VIII
DE QUELQUES PARADOXES DE MONTJOYEUX
Tous les désoeuvrés du Café Anglais ne savaient, un soir, plus que dire, ils devinrent sérieux—un quart d'heure de sagesse dans cette folie de toutes les heures. Les femmes dormaient, quelque peu dépenaillées dans leur luxe, perdant leurs cheveux, mais tenant bien leurs diamants. Chacun parla d'escalader la montagne abrupte de la fortune, l'un par la politique, l'autre par les journaux, celui-là par les théâtres, celui-ci par l'argent des autres.
Monjoyeux prit la parole: «Tout cela est fort beau, dit-il; mais vous raisonnez comme des enfants gâtés, qui s'imaginent qu'on peut aller chercher la lune. Or, le moyen? C'est toujours l'histoire d'Archimède: Donnez-moi un point d'appui et je déplace le monde,—dans le seul but de donner un peu plus de soleil à Paris,—car nous avons, cette nuit, quinze degrés au-dessous de zéro, et une capitale universelle ne peut pas durer à ce régime-là. Songez à Babylone! à Carthage! à Athènes! à Rome!—Il s'agit bien de soulever le monde! Il s'agit seulement d'avoir trois ou quatre cent mille livres de rente.—Oh! oui, rien que cela, dit une des demoiselles qui sommeillaient; si Gaston me fait une pareille liste civile, je deviendrai un ange.»
Monjoyeux regarda celle qui parlait. «Si elle était un peu plus jolie, dit-il, je lui ferais trois ou quatre cent mille livres de rente, car elle serait mon point d'appui pour les grandes idées qui germent là.—Et quelles sont les grandes idées qui germent là? demanda le duc de Parisis à Monjoyeux.—Mes enfants, le Monjoyeux qui vous parle n'est par le premier venu. Comme Veuillot et beaucoup de grands seigneurs qui ne s'en vantent pas, il est né dans un cabaret; mais il est d'un bon tonneau et d'un bon crû. Voyez-vous, mes gentilshommes, j'ai mes trente-deux quartiers de roture comme vous avez vos trente-deux quartiers de noblesse.—Noé! passez au déluge, dit Octave.—Eh bien! je suis taillé sur le grand modèle. Je suis un homme, et quiconque peut dire qu'il est un homme, est bien près d'être un grand homme. Vous m'avez sifflé au théâtre, parce que je suis de trop haute taille pour des yeux habitués aux prouesses des femmes. Mon jeu est héroïque et vous n'aimez que les miniatures; vos comédiens à la mode sont des Lilliputiens qui jouent les infiniment petits. Je suis un Shakespeare et un Molière, ni plus ni moins; je ne jouerai bien que les pièces que je ferai moi-même; ce qui me manque, ce n'est pas le génie, c'est le théâtre. Je vous l'ai dit déjà: je suis né pour les premiers rôles dans la vie, et on me condamne aux troisièmes rôle. Quand je veux écrire dans un journal, quand je vais voir un directeur de théâtre, quand je veux portraiturer quelqu'un, je fais peur aux gens. Ce n'est pas si simple que cela écrire, jouer la comédie, sculpter! Le génie est un moulin qui tourne à vide quand il n'a pas du blé à mettre sous les meules. C'est mon histoire, c'est l'histoire de tous ceux qui n'ont pas commencé dans le despotisme paternel des écoles, par le Conservatoire, par l'École de Rome, par l'Université. Il est vrai que j'aurais jeté toutes les écoles par la fenêtre.—Voilà pourquoi tu feras l'école buissonnière toute ta vie.—Eh bien, non! dit Monjoyeux après un silence, non! je ne ferai pas l'école buissonnière toute ma vie. Voilà trop longtemps qu'on doute de moi, je veux prouver ma force: j'ai mon idée, j'ai mon point d'appui. Adieu!»
Et Monjoyeux sortit, à la grande surprise de tous ses amis sans même boire la coupe de vin de Champagne glacé que venait de lui verser Mlle Jacyntha, une Hébé en fourrures, laquelle but en s'écriant: «Je bois à Monjoyeux!—Quel pourrait bien être son point d'appui? demanda Parisis.»
