APPENDICE.


I.
LE TESTAMENT DU ROI VOLTAIRE.

Voltaire a légué à la France la Révolution de 1789, à l'Europe la haine des ténèbres, à l'humanité l'évangile du bien, au monde la monnaie de l'esprit.

Tous les philosophes, de Platon à Descartes, avaient bâti des châteaux de fées et combattu des chimères. Voltaire éleva le temple de l'esprit humain et combattit «les monstres de la superstition».

On a dit qu'il aurait mieux fait de mourir sans testament, comme on a dit de Jean-Jacques qu'il aurait mieux fait de mourir sans confession. Voltaire, en effet, écrivit à son dernier jour un testament sous la dictée de sa nièce, où il oubliait les pauvres parce que madame Denis était insatiable. Mais était-ce bien là le testament de Voltaire?

Non, le testament d'un homme de génie, c'est son œuvre.

Une bonne fortune m'a mis entre les mains les derniers papiers de Voltaire—des pensées écrites au jour le jour, souvent pendant les heures blanches de la nuit,—les dernières malices de ce démon sans repentir, les dernières vérités tombées de cette grande âme.

J'ai cherché dans toutes les pages de Voltaire sans retrouver ces pensées, à part quelques-unes recueillies dans le Dictionnaire philosophique. Je les donne dans le beau désordre où je les trouve, comme le graveur qui traduit une ébauche de maître sans oser corriger les fautes du dessin.

On retrouve ici le Voltaire universel: religion, amour, philosophie, littérature, beaux-arts, histoire: toutes les capitales et toutes les provinces du roi tyrannique de l'esprit humain.


Il ne faut pas forcer le peuple; c'est une rivière qui se creuse elle-même son lit; on ne peut faire changer son cours.


Il en est des différents ouvrages comme de la vie civile. Les affaires demandent du sérieux, et le repas de la gaieté. Mais aujourd'hui on veut tout mêler: c'est mettre un habit de bal dans un conseil d'État. Il faut qu'il y ait des moments tranquilles dans les grands ouvrages, comme dans la vie après les instants de passion.


Pourquoi dit-on toujours mon Dieu et notre Dame?


L'auteur le plus sublime doit demander conseil. Moïse, malgré sa nuée et sa colonne de feu, demandait le chemin de Jéthro.


Inscription pour une estampe représentant des gueux.

REX FECIT.


Nous sommes esclaves au point que nous ne pouvons nous empêcher de nous croire libres.


Un médecin croit d'abord à toute la médecine; un théologien à toute sa philosophie. Deviennent-ils savants? ils ne croient plus rien; mais les malades croient et meurent trompés.


O grandeur des gens de lettres! Qu'un premier commis fasse un mauvais livre, il est excellent; que leur confrère en fasse un bon, il est honni.


Celui qui a dit qu'il était le très-humble et très-obéissant serviteur de l'occasion a peint la nature humaine.


Le bonheur est un état de l'âme; par conséquent il ne peut être durable. C'est un nom abstrait composé de quelques idées de plaisir.


Turc, tu crois en Dieu par Mahomet; Indien, par Fo-hi; Japonais, par Xa-ca, etc. Eh! misérable, que ne crois-tu en Dieu par toi-même?


Qui doit être le favori d'un roi? Le peuple: mais le peuple parle trop haut.


L'amour est de toutes les passions la plus forte, parce qu'elle attaque à la fois la tête, le cœur et le corps.


Il faut avoir une religion, et ne pas croire aux prêtres; comme il faut avoir du régime, et ne pas croire aux médecins.


Il n'y a point d'avare qui ne compte faire un jour une belle dépense: la mort vient et fait exécuter ses desseins par un héritier. C'est l'histoire de plus d'un roi de ma connaissance.


Plusieurs savants sont comme les étoiles du pôle, qui marchent toujours et n'avancent point.


On dit des gueux qu'ils ne sont jamais hors de leur chemin; c'est qu'ils n'ont point de demeure fixe. Il en est de même de ceux qui disputent sans avoir des notions déterminées.


L'homme doit être content, dit-on; mais de quoi?


L'abbé de Saint-Pierre a voulu la paix universelle: il ne connaissait pas les lois du monde:

Un homme éternue; un chien épouvanté mord un âne; l'âne renverse la faïence d'un pauvre homme; la faïence renversée blesse un petit enfant. Procès.


Nous traitons les hommes comme les lettres que nous recevons; nous les lisons avec empressement, mais nous ne les relisons pas.


Qui a dit que les paroles sont les jetons des sages et l'argent des sots?


L'ennuyeux est la torpille qui engourdit, et l'homme d'imagination est la flamme qui se communique.


La plupart des hommes pensent comme entre deux vins. N'est-ce pas, monsieur de Maurepas?


Le lit découvre tous les secrets: Nox nocti indicat scientiam.


Cromwell disait qu'on n'allait jamais si loin que quand on ne savait plus où on allait.


Πολιτικοϛ signifiait citoyen: il signifie aujourd'hui ennemi des citoyens.


Prière des pèlerins de la Mecque: «Mon Dieu, délivre-nous des visages tristes!» Ces pèlerins-là avaient été à Pompignan.


On peut dire de la plupart des historiens d'aujourd'hui ce que disait Balzac de La Motte Le Vayer: «Il fait le dégât dans les bons livres.»


On s'est réduit partout à la vie simple. La semaine sainte de Rome et le carnaval de Venise n'ont plus de réputation. On va au bal comme à la messe, par habitude.


Les avares sont comme les mines d'or qui ne produisent ni fleurs ni feuillages.—L'honneur est le diamant que la Vertu porte au doigt.—La plus grande des dignités pour un homme de lettres est sa réputation.—Peser le mérite des hommes! il faudrait avoir la main bien forte pour soutenir une telle balance.—La science est comme la terre; on n'en peut posséder qu'un peu.

