CHAPITRE X

QUELQUES OPINIONS SUR LA QUESTION D'ORIENT

La question d'Orient a préoccupé jusqu'ici de nombreux esprits. Des écrivains de talent ont publié des livres où ils proposent telle ou telle solution, apte, d'après eux, à régler la situation des peuples d'Orient. Des hommes politiques ont organisé des ligues et des comités destinés à propager leurs idées et à venir en aide aux populations balkaniques.

Avant d'exposer notre propre solution, nous passerons rapidement en revue celles qui ont été proposées jusqu'ici, et dont aucune ne nous paraît pratiquement applicable.

Parmi ceux qui se sont occupés de cette question, quelques-uns préconisent des mesures utiles sans doute, mais trop platoniques; d'autres se placent uniquement au point de vue de l'intérêt d'une grande puissance à laquelle ils veulent inféoder les États des Balkans.

C'est ainsi qu'un écrivain russe, M. Danilewski, tout en admettant le principe d'une confédération,--où il voudrait d'ailleurs faire entrer tous les Slaves,--demande que Constantinople, destinée, dit-il, à devenir la ville commune à tout le monde orthodoxe et slave, soit temporairement occupée par les Russes[25].

[Note 25: N.R. Danilewski, la Russie et l'Europe, Saint-Pétersbourg, 1889.]

L'auteur, dans son projet de confédération, qui peut être considéré à juste titre comme le code du panslavisme, répartit, comme suit, les divers peuples de l'Orient:
1° Empire russe, avec la Galicie et la Ruthénie hongroise;
2° Royaume tchèque-moravo-slovaque, avec annexion du nord-ouest de la Hongrie;
3° Royaume serbo-croate-slovène, comprenant la Serbie, le Monténégro, la Bosnie, l'Herzégovine, la Vieille Serbie, l'Albanie du Nord, la Serbie hongroise, la Croatie, l'Istrie et Trieste;
4° Royaume bulgare (Bulgarie, Roumélie, Macédoine);
5° Royaume roumain (Roumanie et Transylvanie);
6° Royaume hellénique (Grèce, partie de la Macédoine, Crète, Chypre, l'Archipel, etc.);
7° Royaume hongrois;
8° Province de Constantinople.

Avec des idées moins panslavistes que M. Danilewski, le comte Kamarovski, professeur à l'Université de Moscou, trouve que la meilleure solution de la question d'Orient consiste à transformer en une capitale de la Fédération balkanique Constantinople, dont on détruirait les forteresses ainsi que celles du Bosphore et des Dardanelles. L'auteur demande que l'on décide enfin de l'héritage de la Turquie et que l'on choisisse pour cela, non la traditionnelle voie politique avec ses conséquences de bouleversements, d'intrigues diplomatiques et de guerres, mais celle du droit international où se réconcilient les intérêts de toute nature, politiques ou autres, qui sont en jeu dans la question d'Orient. Le comte Kamarovski propose d'attribuer à la Grèce l'Archipel, Candie et Chypre, ainsi que les contrées peuplées par des Grecs, notamment une partie de la Macédoine, dont l'autre partie reviendrait à la Bulgarie. Le Monténégro recevrait l'Herzégovine[26].

[Note 26: Voir: la Question d'Orient, in Revue générale du Droit international public, juillet 1896.]

Ces divers projets préconisés par des écrivains russes masquent mal le secret désir de la Russie de s'emparer de Constantinople et de prendre l'héritage de l'Empire turc. Bien qu'étant fermement partisan du système fédéral, nous exposerons plus loin les raisons pour lesquelles une confédération créée sur de pareilles bases nous paraît impossible. Si nous estimons qu'un large pacte fédéral, à la fois souple et solide, fournirait aux peuples chrétiens d'Orient la sécurité indispensable à leur développement pacifique, nous désirons avant tout qu'il leur permette de vivre par eux-mêmes.

La génération précédente nous a valu quelques projets de solution qu'il nous semble intéressant de citer:

En 1860, nous trouvons l'idée d'une confédération ou union balkanique émise dans quelques brochures. L'une, signée D. Rattos[27] (Constantinopolitain), propose que le sultan soit invité par les puissances à aller établir sa capitale à La Mecque, à Damas, au Caire ou à Alexandrie, ajoutant que bien des princes et bien des peuples, dans l'histoire, pour n'avoir pas su céder à temps à la nécessité, sont sortis de la position malheureuse où ils se trouvaient beaucoup moins bien qu'ils ne l'auraient fait sans leur résistance. Constantinople et les territoires environnants seraient libres, un peu comme Hambourg; le Bosphore et l'Hellespont, neutralisés; enfin les États chrétiens soumis à la domination ou à la suzeraineté de la Turquie seraient constitués en une confédération dont feraient également partie certaines contrées d'Asie Mineure et d'Arménie.

