservant, bien entendu, pour le royaume hellénique, le reste de la Macédoine avec Salonique, l'Épire et la Crète.

Du côté des Serbes, en 1885, M. Mijatovics, alors représentant de son pays à Londres, a exprimé l'opinion, dans une interview prise par un journaliste anglais, que l'entente de la Serbie et de la Grèce pourrait bien former la base d'une future confédération balkanique, mais à la condition de se partager équitablement la Macédoine.

Mais quel compte a-t-on tenu, dans tout cela, des Bulgares, des Albanais et des Roumains?

Une entente à deux sur ce terrain ne peut avoir aucune valeur, et de semblables projets ne sont guère plus pratiques et réalisables que ceux des panbulgares qui voudraient englober toute la Macédoine.

En prenant pour point de départ l'inéluctable affaissement de la Turquie, il faut bien pourtant que, dans les contrées nouvellement affranchies et mises par les compétitions des nationalités hors d'état de s'administrer elles-mêmes, une autorité quelconque vienne remplacer la domination ottomane et maintenir entre les petits États balkaniques un équilibre indispensable pour la paix future de l'Orient.

Cette autorité ne peut venir que du dehors; or la Russie et l'Autriche-Hongrie nous paraissent exclues par leurs ambitions mêmes,--car nous ne voulons tenir aucun compte des ambitions étrangères, puisque nous nous plaçons au point de vue du seul intérêt des populations balkaniques.

Nous avons acquis l'inébranlable conviction--et c'est ici l'idée, absolument personnelle, qui a déterminé la publication du présent travail--qu'aucune puissance mieux que l'Italie ne pourrait présider à l'oeuvre de régénération de ces peuples chrétiens, en se substituant, avec le consentement de l'Europe, à l'Empire ottoman, pour la tutelle et l'administration des contrées nouvellement affranchies.

Cette tutelle durerait jusqu'au jour où les habitants de ces contrées, aujourd'hui arbitrairement divisées en vilayets et que nous répartirions mieux en provinces d'Albanie et de Macédoine, auraient acquis une suffisante maturité politique et économique. Ce jour-là,--il ne tiendrait qu'à leur sagesse de le hâter,--ces populations auraient à décider de leur sort par voie de plébiscite et à déclarer si elles préfèrent vivre par elles-mêmes, sous une forme républicaine ou monarchique, ou être réunies soit les unes aux autres en fédération, comme les cantons suisses, soit à tel ou tel État; car il faudrait leur assurer la plus complète liberté de disposer d'elles-mêmes, après cette période d'attente.

Mais la solution que nous envisageons comporte, à côté de l'autorité supérieure jugée indispensable, une seconde condition qui consisterait en l'établissement d'un lien unissant entre elles non seulement les deux nouvelles provinces, mais tous les peuples chrétiens de l'Orient, ceux-là précisément dont les propagandes se disputent ces nationalités encore sous le joug. Ce lien, qui leur permettrait à tous--plus ou moins jaloux de leur influence et trop faibles dans l'état actuel et futur des concurrences mondiales--d'établir la paix de la Péninsule sur des bases solides, et que certains écrivains ont parfois souhaité vaguement, c'est la Confédération orientale.

C'est à dessein que nous évitons l'expression de Confédération balkanique, puisque la Roumanie et la Grèce devraient en faire partie, et celle d'États-Unis d'Orient, qui peut-être ferait penser à une centralisation future des divers États confédérés.