L'amitié de Parisis et de Monjoyeux avait commencé par un duel, parce que, dans un souper de comédiennes, Monjoyeux avait défendu à Octave de boire dans le verre de Mlle Aurore, une ingénue qui avait déjà ce soir-là donné trois rendez-vous avec l'ingénuité d'une ingénue. Il n'y a plus que les femmes du monde tombées dans le demi-monde qui cultivent la rouerie à front découvert. «Monjoyeux s'était battu avec une épée trempée d'imprévu et de ressources. Octave, blessé à la main, eut son épée brisée. Il dit à ses témoins qu'il était émerveillé de son adversaire. On le rappela. «Monsieur, vous me donnerez une revanche.—Jamais, monsieur, je ne me suis battu que parce que j'ai demain un duel au théâtre.»
On trouva cela digne d'un véritable artiste; on s'en alla content; le lendemain, Octave emmena tous ses amis pour applaudir Monjoyeux qui débutait à l'Odéon. Par malheur, la pièce tomba; Monjoyeux eut beau sauver la scène du duel par des miracles, les sifflets furent le dernier mot de ce chef-d'oeuvre incompris.
Monjoyeux, qui avait joué à Londres les grands rôles, se brouilla quelques jours après avec son directeur, ne voulant jouer ni les traîtres, ni les pères-nobles. Or, comme tous les autres théâtres avaient leur premier rôle accrédité, il se trouva sur le pavé, grand artiste incompris. Il se remit à la sculpture, tout en regrettant de ne pouvoir faire de la sculpture vivante.
Octave le revit çà et là. Il le trouva dans sa misère digne et chevaleresque, jouant dans la coulisse son emploi de beau ténébreux, de mousquetaire ou de don Juan. Il l'invita à souper avec les mêmes comédiennes. Ses amis furent charmés de cet esprit mi-gaulois, mi-parisien, qui courait gaiement sur la nappe. On l'invita le lendemain, puis encore, puis toujours, si bien que son vrai théâtre était le Café Anglais. Ce fut là qu'il joua ses rôles improvisés tout un hiver, content de son public, quoiqu'il reconnût que le public du boulevard du Crime fût encore meilleur.
Celui-là était bien une figure du dix-neuvième siècle, avec toutes les aspirations et toutes les défaillances qui nous passionnent et nous désenchantent. Il était parti du dernier échelon de l'échelle sociale; Monjoyeux n'était pas un nom de terre, c'était un sobriquet, un sobriquet de bon augure: son père, un chiffonnier de la rue Gracieuse, le traînait avec lui dans ses équipées nocturnes. L'enfant était si gai, malgré la pluie ou la neige, à travers l'orage ou la bise, que le chiffonnier l'appelait mon Joyeux, comme il eût dit mon Chenapan.
Monjoyeux n'avait pas d'état civil; sa mère était accouchée dans les anciennes carrières de Montmartre; elle n'avait pas jugé bien utile d'aller dire cela à M. le Maire, d'autant plus que, dans cette belle période de sa vie, elle se considérait comme du XIIIe arrondissement, attendu qu'elle n'avait pas de domicile fixe.
Monjoyeux, qui ne riait pas toujours alors, était bien logé, car il avait élu domicile sur le sein de sa mère. La bonne femme n'était pas mariée, mais elle était fidèle à son compagnon nocturne; Monjoyeux n'était donc pas l'enfant de trente-six pères. Il ne sut jamais bien s'il avait été baptisé, il ne se connaissait pas de nom de baptême; on l'appelait quelquefois Jean comme son père, mais le plus souvent Monjoyeux.
Ce fut Pradier qui décida de sa fortune. Un matin que l'enfant n'avait pas éteint sa lanterne et s'oubliait à regarder les gravures sur le quai Voltaire, Pradier s'arrêta devant lui, tout charmé de sa petite figure à la Chardin. C'était comme une vieille gravure de Saint-Aubin; vous vous rappelez ces adorables estampes: les Petits Polissons de Paris.