Un républicain aime plus sa patrie que ne le fait le sujet d'un roi, parce qu'on aime plus son bien que celui d'autrui.


Pénétration, science, invention, netteté, éloquence, voilà l'esprit.

L'âme est un timbre sur lequel agissent cinq marteaux; chacun frappe en un endroit différent. Il n'y a pas de point mathématique; donc l'âme est étendue, donc elle est matérielle. Dois-je dépouiller un être de toutes les propriétés qui frappent mes sens, parce que l'essence de cet être m'est inconnue? Il se peut faire que nous devenions quelque chose après notre mort: une chenille se doute-t-elle qu'elle deviendra papillon?


Ceux qui se rendent au dernier avis sont comme ces Indiens qui croyaient qu'on allait au ciel avec ses dernières pensées.


Tout corps animé est un laboratoire de chimie. Deus est philosophus per quem.


Quand Roland eut repris son sens commun, il ne fit presque plus rien. Belle leçon pour finir en paix sa vie!


Les poëtes, qui ont tout inventé excepté la poésie, ont inventé les enfers et s'en sont moqués les premiers.

Felix qui potuit rerum cognoscere causas,

Atque metus omnes et inexorabile fatum

Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari!


Les rois sont trompés sur la religion et sur les monnaies, parce que sur ces deux articles il faut compter et s'appliquer. La philosophie seule peut rendre un roi bon et sage. La religion peut le rendre superstitieux et persécuteur.


On demandait grâce à Épaminondas pour un officier débauché; il la refuse à ses amis et l'accorde à une courtisane.


Christophe Colomb devine et découvre un nouveau monde: un marchand, un passager lui donne son nom. Bel exemple des quiproquo de la gloire!


Ambassade d'un peuple de sauvages à Cortez: «Tiens, voilà cinq esclaves: si tu es dieu, mange-les; si tu es homme, voilà des fruits et des coqs d'Inde.»


Réponse d'un roi de Sparte à des orateurs de Clazomène: «De votre exorde il ne m'en souvient plus; le milieu m'a ennuyé; et quant à la conclusion, je n'en veux rien faire.» C'est la réponse de Dieu aux suppliques des dévots.


Le roi Amasis, parvenu d'une condition servile au trône, fit fondre une cuvette dans laquelle il se lavait les pieds, et en fit un dieu.


On ne dit guère aujourd'hui un philosophe newtonien, parce qu'à l'attraction près, qui est si probable, tout est démontré dans Newton, et que la vérité ne peut porter un nom de parti. On dirait les philosophes cartésiens, parce que Descartes n'avait que des imaginations, et que ceux qui suivaient sa doctrine étaient du parti d'un homme—et non de la vérité.


Aristote était un grand homme, sans doute; mais que m'importe? je n'ai rien à apprendre de lui. C'était un grand génie, je le veux: mais il n'a dit que des sottises en philosophie.—Manco-Capac et Odin, Confucius, Zoroastre, Hermès, auraient peut-être été de nos jours de l'Académie des sciences. L'homme de génie serait tombé aux pieds du savant.


Le siècle présent n'est que le disciple du siècle passé. On s'est fait un magasin d'idées et d'expressions où tout le monde puise.


Le père Tournon a fait six volumes de l'Histoire des dominicains!—et je n'en ai fait que deux de celle de Louis XIV! Et j'en ai fait un de trop.


Il n'y a pas une idée fixe dans Homère; il y en a mille dans le Tasse.

Vous voulez connaître le Dante. Les Italiens l'appellent divin; mais c'est une divinité cachée; peu de gens entendent ses oracles; il a des commentateurs, c'est peut-être encore une raison de plus pour n'être pas compris. Sa réputation s'affermira toujours, parce qu'on ne le lit guère. Il y a de lui une vingtaine de traits qu'on sait par cœur: cela suffit pour s'épargner la peine d'examiner le reste.

Quel est l'homme le plus heureux? Ce n'est ni moi, ni vous. Est-ce Archimède ou Nomentanus?

Je suppose qu'Archimède a un rendez-vous la nuit avec sa maîtresse. Nomentanus a le même rendez-vous à la même heure. Archimède se présente à la porte; on la lui ferme au nez; et on l'ouvre à son rival, qui fait un excellent souper, pendant lequel il ne manque pas de se moquer d'Archimède, et jouit ensuite de sa maîtresse, tandis que l'autre reste dans la rue, exposé au froid, à la pluie et à la grêle. Il est certain que Nomentanus est en droit de dire. «Je suis plus heureux cette nuit qu'Archimède, j'ai plus de plaisir que lui;» mais il faut qu'il ajoute: Supposé qu'Archimède ne soit occupé que du chagrin de ne point faire un bon souper, d'être méprisé et trompé par une belle femme, d'être supplanté par son rival, et du mal que lui font la pluie, la grêle et le froid. Car si le philosophe de la rue fait réflexion que ni une catin ni la pluie ne doivent troubler son âme; s'il s'occupe d'un beau problème, et s'il découvre la proportion du cylindre, de la sphère, il peut éprouver un plaisir cent fois au-dessus de celui de Nomentanus.


Dans les temps les plus raffinés, le lion d'Ésope fait un traité avec trois animaux, ses voisins. Il s'agit de partager une proie en quatre parts égales. Le lion, pour de bonnes raisons qu'il déduira en temps et lieu, prend d'abord trois parts pour lui seul, et menace d'étrangler quiconque osera toucher à la quatrième. C'est là le sublime de la politique.


Qui est-ce qui disait que son fils allait étudier, et qu'il prêchait en attendant?

Tous les siècles se ressemblent-ils? Non; pas plus que les différents âges de l'homme. Il y a des siècles de santé et de maladie.


La raison a fait tort à la littérature comme à la religion; elle l'a décharnée. Plus de prédictions, plus d'oracles, de dieux, de magiciens, de géants, de monstres, de chevaliers, d'héroïnes. La raison seule ne peut faire un poëme épique. Ah! si le Tasse avait traversé la Henriade!


