VI

Je prenais une glace au Café Napolitain, en compagnie d'Albéric Second et d'Aurélien Scholl, qui éclataient en saillies. Mais, tout d'un coup, ils firent silence. Pâquerette était venue s'asseoir à côté de nous. «Une comédienne de province!» leur dis-je, sans vouloir lui parler.

Mais elle ne fit pas de cérémonies pour nous demander de la faire entrer au Vaudeville, en m'affirmant qu'elle jouait comme un ange tous les grands rôles du théâtre.

—Vous faire entrer au Vaudeville, lui dis-je; mais, si j'avais aujourd'hui quelque crédit, je ferais rétablir pour vous le Fort l'Évêque.

Mes deux amis me trouvèrent brutal envers une si jolie fille. Mais, tout à propos, le malheureux Bouquet passait sur le boulevard, car Pâquerette attirait toujours cette âme en peine.

La voyant si près de moi, il vint droit à elle. Il croyait que je le protégerais auprès de cette femme qui était toujours sa vie, de loin comme de près. «Pâquerette!» dit-il en pâlissant.

Il ne put dire un mot de plus et tomba assis sur une chaise.

Je lui serrai la main pour le réconforter; mais, au même instant, Pâquerette lui dit d'un air dégagé, avec la voix la plus glaciale:

—Monsieur, je ne vous connais pas!

A peu près comme elle eût dit à un pauvre: «Passez votre chemin!»

Bouquet passa son chemin. Il leva la tête avec quelque dignité, il me dit adieu et disparut.

«Monsieur, je ne vous connais pas,» était le mot de la mort pour son coeur.

Il demeurait alors rue Mazarine; il voulut retourner chez lui pour écrire à sa mère qui l'attendait à Nevers. Il n'écrivit pas à sa mère!

En passant sur le pont des Saints-Pères, il se promena quelques minutes, en proie à tous les désespoirs. Il regardait le ciel, puis la Seine, puis les femmes qui passaient, comme s'il devait revoir la figure de Pâquerette.

Tout à coup, il se pencha un peu plus et finit par tomber dans ce tombeau mouvant.

Il en était à ses dernières ressources. Sa mère ne recueillit que son violon, couvert d'un voilé noir!

Pâquerette porta le deuil en rose.