X

MOURIR CHEZ SOI

La comtesse d'Antraygues était tombée des bras d'Octave dans les bras du prince Bleu, un Octave au petit pied. Elle sentait que son premier amant ne l'aimait plus; elle croyait retrouver les mêmes féeries imprévues dans l'amour d'un autre. Mais quand on a soupé chez Lucullus, le souper de Marcellus ne donne plus les savantes ivresses. Quand on quitte Naples pour échouer à Livourne, on ne croit plus au paradis terrestre. Le prince était un homme d'esprit, mais c'était un homme; Parisis avait quelque chose du dieu et du démon. Le prince, d'ailleurs, eut le tort de devenir follement amoureux; il se traînait aux pieds d'Alice comme un esclave et comme un chien; il jurait de vivre et de mourir pour elle; il lui chanta trop la même chanson. A une femme romanesque comme elle, il fallait un esprit supérieur.

Elle chercha et ne le trouva pas. Ce fut en vain que, tombant tout à coup, comme on l'a vu, dans le demi-monde, dans le monde des comédiennes, elle tenta de s'appareiller à un de ces hommes à la mode, dont s'affolent les filles. Elle ne trouva partout que le néant de l'esprit et le néant de la passion. «Ah! dit-elle un jour en pleurant toutes ses larmes, Parisis ou mourir!»

Elle écrivit à Parisis qu'elle l'attendait. Parisis ne vint pas et lui répondit par ce simple mot: Pourquoi faire?

Pourquoi faire! En effet, le rêve était évanoui; ils avaient lu ensemble le premier mot et le dernier mot du livre. Pourquoi faire?

Ce jour-là, elle alla dans une église et y pria longtemps. Le soir, elle entra dans une maison de refuge. «Pourquoi faire? dit-elle encore; Parisis me cachera Dieu.»

Elle passa d'un couvent dans un autre, comme elle avait passé d'un amant à un autre. Elle ne trouva pas plus Dieu qu'elle n'avait trouvé l'amant.

Mme d'Antraygues avait donc voulu reposer sa tête sur le marbre de l'autel, mais vainement elle s'était cogné le front dans l'église de trois couvents où elle avait passé et où elle n'avait pu s'exiler du monde. Une insatiable curiosité la rejetait dehors, la fièvre de vivre l'empêchait d'apaiser son coeur dans la solitude et le silence.

Si Violette fût restée à Pernan, peut-être fût-elle allée vivre avec elle, peut-être se fût-elle enchaînée sans trop de révoltes dans cette amitié si douce et si suave. Il fallait à cette nature ardente, dépaysée dans les devoirs du monde, dépaysée aussi dans les licences du demi-monde, il fallait un coeur vaillant qui l'aimât à toute heure.

Elle était de celles qui ne peuvent vivre réfugiées en elles-mêmes dans l'horizon de leur âme; nature de feu et d'expansion, elle courait toujours les aventures, cherchant l'amour et ne le trouvant pas, parce que celle-là aussi avait un idéal inaccessible. Avant de rencontrer le duc de Parisis, elle avait lutté bravement contre toutes les tentations. On a vu que le vrai coupable était son mari. Si M. d'Antraygues se fût montré plus digne de cette jeune femme romanesque, elle eût passé le cap des tempêtes sans trahir cet hyménée où elle avait apporté toutes les illusions et toutes les grâces de ses vingt ans. Mais Parisis avait passé par là.

Certes, elle eût aimé Parisis d'un amour éternel,—que dis-je? elle n'avait pas cessé de l'aimer un instant,—mais il n'était pas dans la destinée de Parisis d'être heureux avec une femme, quelle que fût cette femme. Il émiettait l'amour comme un enfant joueur émiette son pain aux oiseaux quand il fait l'école buissonnière.

Mme d'Antraygues avait eu beau tomber des bras de Parisis dans les bras du prince Bleu, pour tomber le lendemain dans un autre amour, pour faire le surlendemain une chute plus profonde encore, rien n'avait pu l'arracher à son amour pour son premier amant. Elle s'était amusée des coups de dés de l'imprévu; elle avait de plus en plus compromis ce qui lui restait de noblesse et de dignité; après avoir subi le mépris de tout le monde, elle s'était méprisée elle-même.

Rien ne lui restait, pas même Dieu. Quand on donne sa vie au premier venu, on s'éloigne de Dieu par respect pour Dieu, si ce n'est par oubli.

Il ne lui restait même plus sa famille, puisqu'elle avait fini par se brouiller avec sa grand'mère et les soeurs de sa mère. Une de ses tantes était venue à Paris pour l'arracher à ses folies; cette femme avait parlé de haut, la comtesse s'était révoltée à jamais. «Dites à ma grand'mère que je ne subirai jamais de pareilles remontrances: elle peut me déshériter, mais elle ne m'obligera jamais à m'humilier devant vous.»

La grand'mère mourut sans l'avoir pourtant déshéritée, mais les tantes s'arrangèrent si bien que, grâce au procès qu'elles suscitèrent, il ne revint presque rien à la comtesse, parce que c'était une fortune en terres impossibles à vendre. Son notaire pourtant lui fit ouvrir un crédit de cinquante mille francs sur cette succession à longue échéance.

Alice n'avait pas revu son mari qui vivait dans le Poitou d'une petite rente de sa famille, et qui pêchait à la ligne, sans trop regretter une jeunesse inféconde, où, tous comptes faits, il avait eu bien plus de déboires que de plaisirs.

Quoique Mme d'Antraygues fut renommée par la fraîcheur de son teint, la robustesse de ses épaules bien nourries de chair, l'éclat de ses beaux yeux, elle perdit l'âme du sang, elle fut prise par des palpitations et tomba malade.

Elle tomba malade, parce que son âme était malade.

Elle avait voulu jouer un jeu qui dépassait sa fortune; elle avait bien vite dissipé cette belle santé qu'enviaient toutes les femmes étiolées qui font leur entrée dans le monde avec une jeunesse déjà flétrie.

Alice habitait depuis quelque temps le boulevard Malesherbes; son appartement—un petit appartement—ne rappelait guère le haut luxe de son hôtel de l'avenue de la Reine-Hortense. Aussi n'aimait-elle pas son chez soi. Elle se levait tard et déjeunaît dans son lit; elle se traînait dans son petit salon et recevait quelques hommes, tout en tourmentant son piano comme pour atténuer toutes les sottises qu'ils débitaient. Elle ne dînait guère chez elle, et elle rentrait fort tard, courant les théâtres et soupant quelquefois; il lui arrivait même de ne plus rentrer du tout, ce qui ne scandalisait plus personne, excepté elle-même, car elle avait gardé, sans le vouloir, des rappels de dignité.

Un matin qu'elle n'était pas rentrée chez elle, quoiqu'elle fût déjà bien malade, elle passa avenue de la Reine-Hortense pour traverser le parc Monceaux. Naturellement, quand elle passait là, elle regardait toujours la façade de son hôtel qui la regardait, lui aussi: expression triste d'un côté, sévère de l'autre.

Ce matin-là, elle y remarqua deux affiches: l'hôtel était à vendre.

Après le procès en séparation de corps, on avait, d'un commun accord avec les créanciers, vendu l'hôtel tout meublé à un Américain fraîchement marié qui voulait y placer le bonheur conjugal. Mais il paraît que le bonheur conjugal ne voulait pas loger là: l'Américain, forcé de faire un voyage à New-York, y laissa sa femme qui, elle non plus, n'aimait pas la solitude. Quand revint l'Américain, la femme avait disparu. Cette disparition romanesque fit beaucoup de bruit: l'Américain cherche encore sa femme.

Voilà pourquoi l'hôtel était encore à vendre, mais on devait commencer par les meubles. Mme d'Antraygues, après avoir lu rapidement les affiches, franchit le seuil en toute hâte.

Elle avait peur d'être reconnue; elle ne savait pas qu'à Paris en moins de deux ans tout s'oublie et tout se renouvelle: le torrent qui passe aujourd'hui emporte toutes les épaves d'hier. On ne vit plus au jour le jour, on vit à l'heure l'heure.

On ne la reconnut pas dans la maison. Elle ne s'y reconnut pas non plus. Etait-ce bien Mme d'Antraygues qui montait l'escalier? Etait-ce bien cette jeune femme enviée de tout le beau Paris, pour qui piaffaient dans la cour des chevaux anglais? Elle avait alors sa part de royauté dans le monde: quelle figure faisait aujourd'hui cette inconnue qui montait l'escalier? «Où allez-vous, madame?» lui cria une voix aiguë.