[Note 27: DIONYSE RATTOS, Constantinople, ville libre, Paris, E. Dentu, 1860.]

Il est curieux de noter que, déjà à cette époque, l'auteur reconnaît que l'Autriche seule aurait intérêt à s'opposer à ce plan de confédération, qui lui enlèverait du coup la perspective de s'agrandir vers le sud et de mettre à exécution ses desseins le long de l'Adriatique et du Danube.

La même année, un autre écrivain[28] propose aussi de substituer à la Turquie, bien que celle-ci fût à cette époque beaucoup plus puissante que de nos jours, une confédération de divers États, avec Constantinople ville libre, et souhaite que les grandes puissances, au lieu de poursuivre des conquêtes en Orient, se contentent d'y rechercher la prospérité de leurs intérêts commerciaux.

[Note 28: C. CASATI, le Réveil de la Question d'Orient, Paris, E. Dentu, 1860.]

Revenant aux temps présents, nous mentionnerons que quelques membres des fameux comités bulgares entrevoient, dit-on, une confédération, restreinte d'ailleurs aux seuls peuples de la Macédoine, où ils rêveraient d'organiser une petite «Balkanie» à l'instar de la Confédération suisse. L'agitateur Boris Sarafoff s'est fait prendre une interview dans ce sens, mais les antécédents de ce personnage peuvent le rendre suspect.

Nous rappellerons encore pour mémoire qu'en 1887 les Bulgares ont offert la couronne de leur jeune principauté au roi Charles de Roumanie, ce qui eût constitué, sous un même souverain, une union étroite grâce à laquelle, avec le temps, les deux nations eussent dominé dans la Péninsule; il s'agissait donc plutôt d'une hégémonie.

Comme campagne récemment entreprise dans le sens d'une confédération, campagne qui dépasse le cadre des nations balkaniques, puisqu'elle escomptait déjà le démembrement de la monarchie des Habsbourg,--certains journaux européens ont signalé le pacte slavo-italien, auquel travailleraient MM. Ricciotti Garibaldi et le docteur F. Pavicitch, de Croatie.

Les grandes ligues en seraient: 1° l'organisation indépendante des peuples slaves d'Autriche et des Balkans, pour faire échec aux pangermanistes; 2° l'engagement par l'Italie de ne réclamer que Trente, Trieste et l'Istrie, ainsi que la protection de ses nationaux le long des côtes dalmates; 3° la fédération des nations formées par les Croates, les Slovènes, les Bosniaques, les Herzégoviniens, les Monténégrins, les Serbes, les Bulgares, les Roumains, les Koutzo-Valaques (Roumains du sud), les Albanais et les Grecs.

Nous ne nous arrêterons pas aux ententes esquissées entre certains pays balkaniques sur la base de la race, telle la sérieuse tentative de rapprochement qui s'opère en ce moment entre la Bulgarie, la Serbie et le Monténégro. Cette Triplice ne vise pas un but désintéressé; elle paraît être dirigée contre les progrès et les armements de l'Autriche-Hongrie et encouragée secrètement par la Russie.

Elle prendrait le nom d'«Union slave» ou «Fédération slave», et la Novoié Vrémia dit que «la Macédoine tout entière pourrait en faire partie», ce qui attribuerait à celle-ci un caractère purement slave, au mépris des droits et des aspirations des autres nationalités.

De pareilles ententes séparées, si elles ne sont pas complétées par l'adhésion de tous les peuples intéressés, non seulement ne répondent pas à notre but, mais, en provoquant d'autres contre-ententes même provisoires, elles seraient plutôt propres à devenir une source de conflits qu'à être le prélude d'une Confédération orientale, laquelle doit évidemment tenir compte des intérêts non de deux ou trois nationalités, mais de toutes les nationalités sans exception.

Dans une réunion organisée il y a une dizaine d'années, à Paris, par la «Ligue pour la Confédération balkanique[29]» avec le concours de la «Ligue internationale de la Paix et la Liberté[30]», M. P. Argyriadès, président de la Ligue balkanique, a rappelé que les publicistes les plus renommés, les écrivains les plus désintéressés, ont préconisé l'idée d'une confédération balkanique. M. Argyriadès cite, parmi les plus connus des publicistes européens, Michelet, Louis Blanc, Quinet, Lamartine, Saint-Marc-Girardin, Cattaneo, Garibaldi, Charles Lemonnier, Victor Hugo, Gambetta, le général Türr, Magalhâes Lima, Émile Arnaud, etc., et ajoute que des tentatives d'entente avaient déjà eu lieu entre différents hommes politiques des États orientaux et que des comités s'étaient même formés à Athènes, à Bucarest, en Suisse et en Angleterre.

