XI
UN AUTRE BOUQUET MORTEL
On sonna à la grille du château. Violette eut le pressentiment que c'était une mauvaise nouvelle, sans doute parce que ce coup de sonnette l'arrachait à son rêve.
Deux minutes après, le valet de chambre entrait, portant d'une main un majestueux bouquet et de l'autre une lettre sur un plat d'argent. «Pour moi? demanda Violette. Cela me vient sans doute de Mlle de la Chastaigneraye.—Peut-être, dit Octave; mais avant d'en être bien sûre, ne vous avisez pas de respirer le bouquet; j'ai toujours peur des roses de Tonnerre.»
Violette donna l'ordre au valet de chambre d'allumer les bougies.
Pendant que le duc de Parisis regardait le bouquet avec défiance,—un magnifique bouquet composé de fleurs symboliques,—Violette tournait la lettre dans ses mains, tout en disant: «Ce n'est pas l'écriture de Geneviève!»
Elle passa la lettre à Octave. «Je ne veux ni de la lettre ni du bouquet.»
Elle allait sonner, mais Octave la retint. «Attendez donc; nous ne sommes pas à Paris, n'allez pas désoler quelque bonne voisine de campagne ou quelque coeur reconnaissant, car je sais que vous avez fait beaucoup de bien dans le pays.—Mais il y a des armoiries sur le cachet.—C'est que ce petit coin de la France est bien habité.»
Violette obéit. «Si vous n'étiez pas là, je vous jure que je ne lirais pas cette lettre.» Elle lut rapidement les premiers mots et la signature. «Voyez plutôt!» dit-elle en pâlissant.
Elle jeta la lettre à Octave, qui la ramassa en jetant le bouquet.
Il lut ce joli compliment:
«Ma chère Violette de Parme et de Plaisance,
«Jugez de ma bonne fortune! J'achète un château qui fait l'oeil au château de Pernan, et voilà que vous habitez le château de Pernan. Moi qui avais peur de m'ennuyer! Avec une voisine comme vous, je vais devenir tout à fait Bourguignon. Je vous envoie un bouquet cueilli par moi-même, c'est le dessus du panier. Si vous connaissez le langage des fleurs, vous jugerez de mon éloquence. Quand voulez-vous souper ensemble? car enfin, il faut bien que je vous rende, entre onze heures et minuit, un de ces festins que vous nous donniez, au prince et à ses amis, avec toutes les grâces d'une femme qui sait bien vivre.
«Je vous baise le pied et la main.
«Marquis D'HARCIGNIES.»
Octave contint sa fureur. «Violette! dit-il gravement, chaque mot de cette lettre rentrera avec mon épée dans le corps de ce faquin. Je garde la lettre. Demain, à huit heures, le marquis n'en écrira plus—de la même main—ou, s'il en écrit encore, ce ne sera pas à vous. Pas un mot de ceci.»
En ce moment, le valet de chambre entra pour dire que le messager du marquis attendait la réponse. «La réponse! dit Parisis en contenant à grand'peine sa colère, le duc de Parisis la donnera lui-même au marquis avant une heure.»
Le domestique sortit sans bien comprendre. «Vous voyez bien, Octave, dit tristement Violette, que tout est fini pour moi! Je remercie Dieu de m'avoir rouvert pendant quelques minutes cette porte du paradis où je vous ai retrouvé, mais c'est mon dernier moment. D'ailleurs, croyez-le bien, une fois hors de cette ivresse, je serais revenue à ma pensée de tous les instants: il faut que vous épousiez Geneviève.—Il faut que je vous venge, voilà toute ma pensée. On m'a dit que le prince était chez le marquis, il lui servira de témoin, j'imagine. Je veux que le prince dise tout haut la vérité, devant le marquis et devant mes témoins; il faut qu'il jure qu'il n'a pas été votre amant.»
Mme d'Antraygues et Hyacinthe survinrent alors. Violette pria sa jeune amie de se mettre au piano. «Oh! le beau bouquet! s'écria la comtesse en se penchant pour ramasser les fleurs symboliques du marquis d'Harcignies.—Chut! dit Octave en donnant un coup de pied dans le bouquet, ce sont des fleurs empoisonnées.—Des fleurs empoisonnées!—Oui, dit Violette. Vous vous rappelez le bouquet de roses-thé qui a failli tuer Geneviève? Eh bien! il y avait moins de poison dans ces fleurs-là que dans celles que vous voyez sur ce tapis.»
