NOTES:

[108] Voltaire ne comptait pas. Il s'effrayait quelquefois de tant de papier sillonné. «Sans compter, disait-il, que je ferais un beau volume de mes sottises!»

[109] Voltaire s'élève contre les académies, parce que pour lui la seule académie, c'est la nature; pour lui, le goût académique est mortel; il restreint le talent au lieu de l'étendre:

«Les académies sont, sans doute, très-utiles pour former les élèves, surtout quand les directeurs travaillent dans le grand goût: mais si le chef a le goût petit, si sa manière est aride et léchée, si ses figures grimacent, si ses tableaux sont peints comme les éventails; les élèves, subjugués par l'imitation ou par l'envie de plaire à un mauvais maître, perdent entièrement l'idée de la belle nature. Il y a une fatalité sur les académies: aucun ouvrage qu'on appelle académique n'a été encore, en aucun genre, un ouvrage de génie: donnez-moi un artiste tout occupé de la crainte de ne pas saisir la manière de ses confrères, ses productions seront compassées et contraintes: donnez-moi un homme d'un esprit libre, plein de la nature qu'il copie, il réussira. Presque tous les artistes sublimes ou ont fleuri avant les établissements des académies, ou ont travaillé dans un goût différent de celui qui régnait dans ces sociétés.»

[110] Coypel, qui croyait écrire avec son pinceau et peindre avec sa plume:

On dit que notre ami Coypel

Imite Horace et Raphaël,

A les surpasser il s'efforce;

Et nous n'avons point aujourd'hui

De rimeur peignant de sa force,

Ni peintre rimant comme lui.

[111] Voltaire voulut avoir la Henriade en tapisserie. Il écrivit de Cirey à l'abbé Moussinot:

«Allez donc, mon cher ami, dans le royaume de M. Oudry. Je voudrais bien qu'il voulût exécuter la Henriade en tapisserie; j'en achèterais une tenture. Il me semble que le temple de l'Amour, l'assassinat de Guise, celui de Henri III par un moine, saint Louis montrant sa postérité à Henri IV, sont d'assez beaux sujets de dessins: il ne tiendrait qu'au pinceau d'Oudry d'immortaliser la Henriade et votre ami.»

Mais son trésorier l'avertit que cette édition de la Henriade le ruinerait, et il y renonça.

[112] «Nous possédons dans Paris de quoi acheter des royaumes: nous voyons tous les jours ce qui manque à notre ville, et nous nous contentons de murmurer. On passe devant le Louvre et on gémit de voir cette façade, monument de la grandeur de Louis XIV, du zèle de Colbert et du génie de Perrault, cachée par des bâtiments de Goths et de Vandales. Nous courons aux spectacles, et nous sommes indignés d'y entrer d'une manière si incommode et si dégoûtante. Nous n'avons que deux fontaines dans le grand goût, et il s'en faut bien qu'elles soient avantageusement placées: toutes les autres sont dignes d'un village. Des quartiers immenses demandent des places publiques, et tandis que l'arc de triomphe de la porte Saint-Denis et la statue équestre de Henri le Grand, ces deux ponts, ces deux quais superbes, ce Louvre, ces Tuileries, ces Champs-Élysées égalent ou surpassent les beautés de l'ancienne Rome, le centre de la ville, obscur, resserré, hideux, représente le temps de la plus honteuse barbarie.

A qui appartient-il d'embellir la ville, sinon aux habitants? On parle d'une place et d'une statue du roi; mais depuis le temps qu'on en parle, on a bâti une place dans Londres, et on a construit un pont sur la Tamise. Il est temps que ceux qui sont à la tête de la plus opulente capitale de l'Europe la rendent la plus commode et la plus magnifique. Ne serons-nous pas honteux à la fin de nous borner à de petits feux d'artifice vis-à-vis un bâtiment grossier, dans une petite place destinée à l'exécution des criminels? Qu'on ose élever son esprit, et on fera ce qu'on voudra. Il s'agit bien d'une place! il faut des marchés publics, des fontaines, des carrefours réguliers, des salles de spectacle; il faut élargir les rues, découvrir les monuments qu'on ne voit point, et en élever qu'on puisse voir.»

