XIV
LA FEMME DE NEIGE
C'est du Nord que nous viennent aujourd'hui les femmes romanesques. Combien d'histoires invraisemblables, depuis vingt ans, la destinée s'est complu à écrire de sa plume d'or ou de fer, qui avaient pour héroïnes des Danoises, des Norvégiennes, des Russes ou des Polonaises! Ce ne sont pas toujours des anges de beauté, mais enfin ce sont des femmes: plus d'une d'entre elles, d'ailleurs, a sa beauté originale. Celles qui ne sont pas jolies ont encore une saveur de terroir, je ne sais quoi qui rappelle la perce-neige. Le soleil ne produit que des merveilles, tout ce qu'il touche devient or, mais les femmes dorées n'ont plus ce charme pénétrant, cette douceur fuyante, cette morbidesse corrégienne des femmes qui ont hanté la neige.
Octave rencontra un soir au concert des Champs-Élysées une jeune femme, grande et blanche, un peu penchée par la rêverie, qui se promenait seule. Tout le monde la remarquait et jasait sur elle. Les hommes du contrôle avaient chuchoté en la voyant passer, mais ils n'avaient osé lui dire de rebrousser chemin, sous prétexte qu'elle n'avait point de cavalier ou de suivante. Sa fierté native leur imposait silence.
M. de Parisis était dans un groupe de jeunes femmes railleuses du beau monde, qui se vengent le plus souvent par l'intempérance de la langue des tempérances du coeur. On se moquait beaucoup de la jeune femme grande et blanche. «C'est le roseau pensant de Pascal, dit une femme savante.—C'est une femme qui nous vient des pays brumeux, voilà pourquoi elle s'est habillée d'un fourreau de parapluie.—Blanche comme le marbre, une vraie figure à mettre sur un tombeau.—Quand on pense qu'elle vient ici pour chercher un homme, mais ses yeux sont deux lanternes sourdes.—Si Debureau était ici enfariné, ce serait bien son homme.—Son homme! dit Octave en se levant, ce sera moi.»
On partit d'un éclat de rire. «Vous! vous faites donc vigile et jeûne maintenant.—Non! mais il y a si longtemps que je fais le mardi gras avec des Parisiennes dont je sais le refrain, que je suis curieux d'entendre une autre chanson.»
Et il alla bravement à rencontre de l'inconnue. M. de Parisis était de ceux qui savent si bien la langue de l'esprit humain, qu'il ne disait jamais une bêtise. Aussi nul ne savait mieux aborder une femme inabordable. La plupart se brisent aux récifs ou se font mitrailler par l'ennemi; mais il arborait si à propos son drapeau, et montrait des manoeuvres si savantes qu'il n'échouait jamais.
Il rencontra l'étrangère. «Madame, permettez-moi de vous offrir mon bras.»
La jeune femme s'arrêta avec surprise et voulut passer outre sans répondre; mais en voyant le grand air de M. de Parisis, elle lui dit en adoucissant sa colère subite: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.—Et moi, madame, dit Octave avec un gai sourire qui montrait jusqu'à son coeur, c'est précisément parce que je n'ai pas l'honneur de vous connaître que je vous offre mon bras.»
La jeune femme obéit involontairement, subjuguée par la volonté d'Octave. «Je ne comprends pas bien, dit-elle; vous voyez que je suis étrangère! je croyais savoir le français, mais vous avez à Paris de si étranges façons de traduire les choses, que je ne suis pas familière à votre grammaire.—Vous ne sauriez que quatre mots de français que je vous comprendrais. Il y a la langue des esprits supérieurs qui se parle par les yeux, par le sourire, par la raillerie, par toutes les évolutions, par toutes les éloquences de l'âme; cette langue-là, vous la savez mieux que moi, parce que vous êtes une femme et parce que vous êtes étrangère.—Parce que je suis une femme, peut-être; mais pourquoi parce que je suis une étrangère?—Ne confondons point. Il y a des étrangères qui restent chez elles, tant pis pour celles-là; mais il y a des étrangères qui restent à Paris, ce sont nos maîtres, j'ai failli dire nos maîtresses.—Vous voyez que vous-même vous n'êtes pas sûr de bien parler.—En un mot, la femme du Nord ou du Midi, la femme du Nord surtout, qui ose s'aventurer à Paris, n'y vient que parce qu'elle est sûre d'elle-même, sûre de sa force, sûre de son esprit, sûre de sa domination. Voilà pourquoi vous êtes venue à Paris, madame, voilà pourquoi vous comprenez.—En vérité, monsieur, le serpent ne sifflait pas de plus jolis airs à Ève. Je m'appelle Ève, mais je ne suis pas du Paradis. On me nomme la Femme de Neige: je ne veux pas voir le soleil. Adieu, monsieur. Maintenant que nous nous connaissons, adieu.»
