II
Pourquoi M. Alphonse***, connu dans le monde littéraire par un pseudonyme sonore, était-il, en avril 1883, rue de Tilsitt, en face d'un des hôtels massifs que les embellissements de Paris doivent au lourd crayon de l'architecte Hittorff? Il ne faisait pas un temps à se promener là sans parapluie, déjà deux giboulées avaient éclaté sur l'Arc-de-Triomphe. Alphonse*** s'abritait comme il pouvait sous les appuis des fenêtres, tout en se tordant les moustaches avec impatience.
Il ne fallait pas beaucoup de pénétration pour deviner un amoureux qui attendait un signal; mais les croisées étaient impassibles, pas une ne s'ouvrait pour lui dire bonjour. Il y a des maisons qui sourient comme il y a des maisons qui pleurent. Celle qu'Alphonse*** dévorait des yeux semblait dormir.
A la troisième giboulée, il frappa du pied et décida qu'il n'attendrait pas plus longtemps. Mais sans doute il vit remuer un rideau, car il leva son mouchoir en signe de joie.
Il rentra chez lui et se mit à écrire cette lettre d'une main fiévreuse:
Lili, Lili, je meurs de ne pas vous voir; car je n'appelle pas cela vous voir quand vous passez au Bois ou sur le boulevard avec cet homme qui est un geôlier. Lili, souvenez-vous! Avez-vous oublié ces jours rapides où vous étiez heureuse quand je vivais à vos pieds?—Ne t'ai-je pas aimée avec idolâtrie? N'est-ce pas avec toi que j'ai mangé mes quatre sous en te faisant princesse pendant six semaines? Est-ce ma faute si la fortune m'a mis à pied, quand j'étais si heureux, niché avec toi dans ce petit coupé qui était encore le lit nuptial? Oh! les doux propos. Tu commençais à chanter un grand air d'opéra que j'étouffais sous mes baisers. Tout cela s'est évanoui comme un rêve. Dieu m'est témoin que j'ai tout tenté pour devenir directeur de la Banque de France. Un peu plus, je faisais de la fausse monnaie. Oh! n'avoir pas d'argent et vivre dans l'enfer du luxe avec une femme qui veut des diamants.
On dit que je suis un homme d'esprit, je ne suis qu'une simple bête, puisque je n'ai pas le génie de changer de carte dans le jeu perpétuel qui s'appelle la vie. Lili, ma Lili, de grâce! reviens à moi, ne fût-ce que pendant une heure. Je meurs de t'aimer et je meurs de ne pas te prendre dans mes bras. Je t'attendrai toute cette nuit à l'hôtel d'Albion. Si tu ne dois plus être à moi, viens au moins me le dire par un dernier baiser.
ALPHONSE***.
A cette lettre, Lili ne répondit pas. Ce jour-là, Alphonse*** la rencontra au Bois, comme tous les jours. Elle regardait de l'autre côté. Non pas cependant du côté du banquier, qui n'était pas loin de là. La dignité de ce bonhomme l'empêchait de se faire traîner dans la même voiture que sa maîtresse. Mais il l'accompagnait au Bois à sa manière, lui lançant des oeillades idolâtres et fronçant le sourcil chaque fois qu'il voyait ses yeux en conversation criminelle avec un sportsman à cheval; car il était jaloux comme le Rhin allemand des sources vives du vin de Champagne.
Alphonse***, sans s'inquiéter du banquier, jeta un bouquet de violettes dans le landau de Lili Lalouette. Sans s'inquiéter du banquier, elle prit le bouquet et le respira en toute effusion de coeur. Alphonse*** fut si heureux qu'il en devint tout pâle. Enfin elle embrassait les violettes qu'il avait baisées lui-même!