[113] Je ne sais pas s'il a lu beaucoup la Bible, j'en doute. Au dix-huitième siècle, la poésie de la Bible passait après la poésie de l'Olympe. «Je suis fâché, comme bon chrétien, disait Voltaire, que le sacré n'ait pas le même succès que le profane; mais est-ce ma faute si Jephté et l'arche du Seigneur sont mal reçus à l'Opéra, lorsqu'un grand prêtre de Jupiter et une catin d'Argos réussissent à la Comédie?»

[114] L'historien qui a raconté Cromwell avec la familiarité d'un Bossuet doctrinaire avait le droit de caractériser l'historien de Charles XII. «S'il mêlait les travaux, il ne confondait pas les tons: il ne jeta sur Charles XII rien de la pompe un peu factice qu'il donnait à ses Romains de théâtre. L'ouvrage est dans un goût parfait d'élégance rapide et de simplicité. Pour les choses sérieuses, les descriptions de pays et de mœurs, les marches, les combats, le tour du récit tient de César bien plus que de Quinte-Curce. Nul détail oiseux, nulle déclamation, nulle parure: tout est net, intelligent, précis, au fait, au but. On voit les hommes agir; et les événements sont expliqués par le récit. Il y a même un rapport singulier et qui plaît entre l'action soudaine du héros et l'allure svelte de l'historien. Nulle part notre langue n'a plus de prestesse et d'agilité, nulle part on ne trouve mieux ce vif et clair langage, que le vieux Caton attribuait à la nation gauloise, au même degré que le génie de la guerre: Duas res gens gallica industriosissime persequitur, rem militarem, et argute loqui

[115] Voltaire joue donc un grand rôle comme historien. «La mission qu'imposait l'histoire au dix-huitième siècle—et à Voltaire—était d'en finir avec le moyen âge; il a rempli cette tragique mission; il n'a rempli que celle-là: un siècle, un seul siècle n'est guère chargé de deux missions à la fois; il a détruit, il n'a rien élevé: il ne pouvait faire davantage.»

C'est M. Victor Cousin qui dit cela. M. Victor Cousin a-t-il oublié que le dix-huitième siècle—que Voltaire—a fondé la raison humaine?—après Descartes.

Selon M. Victor Hugo, «Voltaire, comme historien, est souvent admirable; il laisse crier les faits. L'histoire n'est pour lui qu'une longue galerie de médailles à double empreinte. Il la réduit presque toujours à cette phrase de son Essai sur les mœurs: «Il y eut des choses horribles, il y en eut de ridicules.» En effet, toute l'histoire des hommes tient là. Puis il ajoute: «L'échanson Montecuculli fut écartelé; voilà l'horrible. Charles-Quint fut déclaré rebelle par le parlement de Paris; voilà le ridicule.»»

[116] Toutefois, Voltaire écrivant ces vers:

L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue

Que le parc de Versailles et sa vaste étendue,

apprenait aux beaux désœuvrés le chemin des solitudes, comme l'a dit poétiquement un prosateur: «En France, quand nous revenons à la nature, il faut que la muse nous mène par la main.»

[117] Souvent avec un seul mot il peint un homme et son œuvre: Gentil Bernard, l'abbé Greluchon, Babet la Bouquetière, Floriannet, et voilà quatre poëtes jugés. Et quel fin critique quand il n'a pas à juger Shakspeare et Corneille: «Il y a dans tous les arts un je ne sais quoi qu'il est bien difficile d'attraper. Tous les philosophes du monde fondus ensemble n'auraient pu parvenir à donner l'Armide de Quinault, ni les Animaux malades de la peste que fit La Fontaine sans savoir même ce qu'il faisait. Il faut avouer que dans les arts de génie tout est l'ouvrage de l'instinct. Corneille fit la scène d'Horace et de Curiace comme un oiseau fait son nid, à cela près qu'un oiseau fait toujours bien, et qu'il n'en est pas de même de nous autres chétifs.»

