IV
Le soir, Pâquerette, ne jouant pas, fit un tour dans les salons de Frascati.
—Comment, lui dis-je, sans votre Bouquet?
—Oui, me répondit-elle en mettant la main sur le coeur, il me manque quelque chose là.
J'avais au bras un de mes amis qui prenait la mauvaise habitude de braconner sur le mariage. Il offrit à Pâquerette de valser avec lui. Elle refusa net, en lui disant qu'elle ne valsait qu'avec son mari; mais elle n'en joua pas moins de l'éventail, enchantée qu'on la trouvât jolie femme et bonne comédienne. Mon ami voulut remplir le rôle du serpent, malgré mes railleries. Il avait rencontré Pâquerette courant le soir, à pied, les vilaines rues du Havre par un temps de chien; il s'étonnait qu'elle n'eût pas un coupé à deux chevaux pour la conduire au théâtre et pour la ramener chez elle.
—Deux chevaux! s'écria-t-elle, j'y ai pensé; je n'ai pas seulement de quoi m'acheter des robes. Voyez plutôt, je porte une robe de théâtre refaite pour la ville.
—Et encore, dis-je, son mari, qui est bien gentil, y a mis la main.
Le braconnier s'indigna. Quelques jeunes gens survinrent; ce fut un quatuor de madrigaux. C'était à qui offrirait les deux chevaux à Pâquerette. Mais elle répondit:
—J'aime bien mieux aller à pied.
Pourtant je fus inquiet quand je la vis questionner ces gens-là sur le style des équipages, sur les races des chevaux.
Heureusement, son mari apparut; il lui avait promis de venir la prendre après avoir été faire sa partie dans un concert.
—Vous arrivez à propos, lui dis-je; on allait enlever votre femme dans un coupé à deux chevaux.
—Je n'ai pas peur, dit-il en regardant Pâquerette avec la confiance d'un amour sans nuage.
Il croyait qu'il ferait encore des reprises aux robes de sa femme, mais il était convaincu que ces messieurs n'y feraient pas d'accrocs.
A un an de là, j'étais seul; on m'annonça M. Wilfrid Bouquet; je croyais voir entrer la femme la première, mais il était seul, tout seul. Il vint à moi, triste et pâle, tout en noir, comme s'il portait le deuil de Pâquerette.
Je n'eus pas le temps de l'interroger; il se jeta dans mes bras et éclata en sanglots.
—Ah! si vous saviez! tout est fini.
—Elle est morte!
—Oui, morte pour moi!
Je compris.
—Quoi, cette gentille Pâquerette qui vous aimait tant?
—Oui, elle m'a trahi pour un amoureux qui jouait les Berton, un cancre de théâtre, un cabotin de province.
Ce coup m'avait frappé, mais je voulus donner du coeur à l'âme de ce pauvre garçon.
—Eh bien! il n'y faut plus penser.
—N'y plus penser! mais c'est ma vie, je meurs de ne plus la voir.
—Voyons, soyez un homme. Quand on est un brave coeur comme vous, quand on a un talent comme le vôtre, quand on a vingt-quatre ans, il faut avoir le courage de braver un amour malheureux. Si je jouais du violon comme vous, je voudrais enchaîner toutes les femmes.
—Ah! mon violon, dit Bouquet en baissant la tête, je lui ai mis pour longtemps un voile noir.
—Allons, allons, dans tout artiste il y a l'homme de coeur et l'homme de talent; il faut que l'homme de talent sauve l'homme 'de coeur.
Mon violon n'était pas loin; j'allai le chercher et je le lui mis dans les mains.
Il soupira et faillit le laisser tomber; mais tout à coup, comme si Bouquet avait été pris parle démon de la musique, il joua le grand air d'Orphée: «J'ai perdu mon Eurydice.» Ce fut sublime; j'étais tout ému. Ses lamentations m'arrachèrent une larme.
Je le regardai avec un sentiment douloureux pour l'homme et un sentiment d'admiration pour l'artiste. Je croyais voir Orphée lui-même mis en lambeaux par les bacchantes, tant je voyais ce pauvre coeur déchiré par les furies de la jalousie.
Je lui serrai la main.
—Ah! mon ami; comme vous aimiez cette femme!
Bouquet sembla un peu désenfiévré.
—J'aurai du coeur, me dit-il d'un air décidé; je cours de ce pas demander ma séparation de corps.
—Mon pauvre enfant, vous avez fait une bêtise en vous mariant; vous allez faire une autre bêtise en vous démariant. A quoi cela vous servira-t-il?
—A quoi cela me servira? A tout briser entre elle et moi.
—Puisque tout est brisé.
—Oui, mais j'ai toujours peur, un jour de lâcheté, de courir à elle et de la rapatrier dans mes bras.
—Oui, sa vraie patrie, c'était vous; mais il est trop tard.
Je ne pus convaincre Bouquet; il voulait que la séparation de corps apprit à tout le monde qu'il ne courait plus après Pâquerette.
En effet, on ne fut pas longtemps sans que la Gazette des Tribunaux, à propos de cette séparation, révélât, d'après les journaux du Havre, comment la comédienne Marguerite avait planté là son mari qui l'adorait, pour un chenapan qui la battait; car, le jour du flagrant délit, le talon rouge de province lui avait arraché une poignée de ses beaux cheveux.
Pour le pauvre mari, la vengeance avait commencé le jour de la trahison.