II
Est-ce donc que le désir que nous élevons vers la femme est un outrage?
Si vous saviez de quelle humilité profonde est faite ce culte en apparence grossier, quel trouble religieux est au fond de cette ferveur sensuelle, vous ne daigneriez pas en être offensée pour celles que vous en défendez... contre moi, du moins. N’ai-je pas assez souvent et assez mélancoliquement médité sur l’immense disproportion des délices qui nous viennent de la femme et du peu que nous osons lui offrir en échange? Son amour est fait de condescendance et le nôtre d’audace folle. Je l’ai proclamé cent fois. Est-ce que la reconnaissance de mes souvenirs n’est pas, à ce point de vue, le plus éloquent des aveux? C’est en réalité la femme qui fait, en descendant vers nous, le chemin que nous croyons parcourir les pieds saignants, pour monter jusqu’à elle. La terre nous mord au talon et jamais l’espace qui nous sépare ne serait franchi si elle n’avait, elle-même, des ailes. Je plains sincèrement l’homme qui n’a pas ce sentiment de notre indignité, en qui le respect dompteur de la beauté n’éteint pas, un instant du moins, les fièvres de la chair, qui ne tremble pas, comme au seuil d’un temple, devant la couche où l’attend le premier baiser!
Celui qui n’a pas connu ces terreurs délicieuses, ces hontes mortelles, savouré cette humiliation intime dans l’extase d’un autre Être, celui-là ne sait pas les joies les plus secrètes et les plus profondes de l’Amour.
Comme un voyageur qui, parvenu au sommet des pics neigeux, promène un regard vide sur les immensités béantes, sans songer à regarder, à ses pieds, l’obscur paysage des vallons, il ignore la hauteur de son bonheur. Dans ce que ma tendresse éperdue pour la femme a de moins quintessencié, c’est-à-dire dans l’ardeur même de possession qu’elle m’inspire, je ne trouve donc que craintifs hommages et je cherche en vain le mépris.