[118] Et comme il avait de l'imprévu dans son esprit familier! On contait dans un cercle des histoires de voleurs; quand vint son tour il parla ainsi: «Il était une fois un fermier général... J'ai oublié le reste.»

Et un soir qu'on parlait de l'incorruptibilité du roi de Prusse: «Par où diable, s'écria-t-il, pourrait-on prendre ce prince? il n'a ni conseil, ni chapelle, ni maîtresse.»

[119] Dans ses Études sur les tragiques grecs, M. Patin a répandu la vraie lumière sur la tragédie antique et la tragédie du dix-huitième siècle; il a savamment expliqué pourquoi Voltaire ne pouvait et ne savait continuer Sophocle.

[120] C'est aussi Swift, quand il conte Micromégas; c'est aussi Richardson, quand il écrit le dénoûment de l'Ingénu; c'est aussi Diderot, quand il fait pleurer Jeannot et Colin.

[121] Tout l'esprit humain comme un autre roman, Manon Lescaut, ce chef-d'œuvre qui date du même temps, renferme tout le cœur humain.

[122] «Voltaire sentait si bien l'influence que les systèmes métaphysiques exercent sur la tendance générale des esprits, que c'est pour combattre Leibniz qu'il a composé Candide. Il prit une humeur singulière contre les causes finales, l'optimisme, le libre arbitre, enfin, contre toutes opinions philosophiques qui relèvent la dignité de l'homme; et il fit Candide, cet ouvrage d'une gaieté infernale: car il semble écrit par un être d'une autre nature que nous, indifférent à notre sort, content de nos souffrances, et riant comme un démon, ou comme un singe, des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n'a rien de commun.» Madame de Stael.

[123] C'est l'école de Voltaire en politique qui a dit, par la bouche éloquente de l'un des siens: «Le problème n'est pas de supprimer le mal ou de transformer le monde, mais de faire prévaloir le bien dans le monde tel qu'il est.»


XVI.
LA DYNASTIE DE VOLTAIRE.


Où commence et où finit Voltaire? Les libraires ne parviendront jamais à publier ses œuvres complètes. On a eu beau aller jusqu'à soixante-dix volumes, on a beaucoup omis. Le tome LXXI des œuvres de Voltaire, c'est la révolution française; le tome LXXII, c'est l'esprit nouveau.

Byron a dit, parlant de son héros Napoléon Ier: «L'homme peut mourir, l'âme se renouvelle.» Napoléon III a dit: «Les grands hommes ont cela de commun avec la Divinité, qu'ils ne meurent jamais.»

Voltaire ne mourut pas en 1778.

On a dit que la Révolution française avait été l'apôtre du dix-neuvième siècle. Or la Révolution française a été la parole armée de Voltaire. Un instant, la royauté et l'Église respirèrent, en croyant que six pieds de terre devaient avoir enfin raison de ce révolutionnaire, qui était venu, avec son rire satanique, promener la torche ardente du libre examen devant leurs monuments foudroyés. Mais Voltaire, qui était un esprit et non un corps, venait de sortir plus radieux des ténèbres du tombeau. Il avait jeté ses guenilles au vent pour aller plus vite dans l'espace: le soleil avait dévoré le nuage.

Non, Voltaire ne dort pas là-bas sous les dalles tumulaires de cette abbaye obscure. Son esprit, jusque-là enchaîné dans la prison d'un corps maladif qui lui imposait le tourment du sommeil, son esprit est réveillé pour jamais. On aura beau faire, on ne l'atteindra pas. Il défie maintenant toutes les bastilles et tous les bûchers.

Et de tous côtés fleurira le voltairianisme. Le nouveau monde va devenir le monde nouveau, avec le catéchisme de Voltaire.

Pendant que Ducis lui succède à l'Académie française, Beaumarchais le remplace dans son œuvre révolutionnaire. En France, c'est l'esprit qui tue, quand c'est la raison qui arme l'esprit. Le Mariage de Figaro, c'est la révolution avant la révolution, parce que c'est le tableau d'une société qui tombe d'elle-même. Beaumarchais arracha les masques un jour de fête, et toute la France se reconnut. Mais, comme la fête durait encore, la France rit gaiement d'elle-même sans s'effrayer du danger. Que dis-je? à cette belle heure du carnaval, elle regardait l'abîme avec je ne sais quelle ivresse faite de courage, de poésie et d'imprévu; elle y jetait ses couronnes et ses bouquets, ses sourires et ses pâleurs, tous les souvenirs de la veille, toutes les aspirations du lendemain; elle ne demandait qu'à s'y jeter elle-même.