On a une patrie sous un bon roi, on n'en a point sous un méchant.

Où fut la patrie d'Attila et de cent héros de ce genre, qui en courant toujours n'étaient jamais hors de leur chemin?

Le premier qui a écrit que la patrie est partout où l'on se trouve bien est, je crois, Euripide dans son Phaéton.


Il est triste que souvent pour être bon patriote on soit l'ennemi du reste des hommes. L'ancien Caton, ce bon citoyen, disait toujours en opinant au sénat: «Tel est mon avis, et qu'on ruine Carthage.» Être bon patriote, c'est souhaiter que sa ville s'enrichisse par le commerce, et soit puissante par les armes. Il est clair qu'un pays ne peut gagner sans qu'un autre perde, et qu'il ne peut vaincre sans faire des malheureux.


Celui qui brûle de l'ambition d'être édile, tribun, préteur, consul, dictateur, crie qu'il aime sa patrie, et il n'aime que lui-même. Chacun veut être sûr de pouvoir coucher chez soi, sans qu'un autre homme s'arroge le pouvoir de l'envoyer coucher ailleurs. Chacun veut être sûr de sa fortune et de sa vie. Tous formant ainsi les mêmes souhaits, il se trouve que l'intérêt particulier devient l'intérêt général: on fait des vœux pour la république, quand on n'en fait que pour soi-même.


Quand nous avons découvert l'Amérique, nous avons trouvé toutes les peuplades divisées en républiques; il n'y avait que deux royaumes dans toute cette partie du monde. De mille nations, nous n'en trouvâmes que deux subjuguées.


On aime la gloire et l'immortalité, comme on aime sa race qu'on ne peut voir.


La religion est comme la monnaie, les hommes la prennent sans la connaître.


Confucius dit: «Jeûner, vertu de bonze; secourir, vertu de citoyen.»


Les grammairiens sont pour les auteurs ce qu'un luthier est pour un musicien.


Belles paroles de Suzanne de Suze en mourant: «Grand Dieu, je t'apporte quatre choses qui ne sont pas dans toi: le néant, la misère, les fautes et le repentir.»


Les paroles sont aux pensées ce que l'or est aux diamants; il est nécessaire pour les enchâsser, mais il en faut peu.


Lord Peterborough, en voyant Marly, dit: «Il faut avouer que les hommes et les arbres plient ici à merveille.»

Il disait de George Ier: «J'ai beau appauvrir mes idées, je ne puis me faire entendre de cet homme.»

Et pourtant Milord ne se faisait entendre de mademoiselle Lecouvreur qu'à force d'or.


Un protestant avait converti sa première femme; il ne put convertir la seconde: ses arguments n'étaient plus si forts. Newton faisait souvent ce conte.


Il est aisé de tromper les savants. Michel-Ange fait une statue que tous les connaisseurs prennent pour une antique. Boulogne fait un tableau, qu'on vend pour un Paul Véronèse; et Mignard attrapé lui dit: «Faites donc toujours des Paul et jamais des Boulogne!»


Les rois et les ministres croient gouverner le monde. Ils ne savent pas qu'il est mené par des capucins: ce sont les prêtres qui mettent dans les têtes des opinions, souveraines des rois.


Le comte de Königsmark, depuis général des Vénitiens, pressé par Louis XIV de se faire catholique, lui répondit: «Sire, si vous voulez me donner trente mille hommes, je vous promets de rendre toute la France turque en moins de deux ans.»


Les jansénistes ont servi à l'éloquence, et non à la philosophie. La science de dire vaut mieux que l'art de ne pas dire.


La superstition est tout ce qu'on ajoute à la religion naturelle. Les philosophes platoniciens affermirent la religion chrétienne; les nouveaux philosophes l'ont détruite. Tout auteur d'une religion nouvelle est nécessairement persécuté par l'ancienne; mais la nouvelle persécute à son tour. La morale est la même d'un bout du monde à l'autre. Confucius, Cicéron, Platon, le chancelier de l'Hôpital, Locke, Newton, Gassendi, sont de la même Église. Dieu a fait l'or; les alchimistes veulent en faire.


La force et la faiblesse arrangent le monde. S'il n'y avait que force, tous les hommes combattraient; mais Dieu a donné la faiblesse: ainsi le monde est composé d'ânes qui portent et d'hommes qui chargent.


Les jacobins ont une bulle qui leur ordonne de célébrer la fête de l'immaculée Conception, et une bulle qui leur permet de n'y pas croire. Quand ils sont docteurs, ils jurent l'immaculée; reçus dominicains, ils l'abjurent.


Chaque nation a son grand homme: on fait sa statue d'or: on jette au rebut les autres métaux dont l'idole était composée; on oublie ses défauts. Voilà comme on canonise les saints; on attend que les témoins de leurs vices soient morts.


La cause de la décadence des lettres, c'est qu'on a atteint le but: ceux qui viennent après veulent le passer.

Tout est devenu bien commun, tout est trouvé; il ne s'agit que d'enchâsser.

Le premier qui a dit que les roses ne sont point sans épines, que la beauté ne plaît point sans les grâces, que le cœur trompe l'esprit, a étonné. Le second est un sot.


L'amour vit de contrastes. La Béjard disait qu'elle ne se consolerait jamais de la perte de ses deux amants: l'un était Gros-René, et l'autre le cardinal de Richelieu.


Les protestants ont réformé l'Église romaine en la rendant plus attentive sur elle-même; mais cette Église, devenant plus décente et plus sévère, a anéanti le génie italien. Il n'a plus été permis de penser en Italie. La liberté a enlevé le génie anglais; l'esclavage a flétri l'esprit italien.


Les idées sont précisément comme la barbe; elle n'est point au menton d'un enfant: les idées viennent avec l'âge.


