POÈME DE MAI
Vous ne voulez pas le croire, ma chère, mais nous sommes en Mai. Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes parfumées? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son armure d'émeraude? Mais le mien, tout prêt à fleurir, me dit que le Printemps est bien là malgré la mélancolie du ciel et la pauvreté des premières verdures. Je suis fidèle aux dates comme le calendrier lui-même. Je vous jure que le temps est arrivé d'aller cueillir des bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses à l'oreille sous l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans les gazons noyés de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumière. Nous n'irons donc pas sur le bord de la rivière qui chante, comme au Mai de l'an passé qui ne nous fut, à tous deux, qu'une longue promenade dans les bois. C'est auprès du feu flambant encore que nous évoquerons la vision des riants paysages inondés de soleil, des eaux glissant sous un rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela soit en nous! Car tout cela n'est que le réveil des impressions qui sont la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chère âme, l'hommage du jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus fidèles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur mieux la voix caressante des fauvettes sous l'épaisseur obscure des feuillées. Le trouble où me met votre beauté sera comme le frisson que le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutôt:
* * * * *
A l'ombre douce de la nuit
De tes cheveux l'ombre est pareille.
Et la nacre des perles luit
Aux fins contours de ton oreille.
De lis ton front est velouté:
Sur ta bouche meurt une rose,
Car tout rappelle, en ta beauté,
Le teint de quelque belle chose.
Pour tes yeux seuls je cherche en vain.
Il semble qu'en eux se confonde
Le ton changeant qui fait divin
Le mirage du ciel dans l'onde.
Tous tes charmes ont leur couleur
Où mon coeur se complaît sans trêve….
Mais tes beaux yeux quelle est la leur?
—La chère couleur de mon Rêve!
* * * * *
Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre avec vous les jours passés; car ils ne suffiraient plus à ma vie d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en elle l'impatience du désir et la puissance des joies. Les bonheurs accumulés ont fait comme un lit de fleurs très profond et très élevé au bonheur que je rêve. En vous suivant, je me suis tout naturellement rapproché du ciel. Je plane très au-dessus des routes autrefois suivies et, si douces qu'elles aient été, votre bras s'appuyant sur le mien, je ne veux pas redescendre. L'abîme qui me tente est celui d'en haut, profond et plein d'étoiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant; mais pour être plus assurés que nos âmes se sont mêlées davantage et que tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah! dans les sentiers silencieux où nous marchions l'un près de l'autre, où je buvais votre souffle, ma tête penchée vers votre tête, il me semble que si nous y revenions, mes lèvres n'y quitteraient plus vos lèvres. Ah! sur les gazons pleins de marguerites, où nous allions nous asseoir, quand le soleil déclinait derrière les grands arbres teintés de rouge et d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semées, nous les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous! Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour décroître ont, seuls, raison de chercher l'oubli. Celui que votre beauté m'inspire n'est pas de ces affections périssables. Il est en moi plus que moi-même, toute ma douleur comme toute ma joie.
* * * * *
Dans l'amour farouche où, sans trêve,
Je m'abîme et dont je mourrai,
J'ai mis l'orgueil désespéré
D'un coeur qu'avait trahi son rêve.
Car je porte au flanc gauche un glaive
Invisible et si bien entré
Qu'il s'enfonce, plus acéré,
Quand ma lâche main le soulève.
S'alourdissant sous mon effort,
Il fouille, plus avant, plus fort,
Dans ma poitrine, jusqu'à l'âme,
Et son poids grave dans ma chair
Un nom, ton nom cruel et cher
Qu'un jour écrivit sur sa lame.
* * * * *
Mais vous ne m'écoutez pas, ma mie. Ah! femme que vous êtes! Comme, au fond de votre être, vous êtes bien plus à la Nature qu'à l'Amour. Tandis que je vous chante mes tortures et mes délices, vos yeux se perdent vers des lointains où ma voix ne parvient guère. Mes vers vous consolent mal des roses absentes et votre pensée est toute au regret des lilas attardés. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs de cette année viennent tard, peut-être dureront-elles plus longtemps, et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne!
[Illustration]
[Illustration]