III

Dans l’amertume même de mes déceptions je n’ai jamais rencontré la haine. Je ne suis pas du même sang qu’Ajax injuriant les dieux. A l’homme seul j’ai réservé mes colères, pour tout ce que j’ai vu de vil en lui, et jamais elles ne furent plus vibrantes que devant le spectacle hideux que m’inspirent mes contemporains. En dehors même des fanges où son ambition et sa cupidité le plongent, alors même qu’il souffre par la femme—indigne qu’il en est souvent—c’est à sa lâcheté seule que j’en veux et non aux instincts admirables de torture de son bourreau. Loin de moi l’idée de révoltes inutiles. La gloire du soleil se rit du vol ensanglanté de nos blasphèmes. Ainsi la Beauté plane fort au-dessus de nos plaintes et de nos rébellions. Tout est excuse pour les crimes de la femme et ses faiblesses portent, en elles, leur pardon. Non pas qu’elle ne mérite d’être traitée comme un être moral—il y aurait, dans un tel jugement, quelque chose de dédaigneux—mais parce que la morale rigide, dont s’accommode la brutalité de notre nature, est forcée de s’assouplir pour elle et de s’ingénier aux délicatesses de son tempérament et de son esprit. Elle a droit,—et elle le sait—à certaines inconsciences, parce que sa mission est à la fois cruelle et douce, et c’est à ces inconsciences d’ailleurs que nous devons, le plus souvent, ses bontés. Il y aurait donc, de notre part, grande injustice à nous en plaindre. On a beaucoup discuté sur la faiblesse de la femme et la facilité de ses chutes. Mais on n’a pas assez loué ses admirables facultés de relèvement. L’homme déchu s’enlise dans les fanges et y disparaît. C’est l’expérience de tous les jours et jamais elle ne se prodigue autant, sous nos yeux, qu’en ces heures troublées où l’honneur flotte comme un vaisseau désemparé sur les abîmes et menace de ne plus être que le nom d’une chose à jamais engloutie. Mais que de femmes tombées nous avons revues debout, purifiées par quelque noble sentiment, courtisanes devenues épouses loyales, épouses infidèles devenues mères sublimes! Rien de plus fréquent, pour qui sait regarder autour de soi, que ces magnifiques sursauts de la Femme vers l’idéal longtemps déserté, et ces résurrections de l’âme engourdie, ce réveil de la conscience sont, chez elles, spectacle commun.

Dans un monde dont l’impeccabilité n’est pas précisément le fait, il me semble que cela seul suffit à constituer une façon de supériorité morale. Mais, au moment même du plus grand abaissement, entre le drôle qui se parjure pour être nommé député et la fille qui se donne pour avoir du pain,—voire même des bijoux,—je n’ai jamais hésité un instant. D’autant que ce qu’ils vendent, l’un et l’autre, est diantrement plus précieux chez celle-ci que chez celui-là.