V
Je ne dirai pas le mot à mot des préliminaires du mariage. Arnold s'évertua à triompher de tous les obstacles. Ce ne fut pas sans peine; il fallut d'abord rapprocher les familles, ce qui se fit grâce au génie de Mlle de Saint-Amant qui mit en avant un grand personnage à qui on n'avait rien à refuser. On fit dix fois par jour jouer le télégraphe; les haines s'adoucissent à distance. M. de Montmartel, qui n'était pas content d'un fils prodigue, fut presque heureux de le savoir à mi-chemin d'un mariage avec Mlle de Saint-Amant.
Mme de Montmartel qui était revenue de Biarritz en toute vapeur présenta son fils, après avoir fait une visite quelque peu humiliante à Mme de Saint-Amant. Beaucoup d'obstacles, beaucoup de va-et-vient, des remontrances de la mère, des larmes de la fille. L'éloquence des larmes l'emporte toujours. Le mariage fût decidé et fixé au jour de la fêle de Mme de Saint-Amant, sur la fin de novembre.
Arnold, qui ne quittait plus Montmartel, ne vint à Paris que pour la corbeille. Naturellement il y rencontra Versillac.
—On dit que tu te maries? chanta le Gascon; je t'en fais mon compliment.
—Pourquoi?
—Ta fiancée est adorablement belle.
Quoique Arnold, mécontent du séjour de Versillac chez lui, voulût le tenir à distance, il ne put s'empêcher de lui demander où il avait vu Mlle de Saint-Amant.
—Tu ne te souviens pas?
Arnold semblait chercher.
—Voyons, tu as oublié le jour où je t'ai vu juché sur un mur? Te figures-tu donc que je n'ai pas eu l'esprit de chercher à voir ce que tu voyais....
—Je ne comprends pas.
—Eh bien, j'ai vu comme toi Mlle de Saint-Amant qui se baignait plus blanche que son cygne—non pas dans la pose de Léda.
Arnold se retint pour ne pas sauter à la gorge de Versillac. Après tout, le soleil luit pour tout le monde, même quand les femmes sont au bain.
—Tu sais que je m'invite aux noces, reprit Versillac, car je veux voir ta femme en robe de mariée?
Arnold pensa qu'en parlant de robe, Versillac faisait allusion au déshabillé de Mlle de Saint-Amant au bord de l'étang, prête à aller retrouver son cygne.
De son gant il souffleta Versillac.
—Je vous défends de parler ainsi.
Le lendemain Mlle de Saint-Amant apprit par une dépêche que son fiancé avait donné un coup d'épée à un de ses amis dans un duel sans merci après trois reprises sanglantes.
Versillac fut laissé pour mort. Il eut alors un bon mouvement: il mentit pour la première fois de sa vie. Il écrivit à Arnold:
«Si je t'ai offensé, c'est sans le vouloir, mon cher ami. C'était donc un crime de voir Mlle de Saint-Amant, tout habillée, jetant du pain à son cygne?»
Arnold alla embrasser Versillac qui lui dit:
—Vois-tu, Arnold, il faut être bon diable dans l'amitié. Ainsi si Nina se jetait à travers ton mariage, je l'enlèverais!
Ce duel jeta pourtant un nuage sur les jours qui précédèrent le mariage. «Pourquoi vous êtes-vous battu?» demandait sans cesse la fiancée à Arnold. Il répondait invariablement: «Pour une offense.»
Le jour des noces, le nuage fut dissipé, le soleil des beaux jours rayonna sur les épousés.