BROUILLARDS
Une poussière d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre, comme si quelque planète éteinte s'y était brisée à l'infini. C'est comme un voile de lumière diffuse entre nos regards et les choses qui y deviennent vagues et vacillantes et comme délivrées des lois rigides de la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indécisent, les images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde des réalités vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie d'imagination que ce phénomène maudit des gens hâtifs et des cochers et qui s'appelle: Brouillard.
Aller enfin un peu sans savoir où l'on va! Pouvoir rêver au bout de son chemin l'horizon de son rêve! marcher dans l'inconnu; construire autour de soi des paysages de féeries; emporter sous son front le décor de sa pensée! Et cette révolte elle-même de toutes les activités banales empêtrées dans ce filet d'obscurité menteuse! Tout cela a pour moi un charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matérielle de l'Idée, un instant affranchie des servitudes coutumières.
Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tramé sur la route par l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament, le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant à l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret.
La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache maintenant le mystérieux lever des étoiles. C'est le même milieu où tout est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les lumières traversant cette ombre d'éclairs pâles pareilles à des feux follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous, inquiète, affolée, quaerens quem devoret. Tout cela est empreint d'une mélancolie et d'une terreur où je me suis complu souvent.
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Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment les amours vraies commencent. Tout à coup et, sans qu'on sache vraiment pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le passé y descend derrière un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des spectres charmants et l'écho de leurs voix envolées ne tinte plus que des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutôt le souvenir lui-même n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle inconnu balaye et fait pirouetter les nuées comme des feuilles mortes. C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baisées et dont les couleurs se confondent. Le cerveau goûte une douceur secrète à se sentir comme balancé dans ces fumées. C'est l'approche d'un de ces rares matins de l'âme qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'être tout entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement d'une aurore! C'est ainsi que vous avez passé près de moi, ô vous que je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant, j'étais pareil au voyageur que des brumes épaisses ont surpris et qui ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumées. Dans cette demi-clarté diffuse, vos yeux luisent tout à coup, troublants et furtifs. Après eux la nuit me sembla plus profonde où s'abîmaient toutes mes impressions. Je traversai des périodes d'angoisse et de doute, perdu dans ce néant où ma main mit si longtemps à retrouver la vôtre! L'aube fut lente à naître, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pâleur divine de sa face pareille à la vôtre, semblant porter, dans le flot noir de ses cheveux dénoués, les ombres qu'elle venait de chasser et de vaincre, comme Diane portait à son épaule son butin traînant après son carquois!
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Nous fîmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des temps décriés comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le Bois n'était pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et des rues. Les passants, qui ne se révélaient à nous qu'en nous frôlant, nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en éprouvai, par le pressement de mon bras, un contre-coup délicieux. Vous n'aviez aucune bonne raison à me donner quand mes lèvres cherchaient tout à coup les vôtres, aucun témoin possible à évoquer pour réprimer mes audaces. Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid pénétrant vous fit mal, et ce silence à deux semblait nous isoler encore davantage, mieux consacrer une communauté de pensées qui n'a pas besoin de s'affirmer par des mots. Nous étions, pour moi, pareils à ces fiancés juifs qu'un même drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'était un encens d'hyménée dont nous étions comme baignés et rendus invisibles. Une musique immatérielle emplissait le vide de nos propres paroles, une musique d'épithalame qui chantait les grâces infinies de votre personne et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait alors doucement le visage! C'était l'âme du printemps prochain qui venait déjà me promettre sur votre bouche les ivresses à venir dans le réveil sacré des choses! Et l'âme du printemps ne mentait pas!…
Hélas! pourquoi le brouillard n'évoque-t-il pas seulement les délices de mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand le doute me vint et que l'âme de celle que j'aimais me fut soudain si obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et comme un désespéré! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites, seul en me disant que, peut-être et grâce à leur trahison, elle passait tout près de moi, doucement appuyée au bras d'un autre ami.