V

Pâquerette n'était pas venue me voir; je lui en savais gré. Cet hiver, comme je conduisais à l'Éden une princesse étrangère plus ou moins accréditée, une curieuse ardente à toutes les curiosités, Pâquerette nous croisa dans le promenoir; je ne la saluai point, mais elle se retourna et me dit: «Plus que ça de princesse!»

—Qu'est-ce que cette demoiselle? me demanda la dame que j'avais au bras.

—Un monstre.

—Parlez-lui donc, cela m'amusera.

—Tout justement, Pâquerette semblait attendre un mot de moi.

—Pâquerette, je disais à la princesse que vous êtes un monstre.

—Je le sais bien.

—Comment avez-vous pu trahir un si galant homme?

Pâquerette ne fut pas touchée du tout; elle se mit à rire et me répondit:

—Autre temps, autre chanson. Ça m'ennuyait de chanter toujours la même chose. Et lui donc, quelle symphonie sempiternelle! Voyez-vous, il y avait là-dedans trop de pot-au-feu.

—C'est cela, petite misérable; il vous a fallu de la soupe à la bisque; mais je suis sûr qu'au fond vous regrettez votre violon.

—Pas pour deux sous! D'ailleurs, il m'embête toujours; plus nous sommes séparés, plus il court après moi.

—Encore!

—Tenez, je viens de le voir à deux pas, qui se cache derrière un pilier.

Là-dessus, Pâquerette s'envola. La princesse comprit tout de suite le chagrin du mari.

—Parlez-lui donc, me dit-elle.

Nous nous avançâmes vers lui. Il était pâle comme la mort, son oeil cave jetait des éclairs, l'orage grondait dans son coeur.

—Que faites-vous ici? lui dis-je, comme pour lui reprocher sa lâcheté.

Il me répondit tout bas, pour n'être pas entendu de la princesse: «Je me torture.»

Et il m'échappa, comme un homme qui se cache de tout le monde.