Pradier lui adressa la parole; il aimait les scènes de la rue et les études en plein vent. Qui ne se rappelle l'avoir vu se retourner et suivre ces figures de caractère que les vrais artistes seuls saluent au passage? «Que diable, mon enfant, cherches-tu avec ta lanterne allumée? Tu ne vois donc pas le soleil?» L'enfant regarda Pradier avec de grands yeux surpris: c'était la première fois qu'un homme en habit noir lui parlait avec un sourire.—C'est donc un homme, ton père, mon petit Diogène?—Non, monsieur, c'est un chiffonnier.—Alors, tu ne le retrouveras que la nuit; viens avec moi, je te donnerai cent sous.»—Monjoyeux eut l'air de ne pas comprendre, mais il suivit Pradier, qui le conduisit rue de l'Abbaye, à son atelier. Dès que le sculpteur prit un crayon pour faire un croquis, l'enfant eut l'air de comprendre. «Ah! oui, dit-il, vous faites des statues. Oh! que c'est beau le marbre!—Où as-tu vu du marbre?—Dans les églises. J'aime le marbre.»
C'est l'église qui initie le peuple au sentiment du beau et du bien, ces deux sources parallèles qui se rencontrent au confluent de toute grandeur. Les révolutionnaires qui ont fermé les églises n'étaient pas seulement des déicides, mais des homicides. Ils voulaient tuer l'âme. L'église est la grande école; elle enseigne Dieu, l'Art, la Poésie, la Musique à ceux-là mêmes qui n'ont pas le temps d'écouter les maîtres. Si un pauvre diable qui n'a jamais ouvert les yeux à la lumière traverse une église, Dieu lui parle par les yeux, sinon par les voix de l'âme. Devant les chefs-d'oeuvre de la statuaire et de la peinture, en écoutant les grandes symphonies de l'orgue, qui sont comme les voix divines sur les voix humaines, il s'arrête abîmé dans une admiration sourde, mais déjà intelligente. S'il ne sent pas la présence de Dieu, il admire l'homme dans ses oeuvres; c'est déjà une station lumineuse. Combien d'églises qui, au moyen âge, ont été le musée d'où sont sorties des légions d'artistes?
Ouvrez les palais au peuple, mais ne lui fermez jamais les églises. Ce fut la pensée de Pradier en écoutant l'enfant qui posait devant lui. «Si tu aimes tant le marbre, mon camarade, veux-tu rester avec moi? -Oh! oui! s'écria Monjoyeux? mais que dirait maman?—Ah! il y a aussi une mère. Eh bien! nous lui ferons des rentes pour qu'elle te donne ta liberté.»
Monjoyeux ne posait plus, il dansait. «Oui, mais, reprit-il tristement, je ne verrai plus maman!—Tu iras la voir, et elle te viendra voir. —La pauvre femme! avec ses guenilles, est-ce qu'elle pourrait entrer ici?—Oui, oui, dit Pradier, ici ce n'est pas le palais des Tuileries. Tiens, je t'ai promis cent sous, porte cela à ta mère.»
Et il lui donna un louis. Monjoyeux pleurait de joie. «Va! mon bonhomme, si tu aimes encore le marbre demain, reviens pour toujours ici.»
Monjoyeux revint le jour même, Pradier lui donna un crayon. Il ne fut pas peu surpris de voir que l'enfant dessinait déjà. Jusque-là le gamin s'était exercé sur les murailles de Paris, pendant que ses camarades écrivaient des maximes. On a publié les murailles révolutionnaires, on pourrait publier aussi les murailles artistes et littéraires.
A dix-huit ans, Monjoyeux allait concourir pour le prix de Rome quand mourut Pradier. Ce fut le premier chagrin de sa vie. Il manqua son concours, et il fut perdu par sa liberté de main; comme Pradier, il voulait trop que le marbre parlât.
Tous les arts donnent la pauvreté, mais la sculpture donne la misère. Six mois après la mort de Pradier, il n'avait plus ni atelier ni marbre. Il frappa vainement à beaucoup de portes, sa main était discrète et fière, les portes se refermèrent sur lui. Il n'avait eu jusque-là que deux vraies passions, deux hommes, deux originalités: Pradier et Frédérick Lemaître. Désespérant de la sculpture, il se fit comédien. Il joua le drame et la comédie avec le caractère des grands artistes. L'enfant délicat était devenu un homme robuste, de la nature des titans, tête hérissée, torse d'Hercule, un des plus beaux exemplaires de l'humanité.
Monjoyeux menait la misère. Il n'avait pas plus de théâtre que d'atelier, il jouait et sculptait ça et là par aventure. Mlle Rachel et Mlle Brohan lui avaient donné cinq mille francs pour deux bustes, deux portraits: la Tragédie et la Comédie. Il avait donné des représentations à Londres avec Fechter pour jouer les rôles de Frédérick. Il parlait de faire le tour du monde. En attendant, il vivait au jour le jour, semant à pleines mains le paradoxe et la vérité pendant que ses amis du club semaient l'or.
