II
Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Très calme, elle semblait, de la jetée au pied des dunes, une immense pierrerie passant des transparences de l'émeraude aux opacités azurées de la turquoise, partout traversée d'un scintillement d'étincelles. A peine quelques vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui se divisait bien vite comme un écheveau trop léger. Jamais sérénité si grande n'avait habité le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton très fin, presque gris, était bordé, à l'horizon, par une large bande de brume d'un violet pâle qui mettait un reflet d'améthyste sur tout cela.
Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'éloignant pour la pêche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de mouettes rosées par le soleil couchant et quelques-unes pareilles à des ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait été visible tout le jour, se perdait dans la buée profonde et lumineuse qui bientôt allait confondre la mer et le ciel comme deux lèvres dans un baiser.
Vous étiez assise à côté de moi, ma chère âme, et vous rêviez comme moi, devant ce magnifique paysage. Tout à coup, le soleil, qui avait disparu, depuis un instant, derrière le rideau de nuées qui semblait un rempart dressé sur l'horizon, le perça de sa clarté rouge et sans rayons. On eût dit un trou de feu béant dans le ciel, une blessure large et ronde et pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arraché et pendu en l'air, comme à l'étal d'un boucher. C'était terrible et superbe à la fois. Mes yeux cherchèrent les vôtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament plein d'étoiles.
Cependant le nuage blessé reprenait le combat et l'ombre révoltée s'acharnait à l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se déforma soudain et ne fut bientôt plus qu'une bande éclatante, une déchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose étrange et qui vous frappa autant que moi! Cette déchirure avait la forme d'un bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensité, m'apparut comme le vaisseau qui emporte nos rêves vers l'infini, nos tendresses vers le néant et que colore la fleur vivante et pourprée de nos veines; comme le navire à qui nous confions plus de la moitié de notre âme, nos aspirations suprêmes et nos désirs désespérés. En vain il tentait de monter plus haut dans le ciel sur le dos écumeux des nuées, ou de s'enfoncer plus avant dans l'horizon, poussé par le vent amer qui soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rivé au flot qui semblait le porter et qu'on eût dit figé autour de lui comme les flots d'une mer de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la terre et le ciel, attaché au roc comme par une ancre invisible. Et peut- être, pensiez-vous comme moi, ma chère âme. Car une grande mélancolie était dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la mer.
Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufragés! Soudain le vaisseau de feu que nous emplissions du fantôme de nos pensées fut comme traversé par une raie d'ombre qui le sépara en deux. On eût dit une lame qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double épave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et s'amincissant sous le travail destructeur des éléments. Bientôt deux fils parallèles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un violon.
Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette qui s'élevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe d'émeraude pâle et comme jonchée de palmes d'argent qui éclaboussait la mer où le vent du soir faisait passer de vagues traînées de lumière.
Quand le temps aura brisé la barque fragile et lumineuse qui emporte nos amours vers la même douleur et nos tendresses vers le même adieu, vous vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous eûmes ensemble de ce soleil couchant et déchiré, pareil à un vaisseau de flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel!
[Illustration]
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