XI.

LA D'ANTRAYGUES!

M. de Parisis n'avait pas revu Mme d'Antraygues depuis qu'il était marié. Quelques jours après la cérémonie, il avait reçu d'elle ce petit mot écrit dans le style tout moderne qu'elle adoptait:

«Il le fallait!» «Soyez heureux, ce sera le dernier beau jour de ma vie.» «C'est égal, j'ai bien de la peine à croire que vous êtes marié.»

Et vous qui vous êtes tant de fois marié, le croyez-vous? Oui, n'est-ce pas? car Geneviève est la vraie femme. Cette fleur je vous envoie, c'est la fleur de l'oubli: vous l'avez déjà respirée….

«ALICE.»

A ce mot, Octave avait répondu par je ne sais quel billet sentimental, moitié railleur, selon sa coutume. Il se demandait quelquefois avec mélancolie ce qu'elle était devenue, cette Alice qui lui avait laissé un très vif souvenir; il ne s'était pas éternisé dans cet amour, mais elle n'était pas de celles qu'il avait aimées à «la hussarde» ou à la Parisis, pour dire un mot plus juste. Alice avait résisté avec un charme étrange; ses jolies causeries en dame de Pique, les scènes pittoresques du patinage, les scènes intimes de l'escalier d'onyx, la tasse de thé bue à deux, la rencontre au château de Parisis, tout cela répandait dans le souvenir d'Octave un parfum enivrant qui l'eût rejeté bien volontiers dans les bras d'Alice.

Chaque fois qu'il passait dans l'avenue de la Reine-Hortense, il faisait comme elle: il baisait du regard la façade de l'hôtel d'Antraygues.

Le lendemain de son retour à Paris, il y passa en voiture avec Geneviève, il vit des affiches: c'était au moment de la vente du mobilier. Il ne parla pas à Geneviève, mais il se dit tout bas qu'il irait à cette vente.

Voulait-il acheter la fameuse théière de vieux Sèvres qui faisait le thé si bon?

Il alla à la vente, bravant, lui qui bravait tout, les malices de ceux qui pourraient le reconnaître sur ce terrain brûlant. On voit qu'un même sentiment était sorti de son coeur et du coeur de Mme d'Antraygues, le sentiment du passé: seulement, lui voulait en vivre une heure et elle voulait en mourir.

A la vente, on lui dit que la chambre, le boudoir et le cabinet de toilette seraient vendus en un seul lot. Il demanda pourquoi: on lui dit que la comtesse d'Antraygues avait donné l'ordre d'acheter à quelque prix que ce fût. Il comprit cela et voulut s'en aller; mais malgré lui il fut retenu par quelques conversations qui racontaient les faits et gestes d'Alice. On rappelait son histoire, on parlait d'elle comme de la première coquine venue.

Ce fut pour lui un vif chagrin; il n'avait jamais si bien tâté le pouls à l'opinion publique. Tout le monde appréciait à sa manière ce rachat de meubles. «Elle s'imagine qu'elle va racheter sa vertu.—Sa vertu! j'en connais qui l'ont achetée à meilleur compte.—Il paraît que cette vertu-là n'a rien coûté au duc de Parisis. Bien mieux, on dit que dans leurs premières folies ils ont cassé deux tasses de Sèvres qui valaient bien deux mille francs, deux bijoux du Petit-Trianon.»

Octave était furieux; il se contint. Ce n'était pas tout. «Qu'est-elle devenue, cette femme à la mode?—Plus à la mode que jamais.—A la mode de Caen.—Vous n'avez pas entendu parler de la d'Antraygues?—Ah! c'est celle-là?»

Celui qui avait dit «la d'Antraygues» était un Monsieur, un monsieur non pas du meilleur monde, mais du monde. Octave le jeta à trois pas de là par un geste de colère. «Monsieur! quand on parle d'une femme qu'on ne connaît pas, on ne dit pas «la d'Antraygues!»

Le monsieur pâlit, balbutia et se perdit dans la foule.

Cette indignation d'Octave changea visiblement l'opinion publique sur la comtesse, du moins jusqu'à la fin de la vente: nul n'osa plus parler d'elle d'un air dégagé.

Il n'y a que ceux qui ne connaissent pas les femmes qui en disent du mal.