Dryden, dans le Spanish Friar, dit: «Il reste à savoir si le mariage est un des sept sacrements, ou un des sept péchés mortels.»


De toutes les religions, celle qui exclut le plus les prêtres de toute autorité civile, c'est sans contredit celle de Jésus: Rendez à César ce qui est à César.Il n'y aura parmi vous ni premier ni dernier.Mon royaume n'est point de ce monde.

Les querelles de l'Empire et du sacerdoce, qui ont ensanglanté l'Europe pendant plus de six siècles, n'ont donc été de la part des prêtres que des rébellions contre Dieu et les hommes, et un péché continuel contre le Saint-Esprit.

Depuis Calchas, qui assassina la fille d'Agamemnon, jusqu'à Grégoire XII et Sixte V, deux évêques de Rome qui voulurent priver le grand Henri IV du royaume de France, la puissance sacerdotale a été fatale au monde.


Le pape prétend disposer du temporel des rois; oui, mais non pas du temporel des savetiers.


La religion fut d'abord aristocratique; plusieurs dieux. La philosophie la fit monarchique; un seul principe. L'inscription d'Isis est du temps de la philosophie: «Je suis tout ce qui est et sera; nul mortel ne lèvera mon voile.»


Ces pensées de Voltaire, retrouvées près d'un siècle après sa mort, ne sont-elles pas un autre testament? Ne dirait-on pas qu'il rouvre son tombeau pour nous faire entendre une fois de plus le cri de la vérité, le cri du combat, le cri de la passion?

Chose étrange! ce cercueil qui attend toujours son campo-santo, semble renfermer un mort vivant. C'est Lazare qui ressuscite quand passe l'esprit du Seigneur. Qui donc oserait écrire sur ce cercueil: Ci-gît Voltaire!

II.
POÉSIES INÉDITES DE VOLTAIRE.

Je connais plus de dix volumes de poésies et lettres de Voltaire que je n'ai vues imprimées dans aucune édition des œuvres de l'illustre poëte. Pourquoi ne pas les publier? pourquoi les publier? les lettres ni les poésies ne changeraient rien à l'esprit ni à la renommée de Voltaire. C'est toujours la monnaie bien frappée de cet or un peu pâle qui renferme si peu d'alliage. Mais cette même monnaie n'enrichirait guère le trésor de Fernex.

Je ne donne ici que les vers et les lettres qui peignent quelques heures oubliées ou inconnues de la jeunesse de Voltaire. Je n'ai pas tous les autographes de ces pages inédites, je n'ai pour le plus grand nombre que des copies du temps. Mais que ceux qui ne reconnaîtront plus Voltaire me jettent la première pierre.

Je commence par deux franches épigrammes:

J. B. ROUSSEAU.

Pauvre Rousseau, vétéran rimailleur,

Comme on te berne, hélas! comme on se moque

De tes écrits! que je plains ta douleur!

Des gens de bien la haine réciproque

Était ton lot, mais sur le ton railleur

Tout honnête homme aujourd'hui te provoque.

Ton temps n'est plus; l'hiver n'a point de fleur;

Quitte la rime, Apollon te révoque:

Il t'aima peintre, et te hait barbouilleur.

L'ABBÉ DE SAINT-PIERRE.

N'a pas longtemps, de l'abbé de Saint-Pierre

On me montrait le buste tant parfait,

Qu'onc ne sus voir si c'était chair ou pierre,

Tant le sculpteur l'avait pris trait pour trait.

Adonc restai perplexe et stupéfait,

Craignant en moi de tomber en méprise;

Puis dis soudain: Ce n'est là qu'un portrait,

L'original dirait quelque sottise.

Voltaire, qui était du beau monde, ne croyait pas déchoir en écrivant les billets galants de madame d'Averne au duc d'Orléans. En voici un, à propos d'une ceinture qu'elle avait donnée à ce prince:

Pour la mère des Amours

Les Grâces autrefois firent une ceinture;

Un certain charme était caché dans sa tissure:

Avec ce talisman la déesse était sûre

De se faire aimer toujours.

Eh! pourquoi n'est-il plus de semblable parure?

De la même manufacture

Sortit un ceinturon pour l'amant de Vénus.

Mars en sentit d'abord mille effets inconnus:

Vénus, qui fit ce don, ne se vit pas trompée;

Aussi depuis ce temps le sexe est pour l'épée.

Les Grâces, qui pour vous travaillent de leur mieux,

Ont fait un ceinturon sur le même modèle.

Que ne puis-je obtenir des dieux

La ceinture qui rend si belle,

Pour l'être toujours à vos yeux!

Voici des petits vers à La Condamine:

Vos vers servent à me confondre:

Je sens que je ne puis répondre

A votre style séducteur;

C'est en vain que je veux semondre

Le Dieu du peuple rimailleur:

Lui qui m'inspire trop d'ardeur,

A présent me laisse morfondre.

Ma muse, lasse et sans chaleur,

De grands vers ne saurait plus pondre.

Je deviens un sec raisonneur,

Un métaphysique hypocondre,

Avec Pascal un chicaneur,

Un vrai philosophe de Londre.

Et je vous prierai de refondre

Et mon esprit et mon humeur;

Mais ne blâmez jamais mon cœur,

Car sur un œuf ce serait tondre.

Je ne sais à qui sont adressés ceux-ci:

Que toujours de ses douces lois

Le dieu des vers vous endoctrine,

Qu'à vos chants il joigne sa voix,

Tandis que de sa main divine

Il accordera sous vos doigts

La lyre agréable et badine

Dont vous vous servez quelquefois.

Que l'Amour encor plus facile

Préside à vos galants exploits,

Comme Phébus à votre style;

Et que Plutus, ce dieu sournois,

Mais aux autres dieux très-utile,

Rende par maint écu tournois

Les jours que la Parque vous file

Des jours plus heureux mille fois

Que ceux d'Horace et de Virgile.

