AU SALON
Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles, les yeux déjà un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet guère, à nos Expositions annuelles, les patientes études. Autour de nous la foule grouillait, et l'on eût dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait ouvert sa boîte mystérieuse, tant il se disait de sottises et d'hérésies autour de nous. Les admirations écoeurantes allaient aux succès faciles. Je vous recommande le goût des jeunes filles du monde en peinture. Nous marchions, déjà lassés, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce à la critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge aujourd'hui, ce qui ne laisse à personne le temps d'apprendre. Infidèle à mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard distrait par delà les cimaises, vers les sommets où s'en vont ceux qui n'avaient cependant pas pris pour devise: Quo non ascendam!
Tout à coup elle s'arrêta net:
—Et de cinq, fit-elle.
—Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'était une occasion délicieuse de frôler de plus près les charmes que la possession m'a rendu plus chers, à rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de la satiété.
—Mais les Èves cueillant une pomme!
Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'était bien une Ève, en effet, qui, dans une nudité correcte, tendait son bras blanc vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre était dans notre Normandie et non pas où l'on mit d'ignorants restaurateurs de géographie. Car toutes les découvertes nouvelles tendent à prouver que l'ancienne Palestine était dans notre France. Je ne désespère pas de trouver à Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai déjà choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine hébreu, à l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion comme nos ancêtres représentaient les Mystères. Je figurerai Simon le Nazaréen, parce que j'ai une façon très distinguée de porter la croix, et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de se laver les mains.
—C'est bien une pomme! fis-je avec conviction.
* * * * *
Et j'ajoutai:
—Parions, madame, que si c'était vous qui eussiez été notre première mère,—et vous auriez porté mieux que personne le costume traditionnel,—ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livré au ridicule le front de votre mari, et condamné à des maux sans nombre votre innocente postérité?
—Pour quoi, alors?
Et elle me regardait avec un étonnement doux dans les yeux. Me remémorant ses goûts personnels, je repris:
—Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi à vous-même tout un plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez sûrement offert. J'aurais certainement refusé les fraises pour vous les laisser toutes, mais j'aurais baisé la feuille parce que vos jolis doigts l'auraient touchée, et devinant peut-être qu'elle serait bientôt votre première jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie à chaque perle rouge et savoureuse découverte par vous, dans la profondeur humide des gazons, et que les merles s'effarouchaient à votre approche tandis que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous aviez des gourmandises charmantes et vous traîniez, comme une gamine, à genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes naturelles.—Comme c'est bon! répétiez-vous. Et moi, j'attendais une autre occasion pour vous dire aussi:—Comme c'est bon! Car j'aime à partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti à coiffer Adam du bonnet de Sganarelle et à précipiter votre race dans les maux infinis, dont cependant, à mon humble avis, l'amour est une suffisante consolation. Oui, sournoise adorée qui, dans ces printanières excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et portiez rapidement votre jolie main à votre bouche, avec un grain de corail aux doigts!
—Vous vous trompez, fit-elle.
* * * * *
—Alors, c'eût donc été pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas surpris; car vous n'avez pas non plus oublié nos belles promenades à Montmorency, d'où vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles d'oreilles, mettant de chaque côté de votre cou deux larges gouttes de sang? Je me souviens de vos intrépidités, madame, et j'ai gardé délicieusement la mémoire des coups d'oeil que je glissais entre les branches, quand vos jolis pieds posés sur quelque fourche naturelle de l'arbre, vous écartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait silencieusement les antiennes du désir. Tel, quand un lys dont le vent a brisé la tige penche vers le sol, son calice retourné, le bourdon tombé de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des pétales, la poussière embaumée des étamines. Car vous êtes, madame, une fleur plus belle et plus pure que le lys et êtes aussi bien mise que lui, sans filer davantage. Vous aviez quelquefois une idée charmante et dont je vous étais spécialement reconnaissant: celle de relever le devant de votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'était un agrandissement tout à fait agréable du panorama où s'obstinait mon regard. Et c'était comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos jolis doigts blancs, ma belle dévote, un chapelet que vous baisiez de temps en temps, mêlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif de vos lèvres. Comme vous buviez à toutes ces petites coupes de rubis! Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux éperlés tout le long. Ah! décidément, c'est pour des cerises que vous auriez seulement fermé sur le nez de vos petits-fils la porte immaculée de l'Éden.
—Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lèvres.
* * * * *
—J'y suis enfin! m'écriai-je; vous n'eussiez écouté le maudit serpent qui nous a tous perdus et que Dieu a condamné pour cela à souffler éternellement dans les églises, que s'il vous avait montré sur l'arbre de la science du Bien du Mal une belle pêche au duvet parfumé comme celui de votre joue. Nous allions aussi à Montreuil dans la saison, ma charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour, en levant le bras trop haut, vous glissâtes le long de la muraille ensoleillée; votre jaconas,—car vous étiez mise en campagnarde avec un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une tache noire—s'accrocha à un clou planté entre les pierres et se déchira tout du long. Ainsi me fut révélé l'envers de la médaille que j'avais numismatisée amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes les médailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement ébloui. Bien vite relevée et, sans même prendre le soin de réparer votre toilette, vous vous barbouilliez effrontément du jus luisant du fruit volé, vous vous barbouilliez les lèvres et même un peu les joues. Allons, j'ai deviné, cette fois, et c'est pour une pêche que vous nous auriez tous condamnés à payer nos contributions dans cette vallée de larmes.
—Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut être franche, c'est, comme Ève, pour une pomme que je vous aurais tous damnés, en même temps que moi-même. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme résiste et se déchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un coeur.
