AU PAYS DES RÊVES

Nous avions regardé, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une éclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte à ce long drame aquatique. L'uniforme spectacle de la pluie se précipitant en averses ou s'étalant en lentes ondées; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres; l'impression mélancolique d'une grande ville inondée et dont tous les toits pleurent sur tous les pavés. Ce devait être affreux pour les piétons qui pataugeaient dans les poudres délayées de la circulation dominicale, pour les chiens sans maîtres qu'on chassait des seuils entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux de ce temps néfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitié s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous êtes meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'âme de la déesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle embaumé. Ah! que vous étiez triste du sort des géraniums, des clématites et des chèvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir!

Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et amélioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette année, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera même le cheval à la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnêtes dames étaient en train de gémir sur leurs toilettes enfouies au fond des voitures. O vanité des futurs enivrements! En vain la mode avait inventé, pour cette journée fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre. Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vérité devait rire au fond de son puits, la Vérité éternellement nue et que j'aimerai toujours, rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le néant des falbalas et l'inanité des jupes. Ce sont stupides inventions de couturières et de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les fenêtres?… Mais non, vous ne le ferez pas!… Donc nous avions regardé, ma chère, toute la journée l'eau rayer le ciel gris.

* * * * *

Nos rêves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour évanoui. Rien d'étonnant donc à celui que je fis et que je vais vous conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me permettra d'être prolixe. Car il faut un long temps à cet océan d'ombre pour s'étendre en flux pesant sur vos épaules, et remonter en reflux jusqu'au-dessus de votre nuque ambrée. Pour être le plus naturel du monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Père Éternel à la moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres ont sensiblement abusé; un Jéhovah rasé comme un comédien, ce qui n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de théâtre sont certainement les dieux de cette époque. S'il eût été seulement en trois personnes, j'aurais cru à un troisième frère Lyonnet. Il avait gardé d'ailleurs toute l'autorité d'un premier rôle dans la comédie de la création, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin lui-même quand il me dit sur un ton de protection:

—Je viens de commander un nouveau Déluge, en ayant assez de l'humanité, mais je te sauverai.

—Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, si vous ne sauvez pas, en même temps, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans elle me serait mille fois plus douloureux que mourir.

—Tu es un bon Jobard, reprit le Maître du monde en riant; je te jure qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu meures. Mais c'est peut-être pour ta naïveté obstinée avec les femmes que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue à se moquer de toi. Tu sais ce qui te reste à faire?

—Je ne m'en doute pas, Régent des étoiles.

—Rappelle-toi l'exemple de Noé.

—Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un portefaix et que je montre mon derrière à mes fils? Et comment le ferai-je, Dieu de bonté, vous ne m'avez pas donné de postérité?

—Noé ne se contenta pas de cet acte de mansuétude paternelle. Ne te souviens-tu plus de l'arche?

—Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant quarante jours avec mon adorée et une partie de toutes les bêtes créées?

—Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont.

—Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira.

—Je te préviens que tu auras l'air d'un concierge qui déménage. Mais que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la déplorable espèce à laquelle tu appartiens!

—J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un domestique. Je consentirais à la rigueur à brosser les mignons souliers de celle que j'aime; mais les miens, jamais!

—Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras à ton gré. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la société des élus est embêtante! Ah! si je n'avais pensé qu'à la gaieté de mon Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu.

Et sur cette pensée morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit enchifrongné des narines de M. Delaunay.

* * * * *

L'arche était achevée. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais que vous l'aimez. L'intérieur était confortable avec des portières et des tapis partout, et je vous avais ménagé, à la poupe, une serre pleine de fleurs admirables, un véritable jardin. Au moment où nous allions nous embarquer:

—Et François? me demandâtes-vous.

—Qui ça, François?

—Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais l'appeler François!

—Bon! m'écriai-je; il est encore temps.

C'était bien juste. Le déluge commençait; les cataractes du ciel s'étaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les êtres vivants. Les monuments étaient déjà submergés. Un malheureux s'agitait à la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai, mouillé comme un chat de gouttière. Au lieu de me remercier, comme j'y avais droit, j'imagine, il s'écria d'un air de mauvaise humeur:

—Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublié!

Quand je lui proposai de nous aider à mettre le couvert, car j'avais une faim horrible après ce gigantesque travail, et vous-même vous m'aviez promis de manger une aile de poulet.

—Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats à fouetter. Et mon amendement sur la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours sur les crédits de Madagascar!

L'illusion n'était plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous étions tombés sur un animal politique. Il confirma notre pronostic douloureux en dévorant comme quatre, sans avoir contribué en rien à la confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de poulet! Nous nous dîmes tout d'abord: Voilà une bouche inutile! Mais nous pensâmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommença à parler.

Car, à peine gavé, il reprit son abominable et nauséabond bavardage; il nous étourdit de ses emphatiques propos; il nous révolta de son mauvais français; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesées progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit déborder le vase de notre mansuétude en s'asseyant lourdement, dans la serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos serins avec la fumée de son cigare. Vous me fites un signe terrible. J'avais ménagé, à deux pas de là, une trappe pour le nettoyage de l'arche. Je le poussai affectueusement de ce côté et je le fis basculer traîtreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en éternuant. Nous étions déjà à une hauteur si considérable, toujours soulevés par le flot montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux étoiles jalouses de vos yeux.

* * * * *

Mais que la vie nous devint douce, ma chère, une fois débarrassés de cet hôte fâcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des oiseaux, nos jours s'écoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises encore. Une seule pensée nous préoccupait: c'est que cela n'eût qu'un temps et que ce bienheureux déluge ne pût durer toujours. Nous étions parvenus à une telle élévation que les astres étaient obligés de retirer leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son derrière afin que le bout n'en fût pas mouillé. Une imprudente comète, qui voulut vous contempler de trop près, eut la queue complètement éteinte, ce qui fit énormément rire les constellations voisines. Votre beauté fut universellement acclamée par les planètes, et Jupiter composa même en votre honneur quelques vers qui tonnèrent dans l'immensité avec un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux derniers, dont la rime nous paraît insuffisante à nous que la science de mon maître Banville a pervertis. Mais à ces hauteurs sidérales les assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est bien moins difficile:

Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu,
Durant l'éternité rêver à votre dos.

Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphère de lumière très vieille et qui a déjà beaucoup roulé. Oh! oui, j'étais heureux, mignonne, dans cette solitude que vous emplissiez seule de votre chère présence et de votre chère voix dans ce désert en miniature suspendu entre deux abîmes! Désert! non; mais oasis toute parfumée de votre haleine, toute frissonnante des fraîcheurs de votre beauté. Et ce Paradis édifié sur des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anéantissement universel ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauvé et l'emportait jusqu'au lyrique séjour des immortelles poésies, dans des immortelles étoiles!

Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupières fermées. La colombe sans doute qui m'apportait, comme à feu Noé, le rameau d'olivier au sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumière jeté entre la terre suppliante et le ciel miséricordieux…. Non! l'heure implacable du réveil qui me présentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la plume avec laquelle je viens d'écrire ces lignes véridiques, où le plus heureux de mes rêves est conté.

[Illustration]

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