Cette jolie épître est datée de la cour de Sceaux:

La paresse froide et muette

N'a point dicté l'œuvre parfaite

Où votre esprit en vers heureux

De votre cœur est l'interprète.

C'est peu pour être un bon poëte

D'être un aimable paresseux;

Que la muse la plus fertile

Joigne l'étude au sentiment:

Ce qui paraît le plus facile

Est écrit difficilement.

Parler juste, avec harmonie,

Avec esprit, sagesse et feu,

C'est un art qui n'est point un jeu;

Un rien qui semble coûter peu

Veut de la peine et du génie.

Le dieu qui sait vous captiver,

A tant d'autres peu favorable,

Vous donna ce génie aimable

Avec l'art de le cultiver;

Et guida chez vous sur sa trace

Les devoirs, les plaisirs, les arts.

Cueillant les lauriers du Parnasse,

Arrachant les palmes de Mars,

Soyez et l'Achille et l'Homère,

Et sous les berceaux de Cypris

Chantez plus d'une Briséis;

A plus d'une vous savez plaire.

Voici un fragment sans doute détaché d'une lettre du même temps:

Je vois cet agréable lieu,

Ces bords riants, cette terrasse,

Où Courtin, La Fare et Chaulieu,

Loin du faux goût, des gens en place,

Pensant beaucoup, écrivant peu,

Parmi des flacons à la glace

Composaient des vers pleins de feu;

Enfants d'Aristippe et d'Horace,

Des leçons du Portique instruits,

Tantôt ils en cueillaient les fruits,

Et tantôt les fleurs du Parnasse.

Philosophes sans vanité,

Beaux esprits sans rivalité,

Entre l'étude et la paresse,

A côté de la volupté

Ils avaient placé la sagesse.

Où trouver encor dans Paris

Des mœurs et des talents semblables?

Il n'est que trop de beaux esprits,

Mais qu'il est peu de gens aimables!

C'est une note qui résonne souvent sur le clavecin de cette muse familière.

Nous arrivons aux amoureuses:

A MADEMOISELLE DE CORSEMBLEU.

Si ton amour n'est qu'une fantaisie,

Qu'un faible goût qui doit passer un jour,

Si tu m'as pris pour me quitter, Sylvie,

Cruelle, hélas! que je hais ton amour!

Ton changement me coûtera la vie.

Viens dans mes bras te livrer sans retour,

Que tes baisers dissipent mes alarmes,

Que la fureur de tes embrassements

Ajoute encore à mes emportements,

Que ton amour soit égal à tes charmes.

A MADEMOISELLE AURORE DE LIVRY

PENDANT UNE MALADIE DE L'AUTEUR.

Sors de mon sein, fatale maladie.

Dieux des enfers, impitoyables dieux,

N'attentez pas aux beaux jours de ma vie,

Ils sont sacrés, ils sont pour Aspasie.

Je vis pour elle et je vis pour ses yeux;

Mais si jamais son amour infidèle

Vient à s'éteindre, ou commence à languir,

Ah! c'est alors qu'il me faudra mourir;

De mon trépas reposez-vous sur elle.

Heureusement, Voltaire ne mourut pas.

Voltaire demeura environ trois ans en Angleterre; il a eu le temps d'apprendre tout le bel esprit de Londres; et quand on est de la compagnie de Bolingbroke, par exemple, on ne manque d'adresser des vers amoureux, quand même ils ne seraient pas plus anglais que ce madrigal à lady Hervey:

TO LADY HERVEY.

Hervey, would you know the passion

You have kindled in my breast?

Trifling is the inclination

That by words can express'd.

In my silence see the lover;

True love is by silence known:

In my eyes you'll best discover

All the power of your own[129].

Les vers à Laura Harley exprimaient à peu près le même sentiment.

Voltaire fut plus encore le poëte que l'amant d'Adrienne Lecouvreur. Aussi retrouve-t-on çà et là beaucoup de mauvaises rimes voltairiennes en l'honneur de la princesse. J'ai copié ce quatrain au bas du portrait de mademoiselle Lecouvreur peint par Santerre:

Éloquence des yeux, du geste et du silence,

Grand art de peindre l'âme et de parler au cœur,

Quand vous embellissiez la scène de la France,

Il était une Lecouvreur.

Voici maintenant une fable amoureuse:

PYGMALION.

A MADEMOISELLE LECOUVREUR.

Certain sculpteur, d'Amour je sais le fait,

En façonnant une sienne statue,

La tâtonnait, tout tâtonnant disait:

Que de beautés! Si cela respirait,

Que de plaisirs! Notez qu'elle était nue.

Bref, dans l'extase, et l'âme tout émue,

Laissant tomber son ciseau de sa main,

Avide, baise, admire et baise encore.

Dans ses regards, dans ses vœux incertains,

Des yeux, des mains, de tous ses sens dévore,

Presse en ses bras ce marbre qu'il adore,

Et tant, dit-on, le baisa, le pressa

(Mortels, aimez, tout vous sera possible),

Que de son âme un rayon s'élança,

Se répandit dans ce marbre insensible,

Qui par degrés devenu plus flexible,

S'amollissant sous un tact amoureux,

Promet un cœur à son amant heureux.

Sous cent baisers d'une bouche enflammée

La froide image à la fin animée

Respire, sent, brûle de tous les feux,

Étend les bras, soupire, ouvre les yeux,

Voit son amant plus tôt que la lumière.

Elle le voit, et déjà veut lui plaire,

Craint cependant, dérobe ses appas,

Se cache au jour; dompte son embarras;

En rougissant à son vainqueur se livre,

Puis, moins timide, et souriant tout bas,

Avec transport de tendresse s'enivre,

Presse à son tour son amant dans ses bras,

S'anime enfin à de nouveaux combats,

Et semble aimer même avant que de vivre.