[Illustration]
[Illustration: TULIPES]
Derrière les vitres embuées d'un marchand de fleurs, dans un panier ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergère, enrubanné et accroché, au mépris du bon sens, à un chevalet de palissandre, un faisceau de ces tulipes précoces qui nous viennent de loin composait un bouquet aux couleurs tentantes et variées. Comme humiliées du décor que leur faisait la bêtise humaine, les fleurs demeuraient fermées, pareilles aux pointes émoussées de lourdes flèches, légèrement inclinées sur leur tige, mais souriantes cependant de l'éclat de leurs tons orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets. Tout autour s'éplorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des roses anémiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir, compatissamment regardées par l'oeil bleu des violettes de Parme et de Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprêté qui faisait, à la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la beauté des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision obstinée pendant le reste de ma promenade dans la nudité des Champs-Élysées sans verdure où le pas des chevaux sonnait sec sur le sol gelé, avenue de squelettes d'arbres hypnotisés dans l'air chargé de neige, mélancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes toilettes montant vers les fraîcheurs du bois dans la rose caresse du soleil couchant. C'est là surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes contemplées un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et arrêtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif traversé de paraphes noirs, celles-là uni-colores et du ton frais des bengales, une surtout presque blanche avec une moucheture de sang pâle, toutes pensives de ma propre pensée et portant, en elles, comme moi, les tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous qu'obsède, au coeur même des frimas, le rêve immortel de la lumière.
* * * * *
J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des fous tulipiers. Des botanistes m'ont montré là-bas ces variétés fameuses qui s'appelaient l'Amiral Dieskem, le Semper Augustus et dont les moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius, l'importateur de la plante sacrée, est encore vénéré là-bas et maudit celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette impie les magnifiques parterres. Les légendes abondent là-bas sur cette fleur qui y fut passionnément aimée, comme une femme, avec des folies et des désespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui avait enfin découvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce qu'un jury jaloux en écrasa les caïeux devant lui. Voilà qui prouve qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opéra, sous l'oeil paterne des commissions budgétaires, que pour se livrer à l'agriculture qui est moins directement protégée par l'État. Mais il y en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple: un malheureux matelot attendait patiemment son réengagement d'un riche armateur qui ne se pressait guère, comme ont coutume de faire les gros seigneurs vis-à-vis des petites gens. Seul, dans une salle où l'avait oublié le caprice du maître, l'homme aux flancs cuirassés d'un triple airain y sentit bientôt descendre une faim abominable. Il n'avait dans sa poche qu'un méchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans un ordre admirable, de gros oignons étaient rangés. Il en prit un, le mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mangé le plus clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection d'oignons uniques qu'il se disposait à vendre pour remettre ses bateaux à la mer. Plusieurs variétés introuvables de tulipes s'anéantirent dans ce désastre. C'est assurément un malheur, mais quelle admirable leçon pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde!
* * * * *
Décidément, de toutes les tulipes que j'ai admirées là-bas, derrière le vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je préfère est la blanche qui semblait comme éclaboussée de pourpre vivante. Celle-là évoque un poème que je lus autrefois, à moins que je ne l'aie inventé et que je préfère encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour héros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou, amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes. Et, dans leurs yeux, un scintillement d'étoiles. Je crois même me rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volonté, du moins, sinon de par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays étaient poètes quelquefois, comme notre Charles d'Orléans qui fut un des bons rimeurs de son époque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins, comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les rythmes les plus harmonieux, les mélancolies de son âme et les cruautés de l'adorée. J'ai même traduit, sinon simplement imité sans l'avoir connu, un de ses courts poèmes dans le sonnet qui suit:
J'ai caché dans la rose en pleurs
Les larmes qu'il faut qu'on ignore,
Pour que la rosée et l'aurore
Les confondent avec les leurs.
Puissent-elles, à ses couleurs,
Apporter plus d'éclat encore,
Et puisse la main que j'adore
La trouver belle entre les fleurs!
Entre toutes la rose est celle
Dont l'âme jalouse recèle
Le mieux ses parfums au soleil,
Et de qui la lèvre embaumée
Garde le plus d'ombre enfermée
Sous son beau sourire vermeil!
Mais bah! l'adorée se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah cueillait pour elle. Elle était capricieuse comme toutes celles qui sont belles. Son caprice était l'amour de quelque fleur plus rare, plus sauvage et que ne possédât aucun jardin. L'idéal de la femme est le plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rêves déraisonnables. Il est chimérique en diable, tandis que le nôtre, qui est vivant dans sa beauté, nous induit en courage et en sacrifices réels. Ses imaginations nous sont de véritables tortures. Un jour qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui montra, par delà un précipice, sur le bord escarpé d'un torrent qui courait sous une toison d'écume argentée, une plante étrange que surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.—«Voilà la fleur que je voudrais, dit-elle. Mais je vous défends de me l'aller chercher.» Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plongé dans le gouffre, en sortait comme par un miracle, et violemment jeté sur l'autre rive, mourait la main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts déchirés aux rocs. Ces taches sacrées en avaient moucheté l'immaculée blancheur; ces gouttes rouges avaient baptisé la première tulipe pareille à celle que je préférais dans le ridicule panier. Ma fable ne vaut-elle pas bien celle de ce misérable Narcisse
Dont les honteuses mains creusèrent le tombeau,
comme a fort bien dit le poète Henri Cantel? C'est décidément cette tulipe-là que je vais acheter pour vous, ma chère âme, cette tulipe blanche où coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beauté du prince Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous êtes de tout point pareille à celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les étoiles qui mènent les bergers aux pieds des Dieux!
[Illustration]
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