L'HYMNE DES BRUNES

A Catulle Mendès.

Vous doutiez-vous, mon cher Mendès, que vous soulèveriez l'ire des brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voilà confondu dans un même anathème avec Maizeroy, également convaincu de n'aimer que les toisons dorées baisant l'ivoire des épaules. Or voici que les porteuses de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoréen, ont élevé vers moi leur plainte et m'adjurent d'être leur champion contre vous. Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer m'arrive de par delà la Méditerranée, comme un alcyon dont l'aile s'est trempée au flot salé. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, datée de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous y trouveriez certainement le sort d'Orphée qui n'eut d'autre tort peut-être que de trop pleurer devant la beauté farouche des Ménades, les charmes dolents et baignés de mélancolie d'Eurydice.

Par quoi ai-je mérité d'être ainsi choisi pour défendre la splendeur sombre des crinières faites de nuit et pour répéter aux échos le doux vers Virgilien:

Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.

où est chantée la saveur de la noire airelle? Sans doute par la sincérité d'un passé amoureux qui demeura, en effet, presque constamment fidèle à la beauté brune, malgré quelques excursions dans les champs de blés tout noyés de soleil vivant. Je ne blasphémerai pas cependant vos charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et à qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel où presque tout me fut torture. La vérité est que mes vraies douleurs et mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en elle le secret horrible de mes désespoirs et de mes joies, dont le pied triomphant m'écrasa le coeur, est coiffée d'un casque d'ombre; et cela est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en célébrant ses splendeurs cruelles.

* * * * *

Plus souples, plus légères que les fils dont la nuit
Tisse le voile obscur où son front se recèle,
Et plus enveloppants sont les cheveux de celle
Vers qui mon seul espoir désespéré s'enfuit;

Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit,
Leur magnifique éclat sous ma lèvre étincelle,
Comme, dans le ciel noir où l'ombre s'amoncelle,
Des étoiles le choeur soudain s'allume et luit.

Comme dans un linceul vivant et que soulève
Chacun des battements où se rythme mon rêve,
Dans leur réseau divin j'ai mon coeur enfermé.

Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie,
Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie
Le doux et cher fardeau de leur flot parfumé.

* * * * *

O vous qui portez le signe redoutable des défaites innombrables de mon coeur, Sulamites aux tempes nimbées d'ébène, je dirai, puisque cela vous amuse, l'ineffable torture où me mit la contemplation de vos grâces triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un Pactole de lait où palpitent, ça et là, des parcelles de soleil; tandis que tout est gaieté dans le printemps rose de leurs joues, l'éclat de votre peau, à vous, est comme tissé de rayons de lune, de rayons d'argent pâle où frissonnent les mystères sacrés de la nuit, et votre pâleur mate, votre pâleur divine semble avoir besoin de notre sang pour y boire les chaleurs inquiètes de la vie. C'est lui qu'aspire silencieusement le baiser de vos lèvres froides, tragiques amantes dont le sourire même cache d'invisibles morsures. Sur les épaules doucement veloutées de vos rivales semble toujours flotter une lumière d'aurore; ce sont les clartés stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre poitrine où la transparence des chairs fait courir le réseau bleu des veines, le réseau d'azur pâle qui se perd dans le marbre. Tandis que la beauté des blondes est comme un éternel appel au plaisir, votre attirance, à vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je guère pour vous moins de haine que d'amour, ô vous qui m'avez traîné dans les géhennes, femmes au front lilial encadré de flottantes ténèbres!

* * * * *

Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce:

Comme le vol d'une hirondelle,
Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux,
Double, en passant, une ombre d'aile,
Se dessinent tes noirs bandeaux.

Leur ombre jumelle se joue
Sur le ciel de ton front qui luit,
Et jusqu'aux roses de ta joue,
De sa corolle étend la nuit.

Avant que l'hiver n'effarouche
L'oiseau fidèle, si tu veux,
Je poserai longtemps ma bouche
Au sombre azur de tes cheveux.

* * * * *

Mais, au fait, si celles qui m'ont élu pour plaider contre vous, ô Maizeroy, ô Catulle, étaient ce que nos aïeux appelaient des: «brunes piquantes»! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de simples «brunettes!» Ah! que j'aurais été daubé dans ma défense et comme je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris à la beauté du Diable. Je m'en tiens encore à celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le seul dont je l'honore. Au cas où ma religion aurait été indignement surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi:

La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles;
Le jour,—blanc sur le front,—sur la bouche vermeil:
C'est cette ombre jumelle et ce double soleil,
Que celles que je sers doivent porter en elles.

Et je leur veux aussi les grâces solennelles
Des déesses d'antan sortant de leur sommeil.
Car mon esprit païen au ciel même pareil,
Ne resplendit qu'au choc des beautés éternelles.

Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs;
Mes bras ne s'ouvrant bien qu'à la rondeur des flancs
Dont le marbre vivant s'élargit en amphore.

Telle est la Femme au corps par mon désir mordu
En qui s'incarne l'heur de mon rêve éperdu
Et dont l'amour cruel sans trève me dévore!

[Illustration]