CHAPITRE XVI

CONCLUSIONS

Nous avons assez dit ce qui divise les nationalités soumises au joug de la Turquie,--et elles sont elles-mêmes des causes de division pour les peuples déjà émancipés de ce joug dont elles excitent les convoitises. Mais la communauté de religion et de moeurs, et aussi la communauté de souffrances dans le présent et dans le passé, constitueraient quand même, avec les mélanges de sang, un puissant ciment pour la cohésion d'une Confédération orientale.

Pour arriver toutefois à une entente durable, il faudra, nous ne saurions trop le répéter, que chacun de ces peuples chrétiens sache sacrifier à l'intérêt général quelque chose des aspirations d'un idéal national exaspéré, et surtout renonce au rêve de prédominance absolue dans la Péninsule, à la reconstitution utopique des empires de Douchan, du tsar Samuel ou d'Alexandre le Grand.

Sans ces concessions mutuelles et avec des arrière-pensées tendant à changer à son avantage particulier ce qui aurait été établi dans l'intérêt de tous, il est trop certain que la cohésion de la Confédération se trouverait singulièrement affaiblie et qu'on reverrait bientôt de nouvelles ingérences politiques émanant des grandes puissances, de la tutelle ou de la protection desquelles on viendrait à peine de s'affranchir.

En interrogeant l'histoire de quelques peuples qui, au nord du Danube, ont présenté beaucoup d'analogie avec les nationalités balkaniques, la Pologne, la Hongrie, la Moldavie et la Valachie, nous voyons que, dès la plus haute antiquité, l'idée d'une étroite alliance entre ces peuples a germé dans l'esprit de plusieurs de leurs souverains.

C'est ainsi que le premier prince de Valachie qui ait joué au quatorzième siècle un rôle européen, Alexandre Bassaraba, conçut l'idée d'une alliance avec ses coreligionnaires slaves de la rive droite du Danube. Il avait trois filles: il en donna une à Urosch, fils du tsar serbe Étienne Douchan; une autre à Straschimir, empereur bulgare de Vidin, et la troisième à Vucashin, alors prince féodal en Macédoine et plus tard roi de Serbie[44].

[Note 44: Autrefois, les souverains chrétiens d'Orient étaient parfois indifféremment, et suivant les époques, les chroniques ou les poèmes nationaux, qualifiés de tsars, rois, empereurs, voévodes ou princes.]

De cette façon, les dynasties serbe, roumaine et bulgare ne formèrent, grâce à ces alliances, qu'une seule famille; les Slaves du sud considèrent encore les fils et petits-fils d'Alexandre Bassaraba comme s'ils eussent été des héros nationaux serbes ou bulgares, et les célèbrent comme tels dans leurs ballades et dans leurs chants nationaux.

La Pologne, la Hongrie, la Valachie et la Moldavie ont glorieusement défendu, pendant quatre siècles, la civilisation européenne contre les Tartares et les Turcs. Si les princes de ces quatre États qui, sous la pression des circonstances, s'unirent parfois par d'éphémères traités, mais qui plus souvent se combattirent, avaient, au lieu de suivre une politique égoïste, formé une ligue chrétienne, la Hongrie n'aurait pas subi, pour un temps donné, la conquête ottomane, la Moldavie et la Valachie auraient évité la suzeraineté de la Porte, et la Pologne vivrait certainement comme État pleinement indépendant.

Mieux vaut donc une étroite alliance des peuples balkaniques entre eux et avec l'Italie, que leur annexion fatale à l'un des empires austro-hongrois ou russe. Qu'ils se pénètrent enfin de cette vérité!

En s'opposant au développement de toutes les races qui peuplent la Macédoine, deux États, la Bulgarie et la Grèce, plus suspects de froideur envers notre idée, ne feraient que le jeu de l'Autriche, car cette puissance, la plus immédiatement menaçante, vu l'affaiblissement actuel de la Russie, a derrière elle l'impulsion pangermaniste.

Les haines de races doivent disparaître comme les haines de religion, rejetées au second plan par les préoccupations des réformes sociales et du bien-être des peuples.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, nous estimons que le système des groupements fédéraux, basés sur le respect de l'individualité de chaque peuple adhérent, va prévaloir à l'avenir, à commencer par les régions où la multiplicité de races ne peut faire espérer l'établissement durable d'un grand État homogène.

Nous prévoyons le triomphe du principe fédératif en Autriche-Hongrie. Il constituerait la meilleure chance de se maintenir pour la dynastie des Habsbourg, qui sera d'ailleurs fatalement obligée, par la poussée des Slaves et des Roumains de la monarchie, à renoncer à l'actuel compromis austro-hongrois.

L'unité nationale absolue, avec sa tendance fatale à l'extension par l'absorption des États faibles, cessera de prédominer. Déjà même, on n'ose plus la conquête brutale, malgré la folie des armements. Quant aux peuples fédérés, ils ne seront plus obligés de ruiner leurs finances et d'immobiliser dans les casernes leur jeunesse travailleuse pour se défendre contre leurs voisins, et ils n'auront pas besoin de rendre l'État adéquat à la nationalité en englobant tous les individus de même race, du moment que la fédération leur garantira à tous une égale liberté dans leurs frontières respectives.

La Turquie a un avenir en Asie; elle n'a même d'avenir que là. Déjà ses provinces européennes représentent un poids mort qu'elle traîne sans profit et sans gloire, qui épuise ses dernières forces, lesquelles, libérées,--car ce serait une délivrance même pour l'Empire ottoman qu'une solution radicale de la question d'Orient,--trouveraient à s'exercer légitimement dans cette Asie qui est le berceau de l'Islamisme.

L'humanité procède par étapes, chaque nouvelle génération reprenant la marche en avant quand la précédente a fait halte dans la mort. Une Confédération orientale serait une de ces étapes--et combien décisive!--vers le progrès et l'apaisement. La Confédération des peuples de l'Autriche-Hongrie en formerait une seconde; c'est ainsi que l'on arriverait un jour à la constitution des États-Unis d'Europe, qui seule donnera le signal du désarmement général et comblera ce voeu légitime de l'humanité civilisée: la paix universelle.

Les peuples balkaniques, sous la présidence de l'Italie, auraient la gloire d'avoir pris l'initiative de ce mouvement, prouvant au monde qu'ils ont su comprendre, avant les plus grands pays, la nature des phénomènes sociaux à venir.