XIII
LE TROISIÈME LARRON
Il y a en France, depuis que les femmes sont toutes blondes, deux récoltes sérieuses: la moisson des blés et la moisson des chevelures.
Il n'y a donc plus que des blondes. C'est comme à Venise dans le siècle d'or, c'est comme à Versailles dans le siècle de Louis XIV. Non seulement sous le Roi-Soleil toutes les La Vallières étaient blondes, mais les hommes ne voulaient plus que des perruques blondes. Voyez le duc de Lauzun, un blond, le comte de Guiche, un blond—blondasse, dit Saint-Simon;—Henriette d'Angleterre était blonde, blonde était Mlle de La Vallière, très blonde Mme de Montespan, presque rousse Mlle de Fontanges.
Le duc de Parisis, qui eût aimé les blondes à la cour de Louis XIV, comme dans le Décaméron de Giorgone, comme dans les festins de Paul Véronèse, aimait aussi les blondes du temps présent. Mais on a déjà vu que ce n'était pas un homme exclusif; il ne faisait pas un crime à une belle femme d'être brune, il aimait aussi les châtaines et ne dédaignait pas les «Vénus aux carottes.»
Mais on peut dire qu'il marchait surtout dans le cortège des blondes.
Mais pour lui la vraie blonde était Mlle de La Chastaigneraye. Sa luxuriante chevelure, contenue dans ses ondulations par une main pudique, car elle seule touchait à ses cheveux, avait la nuance la plus douce aux yeux: c'était le vrai blond à son premier coup de soleil, le blond d'Ève avant le paradis perdu.
Quoique Parisis fût beau et spirituel, il était toujours l'irrésistible Parisis. Les femmes n'ont pas toutes le sentiment de la beauté virile et n'aiment pas souvent l'homme qui les domine trop par l'esprit. Mais Parisis semblait fait pour montrer aux poupées l'amoureux de l'idéal nouveau. Plus de faux sentimentalisme, plus de sonnets à la lune, plus d'aspirations vers les étoiles: l'homme et la femme dans l'amour. N'est-ce pas tout un monde? A quoi bon se perdre à l'horizon, sur les rivages platoniques, quand on a sous la main la poésie visible.
Aspasie dit un jour à Platon, qui l'avait promenée dans tous les sentiers perdus du sentimentalisme: «Que de chemin nous avons fait!—Pour arriver où? demanda Platon.—Au commencement,» répondit la courtisane.
«Que de temps perdu!» dira celui qui aime les chemins de traverse. Celui-là prend tout ce qu'il trouve sous sa main. «Ne perd pas qui veut son temps,» répondra celui qui voyage pour n'arriver point. Celui-ci fait le tour du monde sans mettre pied à terre. Il arrive devant Naples.—Voir Naples et mourir!—Et il n'entre pas dans la ville. Platon déraisonne, car l'amour est une ivresse; or, comment s'enivrer sans mordre à la grappe?
Les platoniciens disent qu'Hercule, aux pieds d'Omphale, n'écoutait que les battements de son coeur. Mais quand Hercule filait le parfait amour aux pieds d'Omphale, c'était après avoir accompli ses douze travaux.
Octave ne filait pas aux pieds d'Omphale, et pourtant, chez une comtesse blonde,—paroisse Saint-Thomas-d'Aquin,—il avait été retenu trois jours devant sa tapisserie. Elle filait une blanche colombe pour un coussin: il filait le parfait amour. Le quatrième jour, la colombe fut immolée.
Le grand art de Parisis était d'arriver à temps. Henry de Pène a parlé comme La Bruyère quand il a dit: «Le plus souvent, ce que la femme aime, ce n'est pas l'amant, c'est l'amour.» Parisis le savait bien, il ne parlait jamais de lui.
Cette histoire de la comtesse blonde fit quelque bruit l'an passé—rive gauche et rive droite.
Le Cours-la-Reine est une promenade déchue. On y trouve quelques jolis hôtels; mais comme les arbres y sont encore fort beaux, on aime mieux les arbres des Champs-Élysées, qui ne donnent pas d'ombre.