Mlle Hyacinthe, heureuse de sa promenade avec Alice, faisait retentir le piano des airs les plus vifs d'Offenbach, ce maestro de l'imprévu qui traduit quelquefois en français l'esprit railleur de Henri Heine.
Quand Octave rentra à Parisis, il dit à Monjoyeux et à d'Aspremont qu'il lui fallait un duel pour le lendemain à huit heures. Il raconta l'histoire du bouquet symbolique. D'Aspremont et Monjoyeux allèrent vers minuit chez le marquis pour lui infliger une lettre d'excuses. Mais M. d'Harcignies, après avoir pris la plume, la jeta en disant: «J'aime mieux me battre.»
Le lendemain, à huit heures, comme Octave l'avait dit, le marquis d'Harcignies payait cruellement ses impertinences bien naturelles. Mais en ce monde, il y a toujours quelqu'un qui paye la dette des autres. Octave croyant frapper à la main, frappa au coeur.
Le prince Rio prit son ami dans ses bras et dit avec amertume qu'il n'y avait pourtant pas de quoi tuer un si galant homme.
Octave se redressa furieux! «J'allais oublier! dit-il au prince. Je vous somme de dire ici la vérité; vous allez la dire devant ce sang répandu: Mlle de Pernan, ma cousine, celle qu'on appelait Violette dans ses jours de comédie, n'a pas été votre maîtresse!»
Le prince était un galant homme comme le marquis: il s'offensa de cette sommation. «Monsieur! je ne reçois de sommations que des huissiers, et encore les huissiers s'arrêtent à ma porte. Voilà pourquoi je ne vous répondrai pas.» En disant ces mots, le prince prit l'épée du marquis déjà toute tachée de son sang.—Eh bien! dit Parisis, puisque vous avez une épée, je suis plus absolu. Je ne quitterai le terrain que si vous dites tout haut la vérité. Mais vous commencerez par retirer vos paroles de tout à l'heure: «Il n'y a pas de quoi.»—Et d'abord, dit d'Aspremont, je constate que le prince n'a plus qu'un témoin et que vous ne pouvez pas vous battre.»
Monjoyeux prit la parole: «M. de Parisis n'a que faire de deux témoins. S'il faut deux témoins au prince, me voilà! Le prince est trop bon prince pour me répudier à cause de ma naissance: mon père était chiffonnier, mais il a vécu en homme libre, c'est un titre de noblesse. Et d'ailleurs, si nous ne sortons pas tous de la salle des Croisades, nous sortons tous de l'arche de Noé.—Vous avez raison, monsieur, dit le prince. Soyez tout à la fois le témoin de M. de Parisis et le mien.»
Monjoyeux s'entendit sur le duel avec les deux autres témoins.
Au moment de se mettre en garde, le prince dit ceci d'une voix bien accentuée: «Mon idée bien arrêtée était de ne répondre à M. de Parisis qu'après un coup d'épée; mais il possède si bien le coup du coeur, qu'il pourrait bien me couper la parole. Je ne ferai donc pas de façons pour dire que je n'ai pas été l'amant de Mlle Violette de Parme. Maintenant, tuer un homme parce qu'il a mal parlé à une femme, je dirai toujours qu'il n'y a pas de quoi.—Eh bien! dit Parisis en jetant son épée, c'est assez comme cela. Je ne suis pas venu ici pour venger la femme, mais pour venger une femme. Gavarni a dit: «On ne se bat pas à cause d'une femme, on se bat d'abord contre quelqu'un et pour soi ensuite.» Gavarni a tort contre moi: je n'ai pas voulu me battre contre quelqu'un ni pour moi, je me suis battu à cause d'une femme.»
On se quitta tristement, mais sans rancune. Octave exprima ses regrets avec une vraie noblesse de coeur. Il avait voulu blesser, il n'avait pas voulu tuer.
La mort du marquis d'Harcignies ne réconforta pas Violette, non plus que la déclaration du prince.
Quand l'opinion publique a frappé une femme, cette femme, fût-elle une sainte, n'en revient jamais, parce qu'il n'y a pas de médecin pour cette mortelle blessure.