NOTES:
[124] Voltaire a dit de Rivarol comme on avait dit de Voltaire: «C'est le Français par excellence.» Voltaire disait plus justement encore: «C'est un Français d'Italie.»
[125] Au commencement de la Révolution, c'est Voltaire qui prédomine; après lui, Jean-Jacques vient, Jean-Jacques est remplacé par Diderot. Voltaire siége à la Constituante, Jean-Jacques préside à la fête de l'Être suprême, Diderot assiste aux fêtes de la Raison.
[126] Lord Byron, un peu fils de Voltaire, l'a reconnu avec un accent d'amour filial: «Voltaire a été appelé un écrivain superficiel par ce même homme, de cette même école qui appelle l'Ode de Dryden une chanson d'homme ivre; cette école, avec tout son bagage d'épopée et d'excursions, n'a rien produit qui vaille ces deux mots dans Zaïre: Vous pleurez! ou un seul discours de Tancrède. Toute la vie de ces apostats, de ces renégats, avec leur morale au thé et leurs trahisons politiques, ne peut offrir, malgré leurs prétentions à la vertu, une seule action qui égale ou approche la défense de la famille de Calas par ce grand et immortel génie, Voltaire l'universel!»
[127] Chez Voltaire, tout disparaît devant l'homme; chez Proudhon, l'homme lui-même disparaît.
[128] Où n'est-il pas, ce fanatique de la raison? Il conte avec Mérimée, il écrivit l'histoire avec Thiers, il raille avec Gozlan, il raisonne avec Karr, il s'indigne avec Michelet, il bataille avec About. Je le sens là qui me tempère aux jours d'enthousiasme en me rappelant que «il faut rire de presque tout».
XVII.
LA COMÉDIE VOLTAIRIENNE.
La vie de Voltaire est une comédie en cinq actes et en prose—une belle comédie à la Molière avec des tableaux à la Shakspeare,—où rayonne la raison humaine dans le génie français.
Le premier acte de la comédie voltairienne se passe à Paris avec les grands seigneurs et les comédiennes; il commence aux fêtes du prince de Conti et finit à la mort de mademoiselle Lecouvreur. C'est un imbroglio où la folie française s'éclaire çà et là du rayonnement tempéré de la raison anglaise. C'est l'époque de la Bastille et de l'exil; mais c'est l'âge des premiers triomphes du poëte et des premières aventures de l'amoureux. Tout le monde a de l'esprit, même quand il faut avoir du cœur. On entre sur la scène en riant de tout, même des dieux. Voltaire est déjà l'ami des rois et l'ennemi de leur royauté, car il pressent la sienne. Comme les dieux de l'Olympe, il a franchi l'espace en trois pas.
Le second acte, plus reposé, mais non pas plus sévère, où l'amour joue encore son rôle, se passe au château de Cirey et à la cour du roi Stanislas. Ce second acte peut s'appeler l'amour de la science et la science de l'amour. Voltaire et la marquise du Chastelet ont retrouvé le paradis perdu, et ils mangent la pomme jusqu'à l'amertume. Apollon ne joue pas de la lyre, et Daphné, au lieu de se cacher dans les chastes ramées, meurtrit son sein sous les livres de géométrie. Leur amour n'est bientôt qu'une fumée sans feu. Le mari joue les Sganarelle, mais l'amant finit par les jouer à son tour; car le jour où Voltaire ramène ses passions sur le rivage, comme le nautonier prudent ramène son navire quand le vent va manquer aux voiles, Saint-Lambert, imprudent comme la jeunesse, emporte en pleine mer la maîtresse de Voltaire, qui meurt bientôt au premier tourbillon.
Que si on trouve que ces deux premiers actes de la comédie durent trop longtemps, je répondrai: J'aurais voulu les faire bien plus longs; car il a raison le poëte Sainte-Beuve qui a dit: «Ce n'est pas tant la vie qui est courte, c'est la jeunesse.»
Le troisième acte se passe à la cour de Frédéric II, à Berlin, à Potsdam, à Sans-Souci, où Voltaire donne des leçons de grammaire et prend des leçons de philosophie. C'est une caricature du Sunium et du Palais-Royal. On parle mal de la sagesse et on ne soupe pas bien. L'Académie de l'algèbre tient trop de place à cette cour sans femmes et sans Dieu. Voltaire joue son rôle avec toutes ses grâces diaboliques, avec tout son esprit surhumain, avec toutes ses colères de lion apprivoisé. Mais le Salomon du Nord a des griffes plus longues que les siennes, il les montrera dès qu'il aura vu le fond de la poétique de Voltaire;—et le courtisan s'enfuit pour faire à son tour le métier de roi,—le seul métier qui fût possible en ce temps-là.
Le quatrième acte se joue à Fernex. Le roi Voltaire prend pied du même coup dans quatre pays, en attendant qu'il règne partout. Il a une cour, il a des vassaux, il a des curés; il bâtit une église et baptise tous les catéchumènes de la philosophie de l'avenir; il apprend l'amour aux puritaines de Genève; il dote la nièce de Corneille; il venge la famille de Calas, il plaide pour l'amiral Byng, pour Montbailly, pour La Barre, pour tous ceux qui n'ont pas d'avocat; il joue Mahomet et César, ce qui fait que son ennemi Jean-Jacques lui écrit: «Je vous hais, parce que vous avez corrompu ma république en lui donnant des spectacles.»
Le cinquième acte se passe à Paris, comme le premier. Mais cet homme qui, au début de l'action, était embastillé, proscrit, bâtonné, revient en conquérant. Tout Paris se lève pour le saluer; l'Académie croit qu'Homère, Sophocle et Aristophane sont revenus sous la figure de Voltaire; la Comédie le couronne de l'immortel laurier. Mais il est bien question du poëte à cette heure suprême! Paris tout entier le tue dans ses embrassements, ce roi de l'opinion qui lui apporte en mourant la conquête des droits de l'homme. Ah! ce fut un beau triomphe, car c'est du jour de la mort de Voltaire que le roi Tout-le-monde a pris sa place au banquet de la vie.
La moralité de cette comédie fut révélée en ce grand jour de fête qui s'appela l'Apothéose de Voltaire; car ce jour-là la Révolution était faite, et on reconnut les conquêtes impérissables de celui qui s'est résumé par ces deux mots: Dieu et la Liberté!