Une après-midi, vers deux heures et demie, le duc d'Ayguesvives, un ministre étranger qui représente fort spirituellement une république idéale, fumait sous les arbres du Cours-la-Reine avec un de ses amis, pareillement ministre étranger, surnommé Nyvapas.
Je suis tenté de croire que ces deux diplomates ne changeaient rien alors à la géographie du monde; peut-être faisaient-ils l'histoire du Cours-la-Reine. Sans doute, ils ne sortaient pas de leur sujet; mais d'où vient que pendant qu'ils parlaient si bien, une jeune dame passait sous les arbres, blonde comme les gerbes,—en robe de taffetas violet, garnie de valenciennes, ceinture flottante, nouée à contresens, sans doute pour qu'on la puisse dénouer sans qu'on s'en aperçoive, cache-peigne de roses mousseuses, sur une coiffure révolutionnaire, gants ris perle.
Voilà la femme,—je me trompe,—voilà la mode.
La femme n'était pas voilée; mais elle jouait si bien de l'éventail avec son ombrelle, qu'on ne pouvait pas voir sa figure. C'était bien dommage, car c'était une femme fort agréable, sinon fort jolie. Un menton trop accusé, mais une bouche charmante. Et des dents! Octave de Parisis lui trouvait les plus beaux yeux du monde; par malheur pour moi, elle ne me regardait pas avec ces yeux-là, aussi je me contente de dire qu'elle avait des yeux tempérés—dix degrés au-dessus de zéro.—Sans doute Octave de Parisis faisait monter le thermomètre à la chaleur des tropiques.
D'où venait cette fraîche créature? J'en suis bien fâché pour le faubourg Saint-Germain, mais elle ne venait pas du faubourg Saint-Antoine. «Savez-vous pour qui, dit un des deux ministres, cette femme qui est descendue de voiture avenue d'Antin s'égare sous ces arbres?—La belle question! C'est pour vous.—Non, je crois que c'est pour vous. Vous la connaissez bien? C'est Mme de ——.—Elle savait donc que vous veniez ici?—Non! Je l'ai rencontrée tout à l'heure en voiture.»
La dame regardait à la dérobée les deux amis et paraissait inquiète. Elle s'éloigna un peu. Avait-elle peur d'être reconnue? Se promenait- elle pour l'un d'eux? Alors, pourquoi l'autre restait-il là?
Le duc d'Aiguesvives se rappela que la veille il avait été fort brillant au concert des Champs-Élysées, dans le groupe de la dame. Il avait raillé avec tout l'esprit de Lauzun les femmes embéguinées dans leur vertu, les comparant à ces respectables intérieurs de châteaux gothiques où les araignées font la toile de Pénélope.
Il ne lui parut pas douteux que la dame ne vînt pour lui. Mais l'autre ministre étranger était un fat qui s'imaginait toujours qu'un homme du Sud avait pour lui toutes les blondes. «Tout bien considéré, dit-il, elle est là pour moi.»
Mais le duc d'Aiguesvives ne fut pas convaincu. «Non, mon cher, c'est pour moi qu'elle est venue, et vous êtes trop galant homme pour ne pas me dire adieu.—Je vous dis que je l'ai vue en voiture, elle m'a souri adorablement. Je vois bien qu'elle veut me parler.—Éloignez-vous par l'avenue Montaigne; dès que vous ne serez plus là, je réponds qu'elle viendra droit à moi.—Mais c'est une tyrannie!—Vous avez des illusions, mon cher; moi, je n'en ai pas.—Pile ou face à qui s'en ira?—Eh bien! jetons en l'air un louis.—Face!» s'écria le duc d'Ayguesvives.
Dès que le louis fut à terre, les diplomates se baissèrent tous les deux.
Or, pendant qu'ils gagnaient ou perdaient ainsi Mme de ——, le duc de Parisis était arrivé sur le champ de bataille et avait offert son bras à la jeune femme. «Eh bien! dit le duc d'Ayguesvives, il paraît que c'est le duc de Parisis qui a gagné?»