V

VIOLETTE AU SECRET

Octave n'était point un élégiaque, il se consolait des femmes avec les femmes.

Cependant, à son retour à Paris, trois semaines après l'aventure à Bade, il chercha partout et ailleurs «Mme la marquise de Marsillac.» Il jugea que c'était une provinciale égarée à Bade, quelque femme mariée qui voulait s'amuser sans le dire à son mari. Il pensa que le nom de Mme de Marsillac était un pseudonyme et jura de ne jamais prendre au sérieux les femmes qui voyagent.

Beaucoup de lettres attendaient Octave. Il regarda toutes les enveloppes avant de les ouvrir. Il espérait une lettre de Champauvert, il trouva une lettre de M. Rossignol, son intendant au château, qui fut pour lui un coup de tonnerre.

«Après une enquête sur le poison répandu dans le bouquet de roses, on vient d'arrêter à Paris une demoiselle Violette, que vous connaissez sans doute, monsieur le duc, si j'en crois le journal. On dit qu'on la conduira ces jours-ci à Champauvert pour continuer l'instruction de cette affaire mystérieuse.»

M. Rossignol avait découpé un entrefilet d'un journal du pays, que
Parisis lut avec fureur:

«Il n'est bruit dans nos contrées, que de l'arrestation d'une de ces demoiselles à la mode qui sont le désespoir des familles. Celle-ci, qui s'est baptisée du nom de Violette, mais qui s'appelle Marty de son nom de famille,—un vrai nom de mélodrame—est venue dans un château voisin, il y a quelque temps, en proie à une rage de jalousie qui l'a poussée, dit-on, à un crime abominable. S'il faut en croire le bruit public, elle aurait répandu le poison des Médicis sur un bouquet roses-thé qu'on devait offrir à une jeune fille de la plus haute famille au moment de ses fiançailles. Au moment de son arrestation, cette demoiselle Violette a prononcé un nom bien connu ici, un nom illustre qu'il est de notre devoir de ne pas rappeler. La justice suit son cours: la malignité publique va trouver bien des motifs de curiosité dans cette cause, qui sera célèbre.»

Le procureur impérial n'avait pu étouffer l'affaire, le médecin de Champauvert ayant parlé partout avec mystère du bouquet empoisonné. Le juge d'instruction avait si bien cherché l'étrangère de l'hôtel du Lion-d'Or, errant un matin à Champauvert, qu'il avait trouvé ses traces. Voilà pourquoi il avait signé un mandat d'arrêt «contre la fille Louise Marty dite Violette, domiciliée à Paris, rue d'Albe, no 7, anciennement avenue d'Eylau.»

Octave lisait pour la seconde fois la lettre de M. Rossignol, quand son valet de chambre lui dit qu'un homme de mauvaise mine, tout noir, avec une cravate rouge, demandait à être introduit.

Cet homme se présenta presque aussitôt devant lui. Il reconnut un de ces rôdeurs parisiens, familiers au Palais de Justice, aux cabarets nocturnes, à tous les mauvais lieux. «Que me voulez-vous? demanda le duc de Parisis.—C'est que, voyez-vous, monsieur, j'ai une correspondance pour vous.—Eh bien!»

L'homme à la cravate rouge fit un signe au valet de chambre de s'éloigner. Il tira de son portefeuille,—car il avait un portefeuille, —un admirable portefeuille en cuir de Russie qu'il avait volé la veille à un Anglais, sous prétexte de lui demander du feu pour allumer son bout de cigare. «Entre nous, monsieur le duc, dit-il, il ne faut pas m'en vouloir; je suis incognito facteur de la petite poste des prisons. Je rends plus de services à moi tout seul que tous les employés de la grande poste, et on peut me confier des valeurs: vous voyez, mon prince, que j'ai un portefeuille.—Est-ce que vous m'apportez de l'argent? dit le duc de Parisis en souriant.—De l'argent? Vous me feriez mettre à la porte. Je vous apporte mieux que cela.»

Et le messager des prisons remit à Octave une lettre de Violette. «Est-ce qu'il y a une réponse? demanda Octave en décachetant la lettre.—Oui, la dame est au secret; mais, sur mon honneur, ce que vous écrirez lui arrivera.»

Et comme il y a des joueurs de mots à tous les dégrés, celui-ci ajouta: «Il n'y a point de secret pour moi.»

