CHAPITRE XV
CONSTANTINOPLE
Nous avons cru devoir réserver, dans notre projet de Confédération, la question de Constantinople. La Turquie ne céderait pas actuellement sa capitale sans une résistance désespérée qui ferait hésiter les cabinets européens devant une solution trop brusque et qui ne s'obtiendrait vraisemblablement pas sans une large effusion de sang chrétien.
Mais il est difficile de traiter la question d'Orient sans envisager le rôle que sera appelée à jouer, dans l'avenir, cette ville qui fut, d'ailleurs, dès le commencement du moyen âge, la métropole des peuples balkaniques.
Dans la Confédération telle que nous la prévoyons actuellement, Constantinople resterait la capitale de l'Empire ottoman, qui ne posséderait plus en Europe que la province de Thrace.
Combien de temps les Turcs séjourneront-ils encore sur le continent européen, et sous la poussée de quels événements l'abandonneront-ils un jour pour aller s'établir définitivement dans leur Empire d'Asie? Voilà ce qu'il est malaisé de prédire dès à présent. Toutefois, il semble évident, pour qui connaît tant soit peu l'histoire d'Orient, que cette éventualité ne saurait manquer de se produire et que les Turcs sont fatalement destinés à perdre, dans un avenir plus ou moins rapproché, leur dernière possession européenne.
Le rôle de notre Confédération n'est pas de hâter ce moment ni de brusquer la marche des événements, mais de résoudre temporairement la question si aiguë de Macédoine et d'enlever au monde l'anxiété générale que provoque la solution éventuelle de la grave question de Constantinople. Dès à présent, en effet, la marche à suivre, lorsque cet événement viendra à se produire, serait toute tracée. Elle ne laisserait pas la porte ouverte aux convoitises des grandes ou des petites puissances et préviendrait une conflagration générale susceptible de bouleverser l'Europe au moment de l'ouverture de cette succession.
En réservant l'heure à laquelle se produira cette dernière transformation de l'Orient européen, et pour mieux établir le régime qu'il conviendrait d'appliquer dans l'avenir à Constantinople, après le départ des Turcs, il serait utile de jeter un coup d'oeil en arrière et de rappeler le rôle que cette capitale a joué jusqu'ici dans l'histoire, au point de vue des races.
L'Empire d'Orient fut une création de Rome, opérée par l'intermédiaire d'un Illyrien grécisé et romanisé. Lorsque, en fondant l'Empire romain d'Orient (330 après J.-C.), Constantin eut fait de Byzance sa résidence impériale, la ville et les provinces environnantes de la péninsule balkanique furent romanisées tour à tour; la langue latine persista même, dans l'administration et le commerce, jusqu'au septième siècle, c'est-à-dire jusqu'au règne de Phocas, où commença le déclin du latinisme, sous l'influence des empereurs de race grecque ou grécisants, originaires de la péninsule balkanique.
Car les maîtres de Byzance, contrairement à l'opinion répandue, appartinrent aux races les plus différentes de l'Empire, Grecs, Thraces, Illyriens,--et par Grecs il faut entendre, encore une fois, les races balkaniques orthodoxes, plus ou moins hellénisées, et non les habitants de l'Hellade.
Certainement, on parle beaucoup le grec à Constantinople, et on le parla encore davantage avant la conquête ottomane; mais la langue ne suffit pas pour déterminer le caractère d'une race. D'ailleurs, les anciens Hellènes, de tout temps peu nombreux, furent décimés à l'époque des guerres persiques, puis de celles qui marquèrent le règne d'Alexandre le Grand, et enfin pendant les luttes contre Rome.
Ce qui se passe actuellement, en ce qui concerne la langue grecque, est bien de nature à nous faire comprendre ce qui se produisit jadis à cet égard. Combien de Roumains de Turquie, combien d'Albanais, combien de Bulgares même ne se font-ils pas encore passer pour des Hellènes, afin de ménager le patriarcat! Jadis, ce fut en vue de charges à obtenir, d'influences à exercer.
Mais Byzance affectait essentiellement le caractère cosmopolite qui signale la Constantinople de nos jours. Les étrangers y formaient même des groupements séparés. Les Vénitiens étaient maîtres de quartiers fortifiés; les Génois occupaient Péra et Galata.
Les Grecs proprement dits se concentrèrent surtout au Phanar, après la conquête turque. Mais si leur élément ne constitue pas à beaucoup près une majorité, l'élément turc véritable est, lui aussi, insignifiant dans le million d'habitants qui peuplent aujourd'hui la cité impériale. Constantinople a ses quartiers grecs, arméniens, juifs, francs, ses colons asiatiques, ses nègres d'Afrique; ses masses levantines sans caractère ethnique déterminé, et, parmi les mahométans, de nombreux descendants de renégats grecs et albanais devenus fonctionnaires de la Turquie.
C'est à peine si, jusqu'à présent, on a osé poser la question de Constantinople, tellement elle paraît embarrassante. On connaît le mot de Napoléon qui, lors de ses négociations avec le tsar Alexandre Ier pour le partage éventuel de l'Empire ottoman, disait: «Celui qui aurait Constantinople serait le maître du monde.» Ce mot a d'ailleurs cessé d'être vrai depuis le percement du canal de Suez.
Le jour donc où la Turquie deviendrait un empire purement asiatique, il conviendrait de donner un régime particulier à Constantinople. En effet, la position de cette ville, située aux confins de deux continents et de deux mers, présente un intérêt international qui peut militer en faveur d'une neutralisation rigoureuse du Bosphore et des Dardanelles, à l'instar de l'isthme de Suez.
Peut-être faudrait-il faire de Constantinople un port franc. Dans tous les cas, toutes les nations, sans exception, devraient y trouver les plus larges franchises et libertés commerciales. Une fois la province de Thrace reconstituée sur les mêmes principes que celles de Macédoine et d'Albanie, Constantinople, libérée de la domination turque, s'imposerait comme capitale politique définitive de la Confédération. La Diète fédérale y serait transférée et le lieutenant impérial italien y transporterait naturellement sa résidence. De même, les représentants des puissances auprès de la Confédération transféreraient leur siège à Constantinople.
Nous n'avons pas la prétention, dans le cadre d'un ouvrage aussi restreint, de fixer dans ses détails l'organisation de la Confédération future. Nous avons seulement voulu l'indiquer dans ses grandes lignes et surtout nous pensons en rendre la réalisation plus aisée en ne prêchant pas le bouleversement immédiat de la Péninsule.
La plupart des auteurs qui ont écrit à ce sujet partagent à leur façon Constantinople et toutes les possessions turques d'Europe entre telles ou telles puissances, sans tenir compte qu'un tel partage ne pourrait se faire actuellement sans une guerre sanglante et peut-être européenne. C'est ce qui fait que leurs livres sont restés dans le domaine de l'idéal. Notre projet, au contraire, pourrait s'appliquer dès à présent sans secousse, et il préparerait ainsi une solution pratique de la question d'Orient, solution que l'on pourrait obtenir sans qu'il y ait de sang versé, par l'oeuvre seule du temps et de la diplomatie.