I
Il paraît que, de mes humbles écrits sur l’Amour, se dégage un mépris absolu de la Femme. C’est, au moins, l’opinion d’une Dame qui ne me l’envoie pas dire, mais charge la poste de m’en informer. Comme compliment de Jour de l’An c’est médiocre. Je ne connais pas la donataire de ce généreux aphorisme, mais ce me serait un grand désespoir d’apprendre qu’elle est un miracle de Jeunesse et de Beauté. Quant à sa perspicacité j’ai, sur elle, mon opinion faite. Elle n’entend rien à ce qu’elle dit.
Suis-je assez pusillanime! Je fus si troublé, au premier abord, pour ne pas dire douloureusement surpris de cette opinion sur mon compte, que je descendis, sincèrement, résolument, au fond de ma conscience. Mais je n’y rencontrai qu’une protestation indignée contre ce singulier jugement, et je me demande encore comment je l’ai pu encourir.
Est-ce pour avoir insinué, timidement d’ailleurs, que nos terrestres compagnes n’étaient pas des modèles de fidélité? Je n’ai jamais songé à leur en faire un reproche, ne trouvant pas que l’homme mérite qu’elles lui donnent davantage, estimant qu’il ne mérite pas toujours le soin discret qu’elles mettent à le tromper. Leur plût-il de ne pas même prendre cette peine et de ne lui éviter aucune torture, qu’il n’aurait pas encore le courage de se détourner d’un supplice qui est sa vie, et qu’il tendrait lâchement, à l’affront, une tête résignée. Dans un monde où les impressions d’autrui se mesurent à mes impressions propres, la Femme m’apparaît comme l’Être mystérieux qui noue et dénoue les destinées, suscite les héroïsmes ou les réfrène, précipite les châtiments, apaise les colères, console les désespoirs et joue, sous une forme vivante, le rôle implacable et divin de l’antique fatalité. Je me la représente, comme Hélène sur les ruines d’Ilion, un pied sur l’humanité vaincue, le front dans la caresse des lumières et des parfums, élevant, seule, devant l’éternelle beauté des choses, le spectre d’une beauté supérieure à toutes les autres. En son corps vit le rythme puissant des lignes et la loi délicate des harmonies; le secret des dominations superbes, où s’affirment les droits sacrés de la faiblesse, habite son esprit; son cœur est l’abîme de miséricorde et de pitié où le pardon attend nos misères. Elle est, par sa fragilité même, l’image du Rêve que nous portons en nous: rêve de splendeurs abolies, de Paradis fermés, de destins glorieux entrevus. Elle est, dans notre vie, comme un hôte du ciel que nous devons traiter en maître.
Sarpejeu, Madame, si tout cela est du mépris, je me demande où commencent l’admiration et le respect?