Ces beaux messieurs du turf se disaient quelquefois entre eux: «Ce comédien est charmant, mais nous ne pouvons pourtant pas être les amis d'un comédien.» Et souvent ils ne le connaissaient pas dans la rue.
Il ne faut pas se faire illusion, la question n'a pas fait un pas depuis Molière. Louis XIV a daigné déjeuner du bout des lèvres avec le plus grand homme de son règne pour donner une leçon à ses esclaves. Aujourd'hui Louis XIV déjeunerait-il avec Frédérick Lemaître? Il n'y a que l'Église qui ait ouvert sa porte et son campo-santo. Les gens du monde ne reçoivent guère les comédiens que le jour où on joue la comédie chez eux. Il est vrai que les comédiens ne voudraient pas recevoir les gens du monde.
Octave n'avait pas ces préjugés. Il donnait bravement le bras à Monjoyeux. Il l'appelait son ami; il s'était battu une fois pour un mot contre son caractère; aussi Monjoyeux disait: «C'est à la vie à la mort entre un homme qui a reçu un coup d'épée de moi et qui en adonné un pour moi.»—«Je ne suis pas ton ami, je suis ton lion, avait-il dit à Octave. Si jamais tes ennemis me tombent sous la patte, tu verras ma griffe!»
Depuis quelque temps on n'avait pas revu Monjoyeux à la Maison-d'Or, ni au café Anglais, ni aux premières représentations. On oublie vite à Paris les figures de la galerie vivante; et si on ne se revoit plus, c'est à peine si un mot dit par hasard réveille le souvenir des absents: la vague qui passe emporte tout, jusqu'au souvenir. Dans la vie agitée, qui vous prend jusqu'aux heures de sommeil pour les mille riens dévorants des heures désoeuvrées, comment aurait-on le temps de se retourner vers le passé, d'évoquer des souvenirs évanouis, de regretter les gais compagnons ou les maîtresses disparues? On jette le passé dans l'abîme, sans vouloir se pencher pour voir s'il est bien mort. Vieux habits, vieux galons, que me voulez-vous? Autrefois, le souvenir avait des temples, aujourd'hui il n'habite plus que la boutique des défroques humaines;—naguère, on vivait de la veille et du lendemain, un pied dans le passé, le front dans l'avenir; maintenant on vit au jour le jour.
Donc, Monjoyeux avait disparu sans qu'on sût pourquoi et sans qu'on se demandât quelle belle folie avait pu l'emporter.
Un soir pourtant, Octave, qui regrettait cette belle figure épanouie, même dans les quarts d'heure de misanthropie, demanda si on n'avait pas rencontré Monjoyeux. «Monjoyeux? dit Villeroy, c'est du plus loin qu'il m'en souvienne. Nous avons soupé ensemble, il y a bien six semaines, et nous nous sommes quittés pour aller nous coucher—le lendemain. Nous n'étions restés à table que depuis minuit moins un quart jusqu'à l'aurore aux doigts de Champagne rose. Ces dames des Bouffes-Parisiens avaient panaché le festin. Monjoyeux n'était pas si gris que moi, si j'ai bonne mémoire: il avait écrit—entre deux vins—un traité de métaphysique pour le Figaro. Ces dames ont trouvé cela sublime. Il me demanda mon opinion; mais tu sais que j'ai le vin trop tendre pour avoir une opinion.—Ce brave Monjoyeux! dit d'Aspremont, je serais désespéré de ne plus le revoir; j'ai étudié tous les philosophes de l'antiquité, mais je n'en ai jamais trouvé un si profond.—Oui, profond comme le tonneau des Danaïdes? on a beau lui verser à boire, il ne s'emplit jamais.—Que veux-tu? il aura pris un engagement dans quelque théâtre de province. Je suis bien sûr que si on faisait faire des fouilles à Périgueux, le pays des truffes, on le retrouverait là jouant des rôles de Frédérick et cascadant comme les chutes du Niagara.—Non, il a des visées plus hautes, dit Harken, il sera allé s'oublier dans quelque théâtre étranger, à Baltimore ou à Odessa.—Qui parle d'Odessa? s'écria une voix bien connue.» C'était Monjoyeux. «Monjoyeux! c'est lui! dit Octave avec un vif plaisir.—Quand on parle du loup, dit le marquis de Saint-Aymour, on en voit les dents.—Oui, mon cher marquis, je suis devenu un loup: regardez mes dents! vous allez voir le carnage que je vais faire sur le pauvre monde. J'ai déjà commencé.—Expliquez-vous, sphinx!»