ENVOI.

O Lecouvreur, ô toi qui m'as charmé,

Puissent mes vers transmettre en toi ma flamme!

Permets qu'Amour pour moi te donne une âme.

Qui n'aime point est-il donc animé?

Piron écrivit la même fable à mademoiselle Lecouvreur, mais elle ne descendit pas de son piédestal pour le poëte bourguignon: elle n'aimait que les poëtes grands seigneurs.

Je ne veux pas, pour la gloire du poëte, transcrire ses vers à mademoiselle Lecouvreur, quand il lui envoie pour étrennes un manteau de lit:

Recevez, charmante Adrienne,

Recevez ce manteau de lit.



Que de rimes à la marquise du Chastelet:

Un certain dieu, dit-on, dans son enfance,

Ainsi que vous confondait les docteurs;

Un autre point qui fait que je l'encense,

C'est qu'on nous dit qu'il est maître des cœurs:

Bien mieux que lui vous y régnez, Thémire,

Son règne au moins n'est pas de ce séjour;

Le vôtre en est, c'est celui de l'Amour;

Souvenez-vous de moi dans votre empire.


L'esprit sublime et la délicatesse,

L'oubli charmant de sa propre beauté,

L'amitié tendre et l'amour emporté,

Sont les attraits de ma belle maîtresse.

Vieux rêvasseurs, vous qui ne sentez rien;

Vous qui cherchez dans la philosophie

L'Être suprême et le souverain bien,

Ne cherchez plus, il est dans Émilie.


Nymphe aimable, nymphe brillante,

Vous en qui j'ai vu tour à tour

L'esprit de Pallas la savante,

Et les grâces du tendre Amour;

De mon siècle les vains suffrages

N'enchanteront point mes esprits:

Je vous consacre mes ouvrages,

C'est de vous que j'attends leur prix.


Ma flamme est un embrasement

Que tout allume et renouvelle;

La vôtre n'est qu'une étincelle

Prête à s'éteindre à tout moment:

Quel crime d'aimer faiblement!

Il vaudrait mieux être infidèle.

Madame du Chastelet suivit le conseil de Voltaire.

Je finis par ces quatre vers, qui sont presque une épitaphe:

A MADAME ***.

Sous la couronne des vingt ans

Vous tenez le sceptre à Cythère,

Où je sais que depuis longtemps

On n'y dit plus que feu Voltaire.

III.
LETTRES INÉDITES DE VOLTAIRE.

J'imprime ici sans commentaire les lettres de Voltaire qui sont des pages arrachées à l'histoire de sa jeunesse, ou qui peignent des figures du dix-huitième siècle, comme mademoiselle Sallé, maîtresse de Thieriot, à ses heures perdues:

A MADEMOISELLE DE C.

Vous êtes comme Vénus, vous aimez la tempête.

Le plaisir inquiet des raccommodements

Est-il fait pour les vrais amants?

Douce sérénité, sois toujours mon partage,

Préside à mon bonheur ainsi qu'à mon amour.

Ah! je n'ai pas besoin des horreurs d'un orage

Pour savoir jouir d'un beau jour.

Je vous attends sous la figure de Minerve.

A THIERIOT.

Aristote a dit que la tragédie a été instituée pour purger les passions. Je le veux bien. Mais j'ai beau faire des tragédies, vous avez toujours des passions. Nicolle avait donc raison, dans son ignorance, d'écrire contre la tragédie. J'espère bien lui donner tort par mon troisième acte.

A MADAME ***.

J'irais bien, si je n'avais peur de vous y rencontrer.

Je crains les belles et les rois,

Ils abusent trop de leurs droits,

Ils exigent trop d'esclavage.

Amoureux de ma liberté,

Je ne veux plus être arrêté

Par les chaînes que fuit le sage.

Vous autres, vous brisez vos chaînes; mais nous, nous les traînons toujours.

A THIERIOT.

—1723.—

J'ai eu l'impertinence d'acheter les plus beaux tableaux de M. de Nocé, et en revenant dans mon trou, et considérant mes tableaux, mes ouvrages et moi, j'ai dit:

Vous verrez dans ce cabinet

Du bon, du mauvais, du passable;

J'aurais bien voulu du parfait,

Mais il faut se donner au diable,

Et je ne l'ai pas encor fait.

Adieu. Gardez-vous du parfait amour.

—1725.—

Ce matin je regardais mes tableaux. Vous ai-je dit que j'avais un Albane? C'est le Voyage de Vénus.

Le pinceau de l'Albane en ses heureux contours,

Par deux cygnes brillants qu'il attelle avec grâce,

Conduit la mère des Amours.

Le cygne est un oiseau que j'aimerai toujours;

Virgile en était un, et le divin Horace

Lui-même s'est montré le cygne du Parnasse.

Je ne veux plus aimer que par les yeux, et je vous conseille de ne plus tomber que dans cette volupté qu'indique saint Paul, si vous ne voulez pas chanter bientôt le chant du cygne. Adieu.

AU MÊME.

Le mardi, de mon palais de la Bastille.

On doit me conduire demain ou après-demain de la Bastille à Calais. Je vous attends avec impatience, mon cher Thieriot. Venez sans perdre une heure. C'est peut-être la dernière fois que nous nous verrons. Je serai si loin de vous à Londres! Mais enfin je verrai le soleil, s'il passe par là.

A M. THIERIOT.

Près de Londres, le 27 mai 1727.

Mon cher Thieriot, j'ai reçu bien tard, à la campagne où je suis retiré, votre charmante lettre du 1er avril. Vous ne sauriez imaginer avec quel chagrin j'ai su votre maladie; mon amitié, pour ce qui vous regarde, passe les limites d'une amitié ordinaire. Rappelez-vous le temps où je vous écrivais que je pensais que vous deviez avoir la fièvre parce que je sentais le frisson; ce temps est revenu. J'étais très-malade en Angleterre quand vous souffriez tant en France, et votre absence ajoutait encore plus d'amertume à mes souffrances. A présent j'espère que vous êtes mieux, puisque je commence à revivre.

