III
C'était à l'heure, déclinante encore à peine et tout à fait exquisément, où les ardeurs méridiennes n'ayant laissé dans l'air que de délicieuses tiédeurs, les ombres des grands arbres s'allongent plus obliques, cependant, qu'à l'horizon, le soleil descend dans une buée d'or, épuisant ses dernières splendeurs occidentales en une voluptueuse caresse de sa mourante lumière, traînant par les eaux courantes, des ruisseaux de son sang divin, mettant une crête rose aux cimes, une crête vibrante comme une insensible fumée. Comme Bittermol, en même temps que sa laideur, avait répandu la bêtise à profusion, autour de lui, tous les hôtes de la douairière des Étoupettes, au lieu de savourer, en quelques méditations silencieuses, cette mélancolie des choses à l'approche du soir et devant le lever d'argent des étoiles, s'en étaient allés jouer, sur une façon de piste anglaise découpée derrière la maison, à quelqu'un de ces jeux sportifs et mondains à outrance où ne se développe pas précisément le génie des races. Seuls, Liane et Fernand, que la corruption générale conjurés par leur tendresse ingénue n'avait pas encore atteints, étaient demeurés sur la pelouse, où de frisantes clartés soulevaient comme une floraison artificielle, à se promener les cheveux mêlés, les mains enlacées, et souvent la bouche bien près de la bouche, si bien qu'une abeille n'eût su laquelle de ces deux roses choisir. Et, bien qu'ils fussent tout près de la boule, abominable présent de Bittermol, ils avaient vraiment bien autre chose à se dire qu'à se montrer, l'un à l'autre, leurs jolis visages défigurés, et ils n'y faisaient vraiment pas plus attention qu'un couple de papillons à une pomme. Tout près, tout près ils passaient cependant et presque au pied, en leur quasi-amoureuse promenade; lors, sur une touffe d'herbe humide encore de rosée, Liane, en un faux mouvement, tomba, ses petites mains en avant, sur le ventre, sa jupe et sa chemise s'étant malencontreusement soulevées par derrière, en cette chute d'ailleurs sans danger. Toute riante, elle se releva, mais sans rabattre immédiatement sa chemise et pas assez vite pour que Fernand, en courant à son secours, n'aperçût, en une rapide vision, le derrière de sa petite amie, amplifié par la boule miroitante, en de monstrueuses proportions. Ce ne fut qu'un éclair, qu'une seconde de rêve, mais qui dévia instantanément, du coup, son esthétique et en fit le martyre d'une obsession dont sa vie est encore empoisonnée. Aucune femme ne lui paraît plus belle et complète, depuis que son regard embrassa cet au delà des formes naturelles. Il a voyagé en Orient, causé avec des odalisques qui feraient éclater un fiacre. Tout ça demeure encore bien en deçà de ce qui lui fut révélé en cette fatale soirée. Il a, en ce pétardier sujet, la folie des grosseurs, aussi inguérissable que l'autre. Inutile de vous dire qu'il a refusé d'épouser Liane, à moins que celle-ci ne consentît à avoir une boule, comme celle de la pelouse, pendue au ciel du lit nuptial, ce que cette honnête jeune fille refusa avec horreur et dégoût. C'est ce qu'il appelait, en son cynique langage, le multiplicateur conjugal. Il est désormais de ceux qui appartiennent à la fatalité, comme un héros des drames eschyliens, vivant par-delà la vie, les regards tournés vers un monde mystérieux, abîmé dans les suggestifs recueillements d'une chimère impossible. Entre d'insuffisantes réalités, il demeure solitaire et perdu dans son rêve. C'est bien triste, en vérité.
Et quelle leçon! Éternelle, et qui prouve bien que le manque de goût, et l'absence de sentiment d'art sont le grand péril social, la source de tous les maux, le chemin de tous les crimes.