IV
POURQUOI ANGÈLE ÉTAIT-ELLE PARTIE
Le lendemain, je veux dire quand le soleil eut resplendi dans l'allée de Lichtenthal et sur la montagne du Vieux-Château, Mme de Marsillac se souleva sur l'oreiller et sauta dans ses pantoufles sans vouloir réveiller Parisis, qui faisait semblant de dormir.
Elle s'habilla quatre-à-quatre, comme une voyageuse qui va manquer le train. Elle prit pourtant le temps de se regarder un peu dans le miroir de la cheminée. «N'est-ce pas que vous êtes belle ainsi?» dit Octave sans remuer.
Tout échevelée encore, sa pâleur éclatait sous les touffes noires, légèrement bouclées. «Non, je ne suis pas belle, j'imagine que vous me voyez en songe, car vous n'êtes pas réveillé.—C'est un reproche que je ne mérite pas, car je n'ai pas sommeillé, c'est moi qui vous regardais dormir.—J'ai peur de manquer le départ du matin; grâce à vous, j'ai oublié de remonter ma montre, et ces pendules d'auberge n'ont jamais marqué que l'heure du déjeuner.—Pourquoi parlez-vous de partir? Est-ce que c'est moi qui vous chasse, n'avons-nous pas une chambre à deux lits?—Oh! pour Dieu, faites-moi grâce de vos malices, je parle de partir parce que je vais partir. Comment voulez-vous que je reste à Bade après notre rencontre, qui sera cette après-midi la chronique de tout le pays.—Ma chère Angèle, qu'est-ce que cela vous fait? Je t'aime et tu es belle, pas un mot de plus. Je vais envoyer une dépêche à Paris, mes chevaux arriveront demain avec mes gens, nous allons louer un chalet pour huit jours, avenue de Lichtenthal, et nous y mangerons les vingt-quatre mille francs que tu m'as fait gagner hier.»
Mme de Marsillac regarda Octave et sembla séduite par cette perspective de vivre huit jours avec lui dans cette solitude toute mondaine et toute romanesque. «C'est une idée, cela!—Je suis de l'école de Girardin, j'ai une idée tous les huit jours. C'est dit, n'est-ce pas?—Avec vous, on perd son temps à dire non.»
Disant ces mots, Angèle se pencha vers Octave pour l'embrasser. «Qu'est-ce que cela? dit-elle en voyant un petit poignard d'or sur l'oreiller.—Cela, dit-il, c'est un fétiche que j'ai mis dans tes cheveux. Garde-le si tu veux que mon amour te porte bonheur.»
Octava s'était habillé. Il baisa Angèle sur le cou et sortit en toute hâte en disant qu'il allait commander le déjeuner à la Conversation sous les arbres. «Attendez-moi sous l'orme, lui dit Mme de Marsillac.»
Une demi-heure après, Octave était assis sous l'orme de Méry, devant les degrés de la Conversation, à une petite table surabondamment couverte de flacons de vin du Rhin. Il attendait Angèle, en lisant un journal pour embrouiller un peu plus son esprit sur la question d'Orient. On lui préparait les plus belles écrevisses de Loos et les plus belles truites tombées des cascades.
Mlle Tourne-Sol vint s'asseoir à côté de lui. «C'est pour moi que tu prépares ce festin?—Oui, dit Octave qui ne voulait pas être pris sans femme.» Il avait déjà posé cinq minutes, et il trouvait que c'était cinq minutes de trop.
On sait, d'ailleurs, que son plus grand bonheur était d'assembler les nuages, de brouiller les cartes, de jouer aux imbroglios, comme les Indiens jouent avec les couteaux. Il n'était jamais plus content de lui que dans les situations inextricables. Les colères d'Hermione, les larmes de Bérénice, les imprécations de Sapho étaient douces à son coeur. Il affrontait le danger, le sourire sur les lèvres et l'insouciance dans l'âme. Il disait que les meilleures mélodies étaient celles qui remuaient toutes les cordes.
Il déjeuna donc avec Mlle Tourne-Sol, espérant bien que Mme de Marsillac viendrait, altière et humiliée à la fois, troubler ce duo matinal.
Mais Angèle ne vint pas. Il pensa qu'elle avait entrevu de loin Mlle Tourne-Sol et qu'elle était retournée sur ses pas. «Après tout, se dit-il en buvant une dernière perle de Johannisberg, c'est peut-être une honnête femme.»
Quand il retourna à l'hôtel, une demi-heure après, il ne fut pas peu surpris d'apprendre que Mme de Marsillac était partie. Il monta dans la chambre, bien convaincu qu'il trouverait un mot d'adieu. En effet, sur la cheminée, près de la bobèche cassée, il trouva ce simple billet:
Adieu, sans rancune, mais ne nous revoyons jamais!
ANGÈLE.
Un nuage de mélancolie se répandit sur le front d'Octave. Pendant toute la journée on lui parla de sa misanthropie. Tout alla mal: il ne fit plus sauter la banque, il sauta lui-même; Violette passa devant lui toute rayonnante au bras du prince Rio; Mlle Tourne-Sol ne le quitta pas d'une semelle; il rencontra un musicien qui avait le mauvais oeil; au dîner, on renversa du sel sur la table.
Mais le soir jugez s'il fut heureux, quand il rentra avec l'idée de se coucher avec le souvenir d'Angèle, de trouver une femme au lit. «Angèle!» s'écria-t-il. Et il courut pour embrasser Mme de Marsillac.
Quel ne fut pas son désespoir quand il reconnut Mlle Tourne-Sol. Comme la veille, il y avait quatre bougies allumées, il les éteignit avec fureur, comme s'il dût retrouver son illusion perdue; mais la lune curieuse, comme la veille, vint le railler à la fenêtre.
Pourquoi Angèle était-elle partie?