III
On était au bout de l'avenue des Acacias; l'amoureux rencontre le parieur, qui lui dit en lui offrant un cigare:
—Eh bien! notre pari?
—Notre pari va bien. Je vais trouver ton cigare exquis.
—Tu as parlé à la dame?
—Non.
—Tu lui as écrit et elle t'a répondu?
—Non.
—Eh bien! alors?
Alphonse*** était si heureux qu'il avait peur en parlant de faire évanouir son bonheur. Mais, comme le parieur insistait:
—Voilà où j'en suis: je lui ai écrit ce matin une lettre à attendrir les rochers. Tout à l'heure je lui ai jeté un bouquet et elle y a mis ses lèvres en me souriant.
—Bravissimo! bravissima! je n'attendais pas moins de toi et de Lili. En avant! à la baïonnette!
—Hélas! je la connais: celle-là ne se laisse pas enlever tambour battant.
—Nous ne pouvons pas remettre notre pari aux calendes grecques. Ne vas-tu pas tomber dans un amour platonique?
La dame repassa devant Alphonse***, et elle respirait encore le bouquet de violettes.
Le lendemain, à l'heure de la Bourse, la petite baronne envoya chercher un serrurier de M. le baron.
—Madame, le serrurier est là, que faut-il lui dire?
—Dites-lui que j'ai perdu la clef de mon chiffonnier.
Il n'y avait pas un mot de vrai dans ces paroles. Le serrurier entra; Lili lui dit de fermer la porte, après quoi elle le pria de lui faire une petite clef d'argent toute pareille à celle qu'il avait déjà ciselée.
Que voulait faire Lili de cette petite clef? Son protecteur avait-il perdu la sienne?
Quelques jours après, le banquier dînait dans le faubourg Saint-Germain. Sa place à table, au milieu de quelques grands seigneurs désargentés ne lui coûtait guère qu'une centaine de mille francs. Tout se paye à Paris, non pas l'honneur, mais les honneurs. Or, pendant qu'il dînait en si bonne compagnie, Lili dînait seule, en toute hâte.
En moins d'un quart d'heure elle eut touché à tout d'une lèvre dédaigneuse. Après quoi elle descendit, un livre à la main, sans dire où elle allait. Le savait-elle bien? Elle traversait une de ces phases critiques où les femmes donnent un croc-en-jambe à leur destinée.
Pourquoi le livre à la main? Parce que le livre est un bon compagnon de voyage, même s'il est mauvais. Et puis, elle n'avait pas pris un livre pour le lire.
A peine à cinquante pas de son hôtel, elle rencontra l'homme au bouquet de violettes.
—C'est toi, ma Lili!
Un peu plus Alphonse*** la prenait dans ses bras.
—Chut! dit-elle, M. Karl Oberbach a cent yeux.
—Oui, mais j'ai là un bon fiacre où nous serons chez nous.
Et il entraîna Lili. Devant le sapin, elle fit un pas en arrière. Il y avait longtemps qu'elle ne montait plus que dans des voitures de maître. Elle avait peur que cet affreux fiacre ne fût plus pour elle la roue dorée de la fortune. Mais l'amour leva sa jolie bottine sur le marchepied.
Et ce fut un quart d'heure délicieux. On s'était aimé follement, on s'aimait plus follement encore.
—Je n'ai jamais aimé que toi, Lili!
—Je n'aimerai jamais que toi, Alphonse!
Alors pourquoi vivaient-ils séparés, ces deux amoureux qui s'aimaient tant? fallait-il donc qu'un pari de cent mille francs les rejetât dans les bras l'un de l'autre?
Cependant, une heure après, il fallait que Lili rentrât dans sa prison dorée. Elle donna une petite clef d'argent à Alphonse*** en lui disant:
—Écoute-moi bien. Je ne t'écrirai pas, parce qu'il me faudrait porter moi-même les lettres à la poste; mais souvent, à l'heure du Bois, nous nous rencontrerons. Si un jour je mets mon éventail sur ma figure quand tu passeras, c'est que je serai seule le soir. Et le soir à dix heures, tu viendras sous ma fenêtre, comme tu es venu un matin. Si j'agite un rideau, tu monteras au premier, tu ne rencontreras personne, tu traverseras un salon, ma chambre est à gauche, tu ouvriras la porte avec cette petite clef, car une autre clef pareille m'aura emprisonnée pour trois heures, c'est-à-dire pour tout le temps où le bonhomme va faire le beau dans le monde.
Alphonse*** ne se fit pas enseigner deux fois l'itinéraire. Le lendemain, la comédie commença, et en se quittant les amoureux se dirent: La suite à demain.
Un peu plus, Alphonse, dans sa joie, ne disait rien à son ami le parieur. Enfin il parla après huit jours de bonheur. On décida qu'au premier rendez-vous deux témoins affirmeraient la vérité de l'histoire. Mais on n'eut pas besoin des témoins, car voici ce qui arriva: