IX

LE LENDEMAIN DU BONHEUR

Parisis était merveilleusement doué pour tout faire, c'est peut-être pour cela qu'il n'avait rien fait. On sait qu'il avait le sentiment de l'art au plus haut degré. Les heures qui suivirent son mariage, il fit de charmantes surprises à Geneviève: elle aimait surtout, en peinture, les paysages, non pas seulement parce qu'ils étaient l'image de la nature,—cette figure de Dieu, mais parce qu'elle les peuplait à sa fantaisie: son imagination, toujours créatrice, y représentait les scènes romanesques de son esprit.

Le lendemain du mariage, elle avait trouvé que le parc était un peu touffu; on n'y respirait pas la lumière, les horizons étaient trop rapprochés, elle aurait voulu des perspectives et des échappées,—des portes ouvertes vers l'infini.—Elle disait que c'était là le tort des paysagistes modernes, de se parquer dans un coin de vallée ou devant une lisière de forêt, sans souci des lointains. Voilà pourquoi elle aimait le paysage de style, fût-il trop bleu comme celui de Léonard de Vinci, fût-il trop vert comme celui de Raphaël. Elle aimait surtout le paysage de Poussin qui pense dans ses arbres et dans ses nuages.

Le duc de Parisis joua à sa femme le jeu du duc d'Antin à Louis XIV; en une nuit, il fit abattre assez d'arbres pour changer tout le caractère du parc. Le lendemain, quand le soleil fut à son zénith, il prit Geneviève par la main et la conduisit à une des grandes fenêtres du château. «Voyez,» lui dit-il. Elle fut ravie. «Ah! dit-elle, comme on respire bien aujourd'hui! Hier, on respirait la terre; aujourd'hui, on respire le ciel.»

Parisis prit un étrange plaisir à se faire paysagiste en action. Armé d'un marteau à marque, il étudiait tous les points de vue et condamnait les arbres qui obstruaient ou qui dépoétisaient, celui-ci par un feuillage vulgaire, celui-là par un dessin maladroit. Pendant quelques jours, il se passionna à ce plaisir de faire des Poussin, des Diaz, des Claude Lorrain, des Rousseau, des Ruysdaël, des Corot, jusqu'à des Paul Potter et des Rosa Bonheur, car il avait amené des troupeaux dans le parc.

Selon que le promeneur prenait telle ou telle avenue, il trouvait des paysages de style aux grandes nappes de lumière, aux horizons perdus, avec des arbres centenaires, pensifs, la tête dans les nues; ou bien il trouvait des pages animées: la prairie avec ses vaches, la cascade avec son rocher et son buisson, le promenoir avec ses brebis.

Je ne saurais trop donner le conseil d'imiter Parisis aux châtelains et aux châtelaines qui s'ennuient; mais je me hâte de dire qu'il ne faut faire ce paysage-là qu'aux premiers jours d'automne, quand les arbres sont encore feuillus et qu'on peut les déplacer sans les tuer. N'oublions pas que les arbres vivent comme nous, et que si nous n'avons pas besoin de leur abri après avoir joui de leur ombre, il nous faut dire: «Prenez garde à la hache!»

Tous les soirs la douce Hyacinthe était au salon et chantait. Octave et Geneviève étaient ravis de n'être que deux en cette belle saison de leur amour pour mieux savourer les joies de la lune de miel; mais quand Hyacinthe était là, ils croyaient n'être toujours que deux; elle ne troublait pas leur duo, même quand elle chantait.

Geneviève avait transformé la physionomie intérieure du château de Parisis pendant qu'on retouchait à la façade, qu'on bâtissait les serres et qu'on replantait çà et là dans le parc des arbres rares avec la rapidité fabuleuse du duc d'Antin ou du baron Haussmann. Les paysans s'émerveillaient de ces changements à vue; ils avaient bien ouï parler de la pluie qui marche, mais ils ne pouvaient croire que les arbres en fleurs ou en feuilles voyageaient comme de grandes personnes, pour venir à quatre chevaux se planter d'eux-mêmes au voisinage de chênes séculaires.

La jeune femme avait fait du château un palais. On sait déjà sa passion pour les oeuvres d'art, elle avait voulu être presque de moitié dans tout ce que son mari avait acheté, çà et là, à l'atelier de Clésinger et à l'atelier de Gérôme, aux ventes Demidoff, Salamanca, Diaz, Morny et Khalil-Bey. Dès qu'on franchissait la porte du vestibule de Parisis, on était émerveillé par le grand air que donnent toujours les chefs-d'oeuvre.

Dans ce beau château, on voyait qu'il fallait que tout le monde fût content, les hôtes comme les maîtres de la maison.

Et quel luxe de chevaux et de voitures pour les promenades! Et quelles réserves royales pour les chasses? Et quelle école de chiens pour les massacres de chevreuils, de faisans et de sangliers! La haute vie n'avait jamais été mieux comprise.

M. de Parisis était si heureux qu'il avait peur du lendemain.

L'homme qui bâtit son bonheur est pareil à ces enfants qui élèvent des châteaux de cartes. A chaque instant l'édifice s'écroule avant d'être achevé; si par hasard ou par adresse ce château est fini, l'enfant admire et s'étonne de le voir si beau; mais, presque au même instant, il s'amuse à le détruire.

M. de Parisis avait devant ses yeux le château enchanté pour loger son bonheur. Son bonheur était fait de toutes les poésies; il savourait avec religion cet amour d'une vierge, que le poète appelle une Piété. Il avait trouvé un ange gardien visible, il avait trouvé l'Amour sous la forme de la Beauté. Geneviève, trop romanesque avant son mariage, avait pris la souriante gravité d'une femme et d'une mère; c'était l'âme de la maison. Après toutes les secousses et toutes les défaillances de la fortune, Octave était redevenu riche, il pouvait à son gré vivre, dans son château comme à Paris, d'une vie princière. Il avait les plus beaux chevaux du monde, il triomphait toujours aux courses, il allait fertiliser sa terre. Il n'avait qu'un mot à dire pour recommencer sa carrière politique par le Corps législatif: les fortes têtes de l'arrondissement étaient venues lui offrir vingt mille voix pour les prochaines élections. S'il voulait rentrer dans la diplomatie, il n'avait encore qu'un mot à dire, tant il avait laissé de bons souvenirs chez le ministre ou chez l'Empereur. Tout lui souriait donc; mais les vraies joies ne sont pas de ce monde. L'infini, qui est la force de notre âme, nous condamne sur la terre; dans le château du bonheur, nous ouvrons la fenêtre pour voir par delà, nous aspirons à l'inconnu, dévoré par cette éternelle curiosité qui a gâté le lait de notre première mère.

Voilà pourquoi, au château de Parisis, qui était redevenu le château du Bonheur, Octave ouvrait la fenêtre et regardait l'horizon.

Qu'y a-t-il au delà des nuages, au delà des montagnes, au delà des forêts, au delà des neiges éternelles, au delà des océans, au delà des étoiles, au delà des mondes? L'âme a beau s'essouffler dans la grande course au clocher de l'infini, elle n'arrive jamais. Si on aime tant l'amour, c'est que l'amour est une parcelle de l'infini, c'est l'abîme sans fond, c'est le ciel sans barrière; on s'y jette et on s'y envole éperdument. Aimer, c'est être presque Dieu, car déjà vivre de la vie éternelle, c'est goûter au ciel, c'est se fondre dans l'immensité.

Quoique M. de Parisis ne fût pas en amour un rêveur platonicien, quoique ce fût plutôt chez lui une action qu'un sentiment, comme c'était un chercheur et que son corps ne dominait pas son âme, il ressentait même dans ses étreintes d'une heure, dans ses passions d'un jour, tous les enivrements de la pensée; il s'embarquait à toutes voiles pour les rivages dorés, pour les pays impossibles, pour les routes étoilées.

Sa femme lui était, certes, plus chère mille fois que toutes les créatures qu'il avait «entr'aimées», mais elle ne lui donnait pas le vertige. Elle faisait autour de lui tout un horizon d'or et d'azur, mais c'était le monde connu; elle avait beau varier à l'infini les mélodies et les symphonies de son âme, c'était toujours le même opéra. Octave avait le malheur d'aimer trop les premières représentations.

Voilà pourquoi l'hiver il décida Geneviève à passer deux ou trois mois à Paris, quoiqu'il lui eût dit vingt fois qu'ils passeraient toute la mauvaise saison à Paris. Ils emportèrent leur bonheur à Paris.