XII

OÙ ÉTAIT ALLÉE VIOLETTE

La mort du marquis d'Harcignies fit un grand tapage et réveilla toutes les curiosités à peine assoupies qui rouvraient les yeux sur Violette. Ce fut donc un nouveau chagrin pour elle. Toutefois, comme Parisis venait de dire hautement qu'il ne fallait pas mal parler d'elle, peut-être se fût-elle remis de ce duel bruyant qui troublait sa solitude.

Mais la pauvre fille devait être poursuivie à outrance par les souvenirs vivants de sa vie de courtisane platonique.

Quelques semaines à peine s'étaient passées, la comtesse d'Antraygues, revenue à Paris, lui écrivait de braves lettres pour l'affermir dans sa retraite, lui demandant pour un temps prochain un petit pavillon du château. Mlle Hyacinthe était toujours là avec ses consolations, sympathique à ses douleurs, sympathique à ses espérances, tout en niant les peines de coeur par ce charmant sourire de celles qui n'ont pas aimé.

Voilà qu'un matin le bruit se répand que Pernan possède un jeune médecin. Jusque-là il fallait courir à deux lieues quand on avait une migraine. «C'est toujours une figure de plus, dit Hyacinthe.—Oui, dit Violette, mais si je tombe malade, vous savez que je ne veux pas voir la figure d'un médecin.»

Ce jour-là les deux jeunes filles, fort occupées à faire des confitures de fraises, ne parlèrent plus du nouveau venu, mais on leur annonça vers trois heures que le docteur Pierrefitte demandait à être reçu par Mlle de Pernan. «Pierrefitte,» dit Violette.

Elle ressentit un coup au coeur. Ce nom lui rappelait un jeune homme qui avait soupé un soir avec elle dans une folle compagnie du café Anglais. C'était un de ces étudiants amoureux de la vie—parce qu'ils voient la mort de près—qui passent tous les soirs la Seine pour prendre leur part du mouvement sur les boulevards, dans les cafés à la mode, aux concerts des Champs-Élysées, aux fêtes de nuit de Mabille et aux soupers de la Maison d'Or, quand ils ont quelques louis de reste.

C'était peut-être parce que M. Pierrefitte avait trop soupé qu'il venait se faire médecin de campagne dans son pays.

Violette avait retenu ce nom de Pierrefitte, parce que la verve de l'étudiant amusait tout le monde. Elle ne doutait pas que ce ne fût le même Pierrefitte. «Répondez que je ne puis recevoir,» dit-elle au valet de chambre.

C'était bien dommage pour Pierrefitte, car il l'eût trouvée plus adorable que jamais dans la grande cuisine du château, les bras nus, les mains rougies par les fraises. Mais Pierrefitte, qui aimait trop à gouailler, n'aurait pas eu le bon goût de ne pas la reconnaître. Il se fût sans doute avisé d'évoquer les images de Paris. Violette décida qu'elle ne le verrait jamais.

Le lendemain il se présenta encore, puis le surlendemain, puis tous les jours de la semaine. On avait beau lui dire que madame ne voulait pas recevoir, il insistait en disant qu'il voulait être reçu.

Que pouvait faire une femme contre cette tyrannie? «Ah! dit Violette, si Octave était là!» Mais Octave ne pouvait pas toujours être là pour effacer un à un tous les témoins des folies de Violette. «Ma chère Hyacinthe, dit-elle à son amie, je vois bien que tout est fini pour moi. J'avais juré de ne plus remettre les pieds à Paris, je me croyais oubliée dans cette solitude; mais chaque fois que l'espérance renaît dans mon coeur, une main brutale coupe la fleur et vient l'arracher. Et mon coeur saigne. Et je meurs de chagrin. Ne m'en veuillez pas si un jour vous ne me voyez plus.»

Hyacinthe embrassa Violette et voulut encore une fois la raviver à sa gaieté, mais elle commença à désespérer d'elle. Vainement elle jouait ses airs les plus chers, vainement elle l'entraînait à ses promenades les plus aimées, Violette devenait étrangère à tout, même à l'amitié de cette belle et bonne créature que Dieu avait mise sur son chemin comme un ange gardien visible. «Si vous aviez un grand chagrin, quelle mort choisiriez-vous? demanda un jour Violette à son amie.—Voilà une question! s'écria Hyacinthe. Si j'avais un grand chagrin, je pleurerais beaucoup et je me consolerais, parce que Dieu console tous les coeurs de bonne volonté.»

Violette, toute à ses idées, n'écoutait pas ces bonnes paroles, «Moi, dit-elle, je me suis tiré un coup de revolver, la mort n'a pas voulu de moi. Dans ma prison, j'ai été trois jours sans manger; mais, de tous les courages, le plus grand, c'est de mourir de faim. Vingt fois j'ai appuyé le poignard contre mon sein, le poignard m'est toujours tombé des mains. J'ai l'effroi de l'acier et du sang. J'ai une pudeur rebelle qui me défend de me jeter à l'eau, parce que je serais déshabillée par les premiers venus. Ah! si on pouvait s'enterrer soi-même!—Vous m'épouvantez! dit Hyacinthe, vous m'épouvantez dans cette étude que vous avez faite de la mort. Moi, je ne comprends qu'une manière de se tuer, c'est de se jeter par la fenêtre dans un moment de désespoir, quand on n'est plus maîtresse de soi.—Il y a aussi le poison, dit Violette, mais je ne veux pas m'empoisonner.»

Elle avait pensé à sa mère. Elle devint silencieuse; «Heureusement, dit Hyacinthe, que Dieu vous tient par la main et vous empêchera de faire des folies.»

Violette donna doucement sa main à Hyacinthe. «Et pourtant, lui dit-elle, songez que si je n'étais plus là, Octave épouserait Geneviève. Je suis malheureuse et j'empêche le bonheur de ceux que j'aime le plus.»

Le soir, vers onze heures, pendant que Mlle Hyacinthe dormait profondément, Violette quitta le château de Pernan et n'y reparut jamais.

Voici le petit mot qu'elle avait laissé pour son amie:

«Adieu, je ne vous reverrai plus. Mariez-vous et acceptez en souvenir de moi la bague que vous trouviez jolie et que j'aurais dû vous donner déjà. Acceptez aussi cent mille francs de dot que vous remettra mon notaire le jour de votre mariage. Jusque-là, vivez avec Mlle de La Chastaigneraye.

«C'est beau la vertu! Je viens de vous voir dormir, moi je n'aurai plus ce sommeil-là que dans la mort. Et encore, je n'aurai pas vos rêves! Adieu encore, je vous embrasse.

«VIOLETTE.»

Où était allée Violette? Il fut impossible à Mlle Hyacinthe comme à Mlle de La Chastaigneraie de suivre sa trace. On envoya un télégramme à Octave, qui remua vainement tout Paris.

Ce fut un vrai désespoir pour lui comme pour Geneviève et Hyacinthe.
«C'est moi qui aurais dû partir la première!» dit Mlle de La
Chastaigneraye.

Mais la marquise de Fontaneilles, tout en lui préparant un pavillon à l'Abbaye-au-Bois, lui avait dit de l'attendre à Champauvert. Elle voulait gagner du temps, espérant toujours la décider à épouser Octave, ne doutant point que don Juan de Parisis ne fût heureux de faire une fin qui serait encore pour lui un commencement.