Voltaire avait commencé la guerre avec une gaieté amère, Beaumarchais la finissait avec un éclat de rire.

Louis XVI, qui savait lire, et qui ne savait pas rire, avait mis son veto sur cette comédie révolutionnaire; mais Marie-Antoinette, qui voulait rire, la joua à Trianon. Quand elle monta sur l'échafaud, ne se souvint-elle pas que dans son règne il y avait eu aussi la folle journée, comme dans le Mariage de Figaro?

Chamfort continuait Voltaire avec l'esprit voltairien. Rivarol le continuait avec l'esprit qui rit de tout, de Voltaire lui-même[124]. Mais le jour des tempêtes est arrivé, Voltaire ne rira plus que sous le masque de Camille Desmoulins, et encore l'espace d'un matin, comme les roses de Fernex. Voici l'heure de toutes les révoltes. 1789 a sonné le glas funèbre et les matines joyeuses.

Napoléon Ier, qui n'aimait pas Voltaire, a pourtant dû reconnaître que Voltaire avait préparé son peuple. La France voltairienne et la France napoléonienne sont la même France, avec deux Églises. Napoléon III a dit de Napoléon Ier qu'il avait été l'exécuteur testamentaire de la Révolution[125]. C'est une grande parole: or, qui avait dicté le testament?

Voltaire et Napoléon ont fait le dix-neuvième siècle; le premier, un grand esprit, a donné la lumière; le second, un grand génie, a débrouillé le chaos.

Voltaire avoue à chaque page de son œuvre qu'il n'est pas maître de lui. Il se croit de la famille de ces esprits dont les actions sont écrites là-haut. Il a ruiné mathématiquement le fatalisme. Mais si le premier venu est libre de faire le bien et le mal, l'homme de génie a une étoile, parce qu'il travaille pour Dieu, même si c'est un athée. Une invisible destinée conduit Voltaire. Jeune, il quitte le lit de sa maîtresse pour armer la raison; mourant, il soulève la pierre du sépulcre pour plaider la cause des sacrifiés.

C'est l'histoire de Napoléon, qui va de conquêtes en conquêtes sans pouvoir s'arrêter. Le héros, qui n'avait que son épée, ne se contentera pas tout à l'heure d'être maître de la France; il voudra conquérir le monde. C'est l'esprit de la révolution qui le pousse, la révolution qui a trouvé son homme pour faire le tour du globe. Le soldat français sera le peuple initiateur, le peuple martyr, le peuple apôtre. Il ira semer son sang jusqu'aux sables des Pyramides, jusqu'aux neiges de Moscou.

Napoléon, c'est le peuple fait empereur. Quand il monte sur le trône de France, il y fait monter la Révolution avec lui. Le pape, qui vient de le sacrer, sacre la Révolution. Le peuple se salue et se reconnaît tous les jours en passant sous le balcon des Tuileries. «Savez-vous pourquoi ils m'aiment? c'est que je suis le peuple couronné,» disait Napoléon à Benjamin Constant.

Waterloo, c'est la revanche des rois. Quand on jette Napoléon à Sainte-Hélène, il semble que la France soit jetée elle-même sur le rocher anglais. Les vieux débris tentent vainement de reconstituer le monument du passé. Le peuple souffre et n'a plus foi; le peuple demande son empereur, vivant ou mort. Sa grande armée se retrouvera debout, comme le grenadier de Henri Heine: «Je resterai dans ma tombe comme une sentinelle, avec ma croix sur le cœur et mon fusil à la main, et quand il passera à cheval je sortirai tout armé du tombeau pour le défendre, lui, l'Empereur.»