Si vous êtes sérieusement dans l'intention de traduire quelque ouvrage qui en vaille la peine, je vous conseille d'attendre encore un mois ou deux, de prendre soin de votre santé, de vous fortifier dans la langue anglaise et de donner le temps à l'ouvrage de M. Pemberton de paraître. Cet ouvrage est une explication claire et précise de la philosophie de sir Isaac Newton, qu'il entreprend de rendre intelligible aux hommes les plus irréfléchis et les moins exercés dans ce genre. Il semblerait que l'auteur ait voulu principalement écrire pour votre nation.

Si je suis encore en Angleterre quand l'ouvrage sera publié, je ne perdrai pas un moment pour vous l'envoyer; si j'en suis parti, j'ordonnerai à mon libraire de vous envoyer le livre. Je pense qu'il sera facile de le traduire, le style en étant fort simple et tous les termes de philosophie les mêmes en français et en anglais.

Adieu, ne parlez point de l'écrivain anonyme, ne dites pas que ce n'est point du mylord Bolincbroke, ne dites pas que c'est un méchant ouvrage, vous ne pouvez juger ni de l'homme ni de cet écrit. Je viens d'écrire un thème anglais au chevalier Dessaleurs. J'ai adressé la lettre quai des Théatins; s'il ne l'a pas reçue, il faut l'en avertir et qu'il ne la perde pas, car j'y ai mis toute ma médecine. Adieu, portez-vous bien. La vie n'est pas de vivre, mais de se bien porter.

Non vivere, sed valere vita.

Si vous avez besoin de vous mettre au régime de la diète, commencez vite et observez-la longtemps. Je vivrai demain, dit le fou, aujourd'hui c'est trop tard; le sage vécut hier; je suis le fou, soyez le sage, et adieu.

Avez-vous lu le petit et trop petit livre écrit par Montesquieu sur la décadence de l'empire romain? On l'appelle la décadence de Montesquieu. Il est vrai que ce livre est loin d'être ce qu'il devrait être, mais cependant il contient plusieurs choses qui méritent d'être lues, et c'est ce qui me fâche encore plus contre l'auteur, qui a traité si légèrement une matière si importante. Cet ouvrage est plein d'indications. C'est moins un livre qu'une ingénieuse table des matières, écrite dans un style original. Mais, pour pouvoir s'étendre pleinement sur un pareil sujet, il faut être libre. A Londres, un auteur peut donner un libre cours à ses pensées, ici il doit les restreindre; nous n'avons ici que la dixième partie de notre âme. Adieu; la mienne est entièrement attachée à la vôtre.

J'ai eu le malheur de perdre toutes mes rentes sur l'hôtel de ville, faute d'une formalité. Comme je fais maintenant tous mes efforts pour les recouvrer, je crois qu'il ne serait pas prudent de faire connaître à la cour de France que je pense et que j'écris comme un libre Anglais. Je désire ardemment vous revoir ainsi que mes amis; mais j'aimerais mieux que ce fût en Angleterre plutôt qu'en France. Vous qui êtes un parfait Breton, vous devriez passer le canal et venir nous trouver. Je vous assure de nouveau qu'un homme de votre trempe ne se déplairait pas dans un pays où chacun n'obéit qu'aux lois et à ses propres fantaisies. La raison est libre ici et n'y connaît point de contrainte; les hypocondriaques y sont surtout bien venus. Aucune manière de vivre n'y paraît étrange. On y voit des hommes qui font six milles par jour pour leur santé, se nourrissent de racines, ne mangent jamais de viande, portent en hiver un habit plus léger que le costume de vos dames dans les jours les plus chauds. Tout cela est ici regardé comme une singularité, mais n'est taxé de folie par personne.

AU MÊME.

Londres, 10 mars 1729.

N'écrivez plus à votre ami errant, parce qu'au premier moment vous le verrez paraître. Avant que je puisse me cacher à Paris, je m'arrêterai quelques jours dans un des villages voisins de la capitale: il est vraisemblable que je m'arrêterai à Saint-Germain, et je compte y arriver avant le 15. C'est pourquoi, si vous m'aimez, préparez-vous à venir m'y trouver au premier appel. Vous pouvez emprunter une voiture de Nocé ex Timonis familia oriundo, et vous pourrez demeurer avec votre ancien ami trois ou quatre jours. Nous jouirons des premiers jours du printemps, et nous resserrerons les liens sacrés de l'amitié. Adieu, portez-vous bien. Attendez-moi et aimez-moi.

AU MÊME.

Saint-Germain, 25 mars 1729.

Si vous pouvez oublier quelque jour votre palais doré, vos fêtes et fumum et opes, strepitumque Romæ, venez ici, vous trouverez une chère simple et frugale, un mauvais lit, une pauvre chambre, mais il y a un ami qui vous attend.

Vous devriez venir à cheval, si votre M. Nocé en a un à vous prêter; j'en ferai prendre soin.

C'est chez Châtillon, perruquier à Saint-Germain, rue des Récollets, vis-à-vis des révérends pères récollets, facchini zoccolanti. Il faut demander Sansons; il habite un trou de cette baraque, et il y en a un autre pour vous. Vale, veni.

AU MÊME.

Paris, 12 août 1729.

J'irai quelque jour dîner chez Nocé, si ma misanthropie convient à la sienne. Je ne puis sitôt aller chez mademoiselle Lecouvreur; les papiers que je devais montrer au comte de Saxe sont encore chez l'ambassadeur de Suède.

Adieu. Voici la première prose que j'ai écrite depuis huit jours, les alexandrins me gagnent. Adieu, mon ami.