Voici la lettre de Violette:

«Octave! Octave! je suis à moitié morte de chagrin. Le savez-vous? Hier, comme je revenais du bois, deux hommes, qui étaient à ma porte, m'ont dit de les suivre à la préfecture de police. J'ai voulu passer, le premier a mis brutalement la main sur moi; j'ai résisté; le second m'a parlé plus doucement et m'a proposé de monter dans un fiacre. Il m'a fait comprendre qu'il fallait obéir si je voulais éviter un grand scandale dans une rue où tout le monde me connaissait. Je suis montée en fiacre, espérant bien qu'il y avait une méprise et que le juge d'instruction me rendrait la liberté; mais on m'a jetée dans un cachot, comme une criminelle, avec trois autres femmes que je ne connais pas. De quoi m'accuse-t-on? grand Dieu! Une de ces femmes m'a confié, avec un air de sympathie, qu'elle n'était là que pour me parler. Dieu sait si j'ai quelque chose à dire! Si vous recevez cette lettre, qu'elle m'a promis de vous faire parvenir, sauvez-moi de cette mort anticipée. Le mandat d'arrêt portait bien mon nom de Louise Marty, surnommée Violette; mais je suis sûre qu'il y a une erreur de la justice. Octave! Octave! Pourquoi ne m'avez-vous pas laissée mourir à la porte de Mme d'Entraygues?

«VIOLETTE.»

L'homme à la cravate rouge demanda à Octave s'il était content.—Oui, très content, dit Octave. Et il écrivit ce mot à Violette:

Violette, je vous aime et je veille sur vous.

«PARISIS.»

Et se tournant vers l'homme à la cravate rouge: «Tenez, il faut que cette lettre arrive dans une heure.—Comme vous y allez, mon prince! Je n'ai pas encore déjeuné.—Eh bien, reprit Octave en lui jetant cinq louis, vous ne déjeunerez pas.»

Le jour où le duc de Parisis recevait les lettres de M. Rossignol et de Violette, la marquise de Fontanelles recevait celle-ci de Geneviève:

«Je suis désespérée, ma chère Armande. Je ne sais quel démon s'est incarné a Champauvert depuis la mort de ma tante; mais j'y meurs de chagrin. A qui ouvrir mon coeur? Ah! si tu étais là! Si tu m'aimes, accours. Figure-toi que j'ai été empoisonnée par un bouquet de roses; mais qu'est-ce que cela? Ce n'est pas là qu'est le mal! Le même bouquet a empoisonné une des filles de service qui a voulu rire avec le poison.

«Malgré toutes mes prières on instruit l'affaire, il me faudra comparaître comme témoin. J'aime mieux mourir. Et puis, figure-toi qu'on a arrêté une pauvre fille qui aime M. de Parisis: je réponds que celle-là n'est pas coupable. Mais je ne puis pas dire le nom de l'empoisonneuse, quoique je le sache bien. C'est une désolation. C'est un scandale. Je ne sais où cacher mes larmes. Viens me voir, si tu m'aimes. Je te dirai tout cela. Mais les journaux parleront avant moi. Oh! mon Dieu! mon Dieu! qui donc a permis que la dignité des familles, que la pudeur des femmes, que toutes les vertus soient ainsi jetées eu pâture à la sottise publique.

«Adieu, je meurs de chagrin.»

«GENEVIÈVE.»

La marquise de Fontaneilles voulait courir à Champauvert pour consoler Geneviève, mais le marquis ne voulut pas, dans la peur que le nom de sa femme ne fût inscrit au procès.

Il tient une petite lettre de Geneviève.

«Vous avez oublié à Champauvert vos cinq millions et votre porte-cigare. Figurez-vous que j'ai failli pour avoir le secret de votre insouciance et de votre gaieté. Ne viendrez-vous pas chercher vos cigares et vos millions? Vous me trouverez l'âme en deuil.»

Octave fut touché au coeur. Il voulut courir à Champauvert, mais il remit au lendemain cette effusion. Le lendemain il fut pris par une aventure nouvelle.

Mlle de La Chastaigneraye demeura seule en face de tous ses chagrins; car elle n'avait pas tout dit à son amie. Un volume de La Bruyère où elle avait marqué cette pensée: Vouloir oublier quelqu'un, c'est y songer, n'eût-il pas dit le plus sérieux de ses chagrins?

Elle qui n'avait pas péché, elle lisait Mlle de La Vallière, comme si elle eût écouté une soeur: «Jésus-Christ est mort pour payer toutes nos dettes, il a brisé le joug de notre esclavage et nous a faits ses enfants d'adoption.»—Oui, disait Geneviève, Jésus-Christ a payé toutes nos dettes et nous a faits ses enfants, mais il n'a pas brisé le joug de notre esclavage, puisqu'il n'a pas brisé le joug de l'amour.