IV.
M. de Marcy voulait envoyer deux témoins à Georges; mais, après réflexion, il comprit que si on avait peint sa femme toute nue, c'est qu'elle avait posé toute nue. Il ne voulait donc s'en prendre qu'à sa femme.
Et puis un duel, ça fait du bruit. Et puis on risque de ne plus voir le grain de beauté.
Ce qui n'empêcha pas M. de Marcy d'aller tout seul, coûte que coûte, frapper à la porte de Georges pour revoir en plein jour la Femme couchée. Georges, trop distrait, ne fit pas de façons pour le recevoir et ouvrir la porte de la galerie, sous prétexte de fumer une cigarette.
A seconde vue, M. de Marcy ne douta pas que ce ne fût sa femme; mais comment était-elle venue là?
—Belle créature! dit-il au maître de la maison; d'où diable cela vous est-il venu?
—Tout bêtement de l'hôtel des Ventes. Je crois, d'ailleurs, que cela vient de loin; on m'a dit que ç'avait été peint à Venise par un élève de Fortuny.
M. de Marcy parla d'autre chose. Mais il s'en alla convaincu que c'était sa femme, quoiqu'elle ne lui eût pas permis, depuis la fête, de la regarder de trop près.
Plus d'une fois, elle lui avait demandé, à lui-même, de la faire peindre non pas toute nue, mais presque, c'est-à-dire dans le joli déshabillé des femmes qui vont au bal. Il y a peu de robe, à la vérité, le plus souvent pas de chemise. Or, tout en reconnaissant la souveraineté de ce beau corps, il avait jugé superflu de le transmettre non pas à la postérité—il ne voyait pas si loin—mais à la curiosité des amateurs d'art qui sont presque toujours des amateurs de femmes.
Il lui restait à peine un doute, et il songeait déjà à sa vengeance, quand, un jour au cercle, un de ses amis lui dit sans préambule:
—Tu devrais prier Georges, sans être Tartuffe pour cela, de jeter un mouchoir sur le sein nu de la Femme couchée, car on dit qu'elle ressemble à ta femme ou à ta maîtresse.
Le marquis faillit jeter son ami par la fenêtre, mais il cacha son jeu—jeu cruel, comme vous allez voir.
Rentré chez lui vers minuit, il alla droit à sa femme qui était couchée. «Madame, il vous a plu de vous faire peindre toute nue, eh bien! désormais, vous irez toute nue!»