Où allez-vous, madame? Le savait-elle bien? Elle comprit que ce n'était plus son escalier qu'elle montait. «Je vais voir les meubles, parce que je veux les acheter.—Mais l'exposition ne commence qu'à midi.»

La comtesse passa outre. Pauvre femme! chaque pas qu'elle fit la rejeta dans les bras d'Octave. En s'appuyant à la rampe, elle se rappela la première soirée où elle attendait Parisis dans cet idéal déshabillé blanc qu'il trouva si bon à chiffonner. Elle se souvint comment il l'emporta jusque devant le feu qui pétillait si gaiement dans sa chambre. Tout le roman de cette soirée remplissait encore son âme: l'illusion fut grande quand elle retrouva sa chambre telle qu'elle l'avait quittée. Le même lit, la même causeuse, la même pendule, la même jardinière. Mais dans la jardinière il n'y avait que des fleurs artificielles. «Hélas! dit la comtesse, moi aussi j'ai changé mes fleurs naturelles contre des fleurs artificielles.»

L'Américaine n'avait pour ainsi dire fait que traverser cette chambre. On sait d'ailleurs que les étrangères se soumettent à toutes les fantaisies parisiennes, acceptant bien volontiers les formes et les modes de l'intérieur comme de l'extérieur. Elles habitent toute une année une chambre disposée par une autre; quand elles s'en vont, tout est à sa place, tant la France impose jusqu'à ses habitudes.

Après ces images riantes du souvenir, qui arrachèrent deux larmes à Mme d'Antraygues, des images plus sérieuses passèrent sous ses yeux. Il lui sembla que les figures du Devoir et de la Vertu hantaient tristement cet hôtel. Elle se rappela toutes ses déchéances; elle pensa à toutes ses ruines, ruines du coeur, ruines de la jeunesse, ruines de la fortune; elle tomba sur un fauteuil en murmurant: «Je veux mourir.»

Puis, jetant les yeux sur son lit, elle ajouta: «Je veux mourir ici.»

C'était très bien de dire cela, mais comment Alice pouvait-elle mourir là, dans cet hôtel qui n'était plus à elle, dans ce lit qui allait être vendu?

Elle sortit en toute hâte et alla rue Castiglione, chez le notaire chargé de vendre ou de louer l'hôtel. Avec le peu qui lui restait de la succession de sa grand'mère, il lui était impossible de vivre là; mais puisqu'elle voulait mourir, elle n'eut pas de calculs à faire. Le notaire demanda dix-huit mille francs par an; elle ne marchanda pas, elle offrit de signer le bail à l'instant même. Elle alla ensuite chez le commissaire-priseur et lui donna l'ordre de racheter, quel que fût le prix, tout ce qui était dans la chambre à coucher, dans le boudoir et le cabinet de toilette.

C'était dans la morte-saison, on ne lui fit pas payer cela trop cher.

Le lendemain soir, pendant que les vendeurs emportaient leur butin, Mme d'Antraygues, accompagnée de sa femme de chambre,—son ancienne femme de chambre qu'elle avait reprise,—rentrait dans cet hôtel qu'elle avait paré de ses mains, mais surtout de sa grâce. La concierge, qui l'attendait, avait en toute hâte effacé les traces de la vente à l'encan, mais il n'avait pu effacer je ne sais quel air de désolation qui avait pris la place des meubles.

Mais Alice ne put s'empêcher de parcourir, un bougeoir à la main, ces beaux salons dépouillés comme par l'ennemi. Elle éprouva quelque bien-être à entrer dans sa chambre qui avait été fermée aux curieux et où tout était en ordre. Dans la journée, la femme de chambre était venue mettre de vraies fleurs dans la jardinière et des draps au lit. Elle y avait répandu les parfums chers à sa maîtresse, elle y avait apporté les livres souvent feuilletés, si bien que Mme d'Antraygues se sentit chez elle.

Elle respira et soupira. «Enfin, dit-elle, voilà le rivage!»

Oui, c'était le rivage. Elle s'était embarquée pendant la tempête; après toutes les angoisses du naufrage, elle s'en revenait mourante aborder au port.

Dès qu'elle fut seule, elle se jeta à genoux et remercia Dieu. En retrouvant sa maison, elle retrouva Dieu: «Je vous remercie, ô mon Dieu! de me permettre de mourir dans ma maison.»