Mme Ève dégagea lestement son bras et s'inclina vivement avec une imperceptible moquerie. C'était tout juste au moment où Octave passait devant le groupe d'où il s'était détaché pour aller à l'abordage. Il ne voulait pas échouer, surtout devant de pareilles spectatrices. Sans s'émouvoir le moins du monde, il prit doucement et fermement l'autre bras de Mme Ève. «Ce n'est pas tout, lui dit-il, j'ai commencé une phrase, permettez-moi de l'achever.—J'ai peur que votre phrase ne soit comme ma robe à queue, une période à perte de vue. C'est égal, je vous écoute; nous allons nous compromettre tous les deux, mais enfin, comme je n'ai peur que de moi-même, parlez.»
Et il parla. Et il parla si bien, et il parla si mal, qu'au second tour la Femme de Neige était conquise; c'était la première fois qu'une langue dorée résonnait jusqu'à son coeur.
M. de Parisis avait le grand art de verser le sentiment au bord de la coupe. Sa raillerie même le servait, il se moquait de tout, hormis du coeur; il jouait la comédie de l'amour en comédien convaincu. Et que de force dans son jeu! Je ne parle pas seulement des éloquences de l'esprit, mais de celles du regard et de la voix, mais de celles de la main. A tout propos, pour convaincre une femme, il lui prenait la main, et avec tant de douceur et tant de magnétisme, qu'il communiquait comme par magie son âme et son amour. Je dois dire que sa main, d'un admirable dessin, était tout à la fois fine et forte. C'était la main de Léonard de Vinci qui brisait un fer à cheval, qui soulevait une femme comme une plume au vent et qui dénouait une chevelure pour s'y égarer avec la légèreté d'un enfant.
Au troisième tour, Octave vint s'asseoir avec elle en face du groupe où on commençait à ne plus douter de son triomphe. «Vous étiez tout à l'heure avec ces dames, dit la jeune femme; que vont-elles dire?—Beaucoup de mal de vous et de moi. Aussi demain, le sort en est jeté, vous serez célèbre à Paris; après demain, tout le monde voudra vous connaître; dans huit jours, chacun se racontera une histoire qui ne sera pas vraie.—Que voilà une jolie perspective!—Soyez de bonne foi, vous n'êtes pas venue à Paris pour autre chose. Être le roman, la chronique, l'héroïne, la lionne, ne fût-ce que pendant une heure, c'est avoir sa part de royauté. Or, qu'est-ce que la vie sans cela?—A votre point de vue, dans l'horizon parisien, ce qui prouve que vous n'entendez rien aux choses de coeur.—Moi! se récria Octave; voulez-vous partir pour Christiania? J'irai avec vous m'exiler dans le bonheur au fond d'une villa rustique, sous les trembles argentés, foulant du pied l'herbe vierge ou la neige immaculée.»
Mme Ève était—naturellement—une femme romanesque qui aimait tout, qui fuyait tout, qui courait à tout; une de ces âmes inquiètes qui ont soif de l'idéal, qui se brisent au réel; tantôt amoureuses du bruit, tantôt éprises du silence; tantôt curieuses et soulevant leur masque, tantôt repliées sur elles-mêmes et