[Note 29: Voici les articles 2 et 3 des statuts de cette Ligue: «ART. 2.--Le but de la Ligue est de poursuivre la réalisation d'une confédération de tous les peuples de l'Europe orientale et de l'Asie Mineure. ART. 3.--Ces peuples s'énumèrent ainsi: 1° la Grèce avec l'île de Candie; 2° la Serbie avec la Bosnie-Herzégovine; 3° la Bulgarie; 4° la Roumanie; 5° le Monténégro; 6° la Macédoine et l'Albanie qui formeraient un État libre et fédératif; 7° la Thrace avec Constantinople comme ville libre et siège des délégués des États confédérés; 8° l'Arménie et l'Asie Mineure avec les îles de son littoral.»]

[Note 30: Dont M. Émile Arnaud est le président.]

Enfin, plusieurs congrès de la Ligue internationale de la Paix et de la Liberté ont apporté à l'idée d'une Confédération orientale l'appui de leur autorité, notamment à Lausanne en 1869, à Genève en 1876, 1877 et 1886.

Voici comment cette Association s'exprimait à cet égard, le 12 septembre 1886:
«La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté manquerait à son premier devoir si, dans la crise que traversent en ce moment les jeunes États de la presqu'île balkanienne, elle ne faisait entendre sa voix. Ces États, même ceux que les convoitises des empereurs ne semblent point menacer immédiatement, courent tous les plus grands dangers. À peine délivrés de l'asservissement, les voilà livrés à des intrigues qui mettent en péril leur libre développement aussi bien que la paix de l'Europe. Leur intérêt particulier se confond avec l'intérêt général de tous les peuples. Leur cause est celle de toutes les nations. La Ligue s'adresse donc à l'opinion publique du monde civilisé, aux hommes d'État de tous les pays qui ont une part dans la direction de la politique européenne, aux peuples balkaniens et à leurs souverains, et les conjure d'obvier à ce menaçant état de choses.

«Le moyen le plus net et le plus efficace de se soustraire aux convoitises malsaines, serait celui d'une organisation fédérative, sanctionnée par une neutralisation garantie par l'Europe. Tel est l'idéal, tel devrait être le but des efforts des peuples balkaniens et de tous les cabinets soucieux de l'équité.»

Il s'est fondé à Londres, en vue de la solution des questions d'Orient, une association qui revêt une haute importance en raison des personnages du clergé et de l'aristocratie ainsi que des nombreuses notabilités politiques, scientifiques et littéraires qui la composent. Le «Comité des Balkans» a pour président sir James Bryce, ministre plénipotentiaire et membre de la Chambre des communes; pour orateur, M. Noël Buxton, et pour secrétaire, M. W.A. Moore. Sur la liste des vice-présidents, nous relevons les noms des évêques de Lichfield, de Hereford, de Worcester, des très hon. Herbert Gladstone et lord Edmond Fitzmaurice, du comte d'Aberdeen, etc. Comme correspondants étrangers figurent MM. de Pressensé, député; Victor Bérard; M. P. Quillard (du comité arménien de Paris); le marquis de San-Giuliano, député, ancien ministre, de Rome; G. P. Villari et Agnoletti, de Florence.

Cette association internationale a pour programme, en ce qui concerne la Macédoine, l'autonomie de cette province sous un gouverneur européen responsable seulement devant les puissances, et elle compte pour atteindre ce but sur l'action combinée de l'Angleterre, de la France et de l'Italie.

Le Balkan Committee a convoqué cette année à Londres une conférence dans l'intérêt des populations chrétiennes de l'Empire ottoman, sous la présidence de sir James Bryce.

Au cours de cette conférence, où plusieurs orateurs français et italiens prirent la parole, M. Victor Bérard, dont les ouvrages sur les questions orientales sont bien connus, a résumé dans son allocution l'opinion générale en disant qu'aussi bien que l'assistance présente, le Comité arménien-macédonien de Paris n'espérait guère voir l'Autriche et la Russie réussir à résoudre le problème macédonien. M. Bérard rappelle le rôle efficace et conciliant joué en Crète par les amiraux Canevaro, Pottier et Noël, et déclare que la seule chance d'arriver à une solution favorable semble consister dans l'entente cordiale des trois grandes puissances libérales, l'Angleterre, l'Italie et la France.

Les idées émises à l'occasion de cette conférence cadrent dans une certaine mesure avec les nôtres, et nous serions heureux si notre proposition trouvait un appui au sein du «Comité des Balkans».

En résumant, dans ce chapitre et dans le suivant, les différentes opinions relatives à la question d'union entre les peuples balkaniques, nous n'avons fait qu'analyser des écrits n'engageant que leurs auteurs.

Nous parlerons, plus loin, de la Confédération orientale telle que nous la proposons, et qui seule, d'après nous, peut apporter une solution équitable et radicale à la question d'Orient.