CHAPITRE XIV

ADHÉSION DE LA ROUMANIE À LA CONFÉDÉRATION ORIENTALE

La Roumanie n'est pas, à vrai dire, un État balkanique, ou plutôt elle ne l'est devenue, pour une infime partie de son territoire, que depuis le traité de Berlin.

Bien que les Turcs y aient exercé une suzeraineté qui a duré trois siècles et demi, jamais la vie nationale n'a été abolie dans les pays roumains, comme chez les Grecs, les Serbes et les Bulgares.

Nous citerons à cet égard le passage suivant d'Edgar Quinet: «Dans tous les lieux où les musulmans ont fait une conquête, ils l'ont faite au nom d'Allah. Or, rien de semblable dans les principautés... Par une exception éclatante, extraordinaire, les Turcs, dès leur entrée dans le pays, se sont interdit le droit d'y bâtir une seule mosquée. Et dans un temps où les Turcs foulaient aux pieds toutes les conventions, vous admirerez certainement la bonne foi avec laquelle ils ont respecté ce qui était fondé sur le droit religieux. Un traité peut être déchiré et disparaître; les diplomates, à force d'arguties, peuvent le contester, les érudits le réduire à néant. Ici, c'est une religion qui, depuis trois siècles, porte témoignage; c'est une religion qui dépose devant le monde entier, et, comme dans toutes les affaires marquées de ce grand sceau, il ne se trouve ici matière à aucune chichane. De ce côté de l'eau est la terre d'Allah, de cet autre la terre du Christ. Nulle confusion, nulle ambiguïté; la même borne a été posée par des dieux différents.»

L'autonomie des deux principautés, complète jusqu'au dix-huitième siècle, s'est trouvée réduite pendant une centaine d'années, sans jamais disparaître, par le fait que la Porte nommait alors directement les princes régnants, souvent des Grecs du Phanar. C'est pourquoi, contrairement à la Bulgarie et à la Serbie, la Roumanie a des classes dirigeantes puissantes; elle est restée un pays de grande propriété et de traditions.

Toutefois, si différente qu'elle soit des autres États appelés à la composer, la Roumanie a plusieurs motifs d'entrer dans la Confédération orientale.

Nous avons dit qu'elle fait elle-même un peu partie de la Péninsule par son annexe, la Dobroudja,--précieuse par son port maritime, Constantza. La Dobroudja, qui est rattachée à l'Occident par un magnifique pont jeté sur le Danube, constitue une acquisition à titre onéreux, chèrement payée par la perte de la Bessarabie. Les Roumains, victorieux en 1877, mais déçus, abandonnés, au traité de Berlin, par la diplomatie européenne, ont dû laisser prendre cette province par les Russes, leurs alliés.

La Roumanie eut le tort de céder de mauvaise grâce, au lieu de s'entendre avec le gouvernement des tsars pour obtenir du moins, au sud, autre chose qu'une frontière découverte, c'est-à-dire la ligne Varna-Roustchouk, et quelques centaines de millions comme indemnité de guerre. Si son gouvernement se montra malhabile, il obéit au moins à une idée chevaleresque, se refusant même à discuter le troc d'une terre roumaine.

À part la considération géographique de la Dobroudja, le royaume de Roumanie n'a aucune velléité d'agrandissement dans la Péninsule par l'annexion de territoires qu'habitent des frères de race, mais dont il est séparé par de compactes populations slaves.

Le gouvernement roumain ne saurait cependant se désintéresser du sort des populations roumaines du sud, disséminées dans toute la Turquie d'Europe, et plus spécialement en Macédoine et en Épire. Représentant au moins un dixième de l'ensemble des Latins d'Orient (environ onze millions au total), ces populations constituent dans les destinées de la race un appoint qui n'est pas à négliger, et elles sont d'autant plus chères aux Roumains des Karpathes que leur fidélité tient du prodige.

Le droit de les aimer et de les protéger sans arrière-pensée saurait-il être contesté par les descendants de ceux--Grecs, Bulgares, Albanais--qui ont reçu un asile dans les deux anciennes principautés danubiennes, pendant les temps d'oppression, qui y ont préparé leurs premières tentatives d'émancipation politique, qui sont venus étudier dans les écoles de Bucarest et de Jassy?

Les Grecs seraient particulièrement ingrats, en oubliant que la générosité des princes et des boyards valaques et moldaves a doté les innombrables monastères relevant des Lieux Saints dont l'énorme revenu a enrichi, pendant des siècles, les Églises d'Orient, et a servi à soutenir les révolutions helléniques[42].

[Note 42: Les couvents du mont Athos, à eux seuls, possédaient la plus grande partie des revenus de cent quatre-vingt-six grands domaines en Valachie et en Moldavie, et le mont Athos fut le plus grand foyer d'hellénisme en Macédoine.]

