CHOSES VÉCUES

Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre éternel sujet de discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je préfère, et comme je vous réponds tantôt: la rose! tantôt: l'héliotrope! tantôt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos sombres cheveux, comme dit un vers célèbre de Coppée, ou qui palpite en haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en concluez que je n'ai aucune fixité dans les goûts et vous m'accusez très haut d'inconstance, vous à qui je me suis lié par une immortelle tendresse.

Vous allez jusqu'à me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est…. Non! j'ai juré d'être décent aujourd'hui. J'écris pour les académiciens et pour les demoiselles.

Où en étais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions aussi inattendues. Eh bien! pour clore un débat qui a trop duré, je vous avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre bouche, ni l'héliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser à vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent être demeurées à vos doigts effilés; ce n'est pas non plus la pivoine dont les pétales transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli nez latin, ni l'iris marin qui a les délicieux balancements de votre tête mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrées, a les lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthémis dont l'innombrable épanouissement et la gloire constellée n'a d'égal que le faisceau fleuri de vos grâces et de vos splendeurs. La fleur que je préfère, je ne sais pas son nom,—ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus savante en botanique que moi;—c'est une fleur à peine, une façon de petite herbe sauvage. Elle s'est trouvée prise dans la feuille de lierre que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour la première fois et que vous pliâtes en deux pour la cacher dans mon portefeuille.

J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystérieux et inexorable pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinée! c'est-à-dire: le Bonheur! si cela vous plaît, ou: l'immortelle Détresse, s'il vous convient de me faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de Linné ou de Jussieu!

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Nous en sommes à peine aux fraises, ma très chère et très belle aimée. Je crois même avoir fait rouler dans votre assiette les premières que le Midi nous ait envoyées. Vous avez déjà rêvé de cerises et vous m'avez signalé des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le présent, des fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos lèvres.

Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que nous garde le développement des saisons, venir à son époque. Il est imprudent de vouloir hâter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en avez-vous pas trouvé un, fort cruel pour moi, à me faire attendre longtemps, longtemps, et jusqu'à me désespérer, un bonheur dont je faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des fraises de l'amour dans le bois mystérieux des espérances. Votre beauté m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanières qui donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rêve, je ne sais quoi d'enchanté où le désir s'ose, à peine, aventurer.

L'idée de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien qu'à effleurer votre joue. Nous avons goûté des joies très douces et très incontestables à ces innocentes caresses: joies pour vous à me faire souffrir, me voyant de plus en plus dompté, et joies pour moi-même à me perdre dans l'extase où me plongeait votre seule vue. Cela ne pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu que la félicité plus complète qui devait suivre l'immense félicité des tendresses sans réserve fût comme le fruit mûr qui se détache de la branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux chairs fermes, aux duretés virginales; puis l'égrènement de rubis des groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutés des abricots; les raisins revêtiront leurs transparences nacrées; puis enfin la pêche apparaîtra dans les corbeilles, la pêche dont le duvet imperceptible fait penser à celui dont vos belles épaules sont parées. Nous ne sommes qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la douceur d'espérer jusqu'à ce que vienne celle de se souvenir!

[Illustration]