TAÏAUT
Je m'étais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers médiocre:
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
Ajoutons, pour la défense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'éclectisme où les opinions ont, pour le plus grand nombre, la durée d'un vêtement, et tout le monde sait comment les vêtements sont confectionnés avec les draps sophistiqués et les machines à coudre contemporaine. Il n'y a plus que les académiciens qui se commandent des habits solides, les académiciens et les trépassés opulents, par l'excellente raison que, comme le dit un vieux et sage proverbe:
Quand on est mort, c'est pour longtemps.
Le rêve appesantit notre imagination et notre pensée sur les derniers mots qui, pendant la veille, ont donné dans notre oreille et même simplement dans notre cerveau. «Ce vers a raison, me dis-je à peine engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'après avoir été immuable dans mes goûts, pendant une quarantaine d'années, j'éprouve un vague besoin d'essayer des goûts des autres et de consacrer une période de ma vie au moins égale, s'il plaît à Dieu, à brûler soigneusement tout ce que j'ai adoré et à adorer tout ce que je brûlais consciencieusement. Je vais rechercher l'amitié des dames maigres pour connaître par quel charme mystérieux elles remplacent ce qui leur manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chasteté des carmes qui s'adressent à des mythes et des illusions fondantes sous l'audace déçue des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'êtes pas encore mon fait, puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le dé de Jenny l'ouvrière. Jeûnez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui vous amusera à passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce temps-là, fidèle à mon programme de palinodie complète, je lirai de la prose de Caro et des poésies de Camille Doucet, pour apprendre comme la banalité des pensées peut exalter l'âme et la médiocrité des rimes enchanter l'ouïe; ou bien je ferai ma société ordinaire d'hommes politiques qui m'apparaîtront désintéressés, patriotes et pleins de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes opinions. A moins que je ne parie aux courses, mêlé à la foule sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise, mais j'écris en français comme je prononce), ou que je m'habille en sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de trouver imbéciles pour cette puérile raison!»
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Et, les formes du songe d'abord indécises se figeant, plus solides dans mon cerveau, comme ces nuées légères qui, après leur course vague dans le ciel, semblent prendre corps à l'horizon, marches de marbre rose, sur lequel le soleil déclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans le domaine de l'action et, ayant médit de la chasse plus que de tout autre exercice élégant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma mémoire me disait bien mille choses désagréables, me rappelant que, la veille encore, je tenais à un Nemrod endurci ce discours plein de prud'homie: «Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par tempérament, à un acte belliqueux que mû par un sentiment extraordinaire de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de l'âme, je n'y trouve aucune cause d'inimitié contre les lièvres et contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vécu dans les bois et j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi, l'éclat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rosée. Je retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'étais presque fier de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprès de moi, en ayant l'air de m'admettre dans leur intimité. Un sentiment de fraternité s'élevait en moi à leur approche, et puisque les oreilles ont été données aux êtres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, à voir la longueur des leurs, qu'ils étaient des quadrupèdes doctes et savants, venus pour m'observer moi-même et faire, aux sujets de mon espèce, des mémoires à leurs sociétés d'encouragement. Loin de songer à les tourmenter, je m'efforçais donc de leur paraître beau, noble, intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes. Car, s'il est flatteur d'être loué par son semblable, combien l'est-il davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanité!» J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire, comme un simple député. Mon permis était en règle, mon fusil chargé. A moi, Rustaud! A moi Médor! Taïaut! Taïaut!
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Les impressions se mêlent volontiers dans l'état où j'étais le penseur endormi. J'avais lu dans la journée le très curieux livre et très instructif de mon ami Léonce Détroyat: La France dans l'Indo-Chine, et le passage suivant sur la façon dont on chasse le cerf dans l'île de Battambang m'était resté dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot: Cette chasse est pratiquée par des chevaux d'une race particulière, à demi sauvages et dressés à cet effet. Monté par son cavalier, dès que le cheval aperçoit le cerf, il se précipite à sa poursuite avec une vitesse vertigineuse qui lui permet même de le dépasser. Dès qu'il l'a atteint, il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achève à coups de sabots. Comme récompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi triomphant au village…. J'en avais déjà assez de leurs chiens; Médor et Rustaud étaient deux bêtes assourdissantes. Et, sans tirer un seul coup de mon fusil que je pendis à un arbre, je fis venir, avec la rapidité dont nos voeux disposent dans le rêve, un de ces petits chevaux de l'île de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais déjà enfourché ce diabolique coursier à la crinière noire comme vos magnifiques cheveux, ma chère, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que, ne connaissant pas le chemin de l'île de Battambang et étant, comme vous le savez, un peu casanier de nature, j'étais resté dans le bois de Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes promenades.
C'était un samedi soir, après le départ des cavaliers et des piétons, dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration de la grande Ville, sous une belle clarté de lune qui étendait, par les allées, de grandes nappes d'or pâle comme pour inviter les esprits nocturnes à leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin d'étoile dans la coupe rapidement formée des vobulis. Je m'abandonnais, je l'avoue, à mille pensées très lointaines de la chasse commencée. Je vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches à peine détendues par un frisson de brise. Tout à coup, mon petit cheval dressa furieusement les oreilles; sa crinière se hérissa, si haute qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta à la poursuite d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traîner après elle l'image allongée et double des appendices jumeaux dont son front était paré. C'était un cerf! un cerf magnifique échappé sans doute du Jardin d'acclimatation! Ma monture était comme ivre de carnage entrevu! J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanquât par terre. Elle allait atteindre sa victime et levait déjà sur elle la menace mortelle de ses sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et la force de maîtriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien. Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents déjà tendues sur l'échiné du fuyard, je le clouai sur place. Il était temps! Ce n'était pas un cerf que nous avions forcé, mais un homme, un monsieur très bien, un marié du jour que nous avions rencontré dans l'après-midi, sa jeune femme toute blanche au bras, et en tête d'un cortège d'amis. Toujours en habit noir, il s'était jeté à genoux:
—Eh quoi, monsieur, déjà? ne pus-je m'empêcher de lui dire avec compassion, pour excuser l'erreur dont il avait été l'objet de la part de mon cheval et de la mienne.
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Mais l'émotion avait été trop forte et je me réveillai. Je résolus immédiatement, pour ne plus m'exposer à de tels périls, de reprendre mes goûts antérieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chère âme, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant pourtant que le nôtre!
[Illustration]
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