IX

MONTJOYEUX JOUE UN NOUVEAU ROLE

On apporta un matin cette lettre de faire-part à M. de Parisis:

«M. Monjoyeux a l'honneur de vous faire part de son mariage avec
Mlle Aline de La Roche.»

«Diable! dit Octave, de La Roche en deux mots, il ne s'encanaille pas.
Quelle pourrait donc bien être cette Aline de La Roche?»

M. de Parisis avait la prétention de connaître toutes les femmes: «Il aura déniché cela sur quelque toit du pays latin ou de Montmartre. Je lui souhaite une hirondelle, cela portera bonheur à la maison.»

Il jeta le premier feuillet pour lire le second:

«Mme la comtesse de La Roche a l'honneur de vous faire part du
mariage de Mlle Théodule-Angèle-Aline de La Roche, avec M. de
Monjoyeux.»

Il y avait au bas de la page, en caractères imperceptibles: Lithographie de Kardec, à Nantes. «Oh! oh! noblesse de Bretagne! dit Parisis, comment s'y est-il pris pour faire ce coup de maître:»

Le même jour, à la nuit tombante, comme le duc de Parisis fumait aux Champs-Elysées avec quelques amis du club, il reconnut à vingt pas de distance la tête chevelue de Monjoyeux dans un groupe de spectateurs, hommes et femmes, qui assistaient au spectacle des filles à marier ou des filles à vendre qui vont au Bois. «Je suis sûr qu'il est avec sa femme, dit Octave.» Il alla droit à Monjoyeux, qui lui dit; «Voici ma femme.—Où diable ai-je vu cette figure-là?» se demanda Octave en cherchant dans une sphère où il ne devait pas trouver. Par ce temps de blondes et de brunes, où les brunes se font blondes et les blondes se font brunes, sans parler des rousses, où le pastel et le crayon noir jouent un si grand jeu sur le visage, les yeux les plus fins risquent de se tromper.

Octave connaissait bien cette figure, il ne la reconnut pas.

C'était une jeune femme, un peu forte, mais d'une belle envergure. Elle était blonde et blanche, voilée d'un voile noir et d'un voile de poudre de riz.

Monjoyeux reprenant sa désinvolture théâtrale: «Donc, M. le duc, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter à Mme Monjoyeux.—Madame, dit Octave—en s'inclinant pour une noblesse de Bretagne—je suis bien heureux que mon ami Monjoyeux ait fait une pareille fin. Voilà ce qui s'appelle un commencement.»

La jeune femme ne répondit pas un mot, elle avait rougi, elle s'était levée à moitié, comme si elle ne sût pas quelle figure faire. «Oui, mon cher, dit Monjoyeux, vous l'avez dit, cette fin-là c'est un commencement. C'est d'aujourd'hui seulement que je me sens né à la vie; vous allez voir bientôt ce que peut un homme, avec une femme.»

M. de Parisis, qui regardait Monjoyeux, remarqua plus de raillerie et d'amertume que de joie dans le sourire du comédien. Il salua une seconde fois et rejoignit ses amis. «C'est Monjoyeux, lui dirent plusieurs voix, as-tu vu sa femme?—Elle est fort belle, fort timide, fort rougissante; mais elle a des mains trop fortes pour des mains bien nées. Noblesse de Bretagne, messieurs!—Je lui trouve un autre défaut: je ne sais si c'est Monjoyeux qui a fait sa figure, mais, comme disaient nos aïeux, elle n'a pas le velouté de la candeur, elle est déjà trop familière à la poudre de riz et au crayon noir. Après cela, je ne hais pas l'art dans la nature, quand c'est le pastel de Rosalba.»

Un vague souvenir traversa l'esprit d'Octave; on le questionnait encore, il ne répondait plus. «Te voilà soucieux! Est-ce que tu deviendrais amoureux de cette jeune mariée?—Non, dit-il, elle me rappelle seulement une femme que j'ai aimée au clair de lune. Après cela, il y a tant de femmes au Bois qui se ressemblent.»

Tout Paris parla avec quelque surprise du mariage inattendu de Monjoyeux. «Que va-t-il faire de sa femme?—Il va l'aimer, puisqu'elle est si belle.—On dit qu'elle n'est pas riche.—Il y a peut-être une comédienne sous Roche.—Il rentrera sans doute au théâtre.—Qui sait si la femme n'a pas un million dans le gosier, comme la Patti!—Ou un éventail de sociétaire de la Comédie-Française, comme Croizette.»

On comprend bien qu'une aussi grave nouvelle fut imprimée jusque dans les grands journaux, où un jour on lut cette lettre de Monjoyeux:

«Monsieur le rédacteur,

«On annonce ma rentrée au théâtre; que mes amis ne reprennent pas encore leurs sifflets; avant d'être comédien, j'étais sculpteur, j'ai ressaisi mon ciseau et je pars pour Rome. S'il n'y a plus de marbre en Italie, j'irai sculpter les neiges de la Russie.»

«Agréez mes adieux éternels, car je n'emporte pas ma patrie à la semelle de mes souliers.

«MONJOYEUX.»

On commenta cette lettre. C'était bien le style connu de Monjoyeux; il avait sa manière d'écrire comme il avait sa manière de parler. Le lendemain il n'en fut plus question: Monjoyeux disparut de l'horizon parisien.