D'ailleurs, pour disputer leurs congénères de Turquie aux propagandes grecque et slave, les Roumains du royaume se contentent de favoriser le développement cultural de cet élément fraternel. La Roumanie prétend être une métropole intellectuelle, rien de plus.

Le relèvement de la somme inscrite au budget pour les prêtres et les instituteurs, le vote d'un crédit extraordinaire de 600,000 francs pour construction d'églises et d'écoles, la récente création d'un consulat à Janina, tout cela prouve l'intérêt que la Roumanie attache à ce développement cultural. Quant aux manoeuvres du patriarcat et aux tentatives auxquelles se livre le clergé grec en vue de dénationaliser les Roumains d'Orient, sous prétexte de ne point laisser porter atteinte aux traditions et aux intérêts de l'orthodoxie, voici les propres paroles du ministre des affaires étrangères de Roumanie, M. Jean Bratiano, dans son discours de 1904 sur la situation des Roumains de Macédoine:
«À l'égard de ces facteurs hostiles, je me bornerai à vous déclarer que nous ne renoncerons, pour appuyer les efforts légitimes des Roumains du Pinde, à aucun des moyens compatibles avec le caractère que revêt l'ensemble de notre politique, que nous voulons conserver intacte de toute velléité d'agitation et de provocation, mais que nous sommes décidés à poursuivre avec énergie et persévérance.»

Cette politique, commune aux deux grands partis du pays et qui a sa formule dans le mot de M. Stourdza, actuellement chef du gouvernement: «Il faut que pas un Roumain ne se perde!» trouvera sans doute son couronnement dans la création, pour les Roumains de Turquie, d'un épiscopat comme en possèdent les Grecs, les Bulgares, les Serbes et les catholiques, --l'Église roumaine, autocéphale dans le royaume, ne pouvant avoir, en Turquie, des droits moindres que les autres Églises chrétiennes.

Ni les Roumains du royaume, ni les Roumains du sud ne sauraient envisager avec indifférence la perspective de voir le patriarcat de Constantinople grossir le patrimoine de l'hellénisme de cet élément macédo-roumain, dont la fidélité à la race latine, malgré les efforts et l'indéniable prestige de la culture hellénique, est vraiment digne d'admiration.

La Roumanie, dans la crainte de voir l'influence bulgare devenir prédominante au détriment de la race roumaine, a défendu jusqu'à présent et a encore intérêt à défendre, dans l'état actuel des choses, l'intégrité de l'Empire ottoman, comme un moindre mal.

La domination turque est moins dangereuse pour les Roumains du sud de la Péninsule que ne le serait la domination slave. La différence de religion est, en effet, le plus sûr garant que l'assimilation de l'élément roumain à l'élément ottoman ne saurait se produire.

Si au contraire les Bulgares, de même religion que les Roumains, arrivaient à s'emparer de la Macédoine, les Roumains du sud finiraient par se confondre avec les Bulgares et seraient définitivement perdus pour la mère patrie. De plus, la Bulgarie, ainsi agrandie, deviendrait l'état le plus puissant des Balkans, et son existence même serait une menace perpétuelle pour la Roumanie et surtout pour la province roumaine de Dobroudja, située sur la rive droite du Danube.

Quelques Roumains ont émis l'opinion que l'intérêt de leur pays était de maintenir le statu quo en Orient, dans la crainte d'une trop grande expansion des races slaves dans la Péninsule. Mais le maintien de l'intégrité de l'Empire ottoman n'aurait plus aucun intérêt aux yeux de ces patriotes roumains, le jour où, grâce à une Confédération orientale placée sous le patronage impartial de la couronne italienne, l'existence et le développement ethnique des Roumains du sud seraient complètement assurés contre les empiétements des autres races.

D'ailleurs le royaume de Roumanie, enclavé entre la Russie et l'Autriche-Hongrie, serait trop isolé s'il se formait, au sud du Danube, une importante Confédération dont il serait exclu et dont il a le droit de faire partie au titre de la Dobroudja. Disons encore que le même isolement atteindrait les Latins du sud, par suite de cette exclusion de leur métropole ethnique et intellectuelle qui ferait pencher la balance du côté des éléments slavo-balkaniques, alors tous groupés. Dans ces conditions, l'accession de la Roumanie à la Confédération orientale, avantageuse d'ailleurs pour tous les autres États qui la composeraient, s'impose comme une nécessité. Cette participation lui assurerait, grâce à sa politique probe et modérée, une situation importante[43] et plus indépendante, vu que les liens qui s'établiraient entre elle, les États balkaniques et l'Italie, lui épargneraient la nécessité de s'appuyer sur un groupement politique quelconque des grandes puissances.

[Note 43: «Quant à une fédération éventuelle, personne ne la verrait de meilleur oeil que la Roumanie, qui forcément y jouerait le rôle de prima inter pares. (Take IONESCO, article déjà cité de la Monthly Review, 1903.)]