Mandez-moi s'il est bien vrai que Bonneval soit musulman. J'ai mes raisons, parce que j'écris demain à Constantinople où j'ai plus d'amis qu'ici, car j'y en ai deux, et ici qu'un, qui est vous; mais vous valez deux Turcs en amitié. Adieu.

A M. THIERIOT,

A LONDRES.

Paris, 9 juillet 1732.

Je ne vous ai pas écrit un seul mot ce mois-ci; mais il faut me le pardonner, car j'ai été un peu affairé. J'ai fait une Zaïre, qui est maintenant entre les mains des acteurs: on l'a trouvée touchante et pleine de ce que les Français appellent intérêt; mon intention, en composant cette nouvelle tragédie, était de mettre en contraste les idées les plus tendres et les plus majestueuses que puisse fournir notre religion, avec les effets les plus cruels et les plus attendrissants de l'amour. Si mes amis ne me trompent pas et ne se trompent pas eux-mêmes, cette pièce aura quelque succès. J'ai aussi travaillé à corriger ma tragédie d'Ériphyle; je compte vous les envoyer toutes deux par la prochaine occasion. Ces études continuelles ne m'ont point empêché de penser à mes amis. J'ai vu mistress Sallé aussi souvent que je l'ai pu: elle est maintenant un peu indisposée. La mort de son frère a blessé son cœur au vif. Les sentiments de l'amitié et de la nature balançaient en elle ceux de l'amour. Son cœur est fait pour la tendresse, mais il semble que tous ses sentiments se partageaient entre son frère et vous. Maintenant que votre rival est mort, je pense que vous régnerez seul dans le cœur de mistress Sallé. Le parterre, les loges, les dames, les petits-maîtres, et jusqu'à mademoiselle Prévost, étaient en extase la dernière fois qu'elle dansa dans le nouvel opéra. Quant à moi, j'en fus étonné, et, à mon jugement, sa danse d'Amadis ne fut jamais si surprenante et si admirable.

Quels vers pourrais-je maintenant composer pour elle qui pussent égaler ses talents? M. Bernard a essayé de lui faire un madrigal, mais il est loin d'avoir atteint son but. Je suis dans le même cas; je sens qu'il faudrait dans une inscription une exactitude, une manière abrégée de peindre, un éclair de sentiment, quelque chose de si serré ou concis, si clair et si plein, que je désespère d'y parvenir. Je n'ai rien trouvé que ceci:

De tous les cœurs et du sien la maîtresse,

Elle allume des feux qui lui sont inconnus:

De Diane c'est la prêtresse

Qui vient danser sous les traits de Vénus.

Il me semble que ces quatre vers sont au moins un tableau vrai, sinon animé, de son talent particulier pour la danse, et de son propre caractère. Ils répondent aussi à l'intention du peintre, qui la représente dansante devant le temple de Diane.

A THIERIOT.

J'allai hier chez votre divinité miss Sallé, que je trouvai méditante avec votre frère et le jeune Bernard. Elle se plaignit de ma négligence envers son portrait. Bernard jura qu'il n'avait rien écrit sur un si beau sujet. Je me sentis tout à coup inspiré par sa présence, et j'éclatai en ces vers:

Les feux du dieu que sa vertu condamne

Sont dans ses yeux, à son cœur inconnus;

En soupirant on la prend pour Diane,

Qui vient danser sous les traits de Vénus.

J'espère que mylord Bolincbroke, M. Pope, M. Gay, mylord Hervey, M. Pulteney, sont à présent de vos amis. Vous parlez sûrement leur langue avec eux, et la première lettre que je recevrai de vous sera, je le suppose, tout à fait anglaise. Vous me direz qui vous préférez de Ben Johnson, Congrève, Vanbrugh ou de Wycherley. Vous vous établirez juge entre Dryden, Pope, Addisson et Prior. A propos, si vous avez conservé quelque souvenir de la poésie française, je vous dirai que j'ai fait trois nouveaux actes qui seront joués sous très-peu de jours.

Mais j'ai à m'occuper d'un ouvrage plus galant. Hier M. Ballot vint me voir, et me mena chez M. Lancret, où je vis un fort joli portrait, représentant la plus charmante prêtresse de Diane qui ait jamais paru sur le théâtre; le portrait de mademoiselle Sallé est, comme cela doit être, meilleur que celui de Camargo. Cependant je trouve qu'il manque encore quelque chose à la ressemblance, qui n'est pas parfaite. Les vers qui doivent être gravés au-dessous devraient aussi valoir mieux que ceux qui furent faits par M. de La Faye pour Camargo. Mais je ne veux point lutter contre l'aimable muse du jeune Bernard: c'est un des plus assidus courtisans de mademoiselle Sallé, et il faut bien qu'il chante la nymphe qu'il voit chaque jour. Quant à moi, je n'ai pas eu le bonheur de la trouver chez elle: j'y suis allé trois ou quatre fois, elle était toujours sortie. Je compte y retourner aujourd'hui, et m'entretenir de vous avec votre divinité.

A MADAME LA DUCHESSE D'A***.

Vous ne voulez être ni Vénus ni Minerve. Vous avez raison, c'est le vieux monde; et Paris vaut bien l'Olympe quand vous y êtes revenue bras dessus bras dessous avec la jeunesse et la beauté. Donc je ne rimerai plus pour vous avec le Dictionnaire du Parnasse.

Tout s'en va, même l'amour. Je crois que vous le cachez dans votre oratoire. Il y a bien longtemps que je n'ai entendu ses chansons.

Philosophe autant qu'on peut l'être,

En poursuivant la liberté,

Je regrette l'amour, mon maître,

Dure et douce captivité.

Ah! madame, rendez-moi mon maître!

Voltaire.


Quand on a écrit sur Voltaire, on se fait pardonner tout un volume par quelques pages de Voltaire lui-même. C'est ce que j'ai fait ici pour le bon plaisir du lecteur et pour la belle grimace des Patouillets.

FIN.