Monjoyeux prit dans la poche de son habit un très beau porte-cigare en cuir de Russie, encadré d'ornements en platine. «Voulez-vous des cigares?»
C'était la première fois que Monjoyeux offrait des cigares. «Tudieu! quel luxe, dit Octave; tu as donc découvert une mine d'or ou une tante avare?—C'est bien mieux que cela! je me marie.—Oh! Monjoyeux! je vais me trouver mal; on ne tire pas ainsi à ses amis des coups de canon rayé. Tu te maries?—Oui. Tu comprends qu'il ne fallait rien moins qu'une pareille catastrophe pour fumer de pareils cigares, des cigares à moi, des cigares offerts par moi—à moi.—Tu te maries! Il y a donc encore des femmes?—Il y en avait une et je l'ai prise.—E elle est belle?—Comme la beauté. Figurez-vous une Transtévérine avec une figure de Milanaise. Une statue en chair, venue d'Arles à Paris sans passer par l'Académie des Inscriptions. En un mot, un chef-d'oeuvre vivant.—Et que feras-tu quand tu seras marié?—La belle question! Je ferai mon chemin.»
Les trois amis se mirent à rire, «Faire son chemin, dit Octave, c'est encore un vieux préjugé. Est-ce que nous sommes maîtres de nous?—Eh bien! vous verrez si je suis maître de moi et des autres.—Oui, de tout le monde, excepté de ta femme.—De ma femme comme de tout le monde.—Permets-moi d'être fort indiscret, demanda Parisis à Monjoyeux. Quel rôle jouera ta femme dans ce chemin-là?—Elle jouera le rôle de toutes les femmes qui veulent que leurs maris fassent leur chemin.—Oh! Monjoyeux! je ne te croyais pas descendu à ce degré de scepticisme, pour dire un mot bien porte.—Tu me crois donc une âme plus haute que tous ces ambitieux qui passent là sous nos yeux, courant à leurs chimères, escortés par tous les vices, jetant leurs maîtresses, leurs femmes, leurs soeurs à toutes les concupiscences qui ouvriront la main pour leur donner à eux, qui des croix, qui une ambassade au Monomotapa, qui une concession de chemin de fer de Rome à la lune. Je ne me paye pas d'une autre monnaie que tous ces gens-là.—Après tout, dit d'Aspremont, jouant l'esprit fort, les anciens vendaient les femmes, pourquoi les modernes les estimeraient plus—ou moins—que ne le faisaient les anciens? La femme ne devrait être qu'un objet de luxe, qu'on se passe de main en main jusqu'au dernier enchérisseur, ou plutôt jusqu'à ce qu'elle devienne mère de famille.—Rassurez-vous, messieurs, dit Monjoyeux en voulant reprendre ce qu'il avait dit, j'ai raillé sur des choses saintes. Pour moi, la femme est l'âme, la poésie, la conscience de l'homme; elle doit être pour lui l'image de Dieu sur la terre. Celui-là qui la sacrifie ou la bafoue, est indigne du titre d'homme. Voilà pourquoi je hais mon siècle, voilà pourquoi je voudrais le souffleter en face des siècles passés et des siècles à venir. Adieu, vous aurez de mes nouvelles.»
Les amis se séparèrent. «Te voilà devenu pensif, dit Saint-Aymour à Parisis.—C'est que ce fou est un sage; il nous a donné là un premier avertissement; nous vivons comme des enfants prodigues, secouons donc toutes ces aspirations féminines qui nous cassent les bras. Pour moi, je l'avoue, j'en suis arrivé à n'avoir plus le courage d'aller me coucher.»
En effet, ce jour-là, Octave était revenu du club au soleil levant, il avait regardé son lit, qui ne l'attendait plus, il s'était jeté sur sa chaise longue, mécontent de tout, même du sommeil.
Il sentait que parmi toutes ses femmes, deux femmes manquaient à son coeur: Geneviève et Violette.