Cependant, où est Voltaire. Il est redevenu ambassadeur avec Talleyrand, et roi de France avec Louis XVIII, ce qui ne l'empêche pas de chanter des chansons dans la mansarde de Béranger; d'écrire des pamphlets dans la vigne de Paul-Louis Courier; de monter à la tribune avec le général Foy et Benjamin Constant; de courir toujours le monde et de s'appeler tour à tour Gœthe et Byron[126]; de hanter le Vatican et de rattacher l'école d'Athènes à l'école de Voltaire.

Je reconnais aujourd'hui Voltaire dans chaque génération, dans ses ennemis comme dans ses amis. Joseph de Maistre et Louis Veuillot ont ri du rire de Voltaire contre les voltairiens. Henri Heine a bu la raillerie dans la coupe de Candide; Alfred de Musset paraphrase les Vous et les Tu; Proudhon, fils de Jean-Jacques, a été baptisé par Voltaire[127]. Victor Hugo appelait, il y a vingt ans, Voltaire un singe de génie; mais l'esprit de Voltaire a pénétré le génie de Victor Hugo, qui est maintenant en train de sacrer

«Celui qui dépensa le génie en esprit.»

A l'Académie, tout nouveau venu salue Voltaire roi de l'opinion publique et roi de l'esprit humain. Ainsi a fait hardiment Ponsard, ainsi a fait bravement Émile Augier. L'Académie elle-même n'a-t-elle pas dit, par la bouche éloquente de M. de Salvandy: «Ce que Voltaire a détruit tombait en ruines, ce qu'il a fondé est indestructible[128]

Et, pourtant, un jour est venu où la France tout entière, épouvantée de ces révoltes qui l'ont conduite à l'échafaud, qui l'ont frappée de mort à la retraite de Russie, qui l'ont assassinée à Waterloo, un jour est venu où la France a répudié Voltaire comme son mauvais génie, a menacé son tombeau et a expatrié son esprit. C'était en 1815. Il avait beau crier: «C'est moi qui suis Voltaire, c'est moi qui suis Paris, c'est moi qui suis la France, c'est moi qui suis le monde. J'ai été de toutes les victoires de Bonaparte, j'ai veillé sous sa tente pour le protéger même lorsqu'il me condamnait. Ces victoires perdues pour la France sont des conquêtes éternelles pour l'humanité, car nous avons ensemble labouré la terre par un sillon de lumière.» Il avait beau crier, on le condamnait. Et pendant que Napoléon s'en allait à Sainte-Hélène, César sans épée, mais malgré lui César encyclopédiste, Voltaire s'envolait en Allemagne, tout droit chez Gœthe, avec les vestiges du dernier drapeau de Waterloo.

Mais c'est en vain que la France peu à peu reprise par les ténèbres, la France humiliée devant les rois de l'Europe qu'elle a si longtemps humiliés, défend à Voltaire de revenir jamais. Elle lui ferme les colléges, parce qu'elle se dit que pour ce fléau de l'Église, la jeunesse est une vaillante armée; elle réveille contre lui les haines apaisées; elle met à toutes les frontières quatre hommes et un caporal pour défendre le passage à l'impie. Mais voilà qu'un jour l'impie est revenu. L'imprimerie donne des millions d'ailes à son verbe; les deux mondes réapprennent leurs droits à son école. Et un soir de distraction il entre au cabaret. Le roi Voltaire se fait peuple pour chanter les airs du soldat et de l'ouvrier, les airs connus mais toujours nouveaux qui disent le courage et l'amour. Le ci-devant gentilhomme du roi Louis XV verse à boire au peuple de 1815, pour lui verser à plein verre le patriotisme et la liberté. Et voilà que toute la France chante avec lui. Et voilà qu'un cri du cœur part et retentit dans tous les cœurs. La France qu'il a réveillée, la France lève la tête en chantant le Vieux drapeau.

Le vieux drapeau, ce n'est pas seulement la bannière qui conduisait à la victoire les volontaires de 92 et les grenadiers de Napoléon; le vieux drapeau, c'est aussi le drapeau de Voltaire, car si les héros y ont inscrit le mot Patrie, Voltaire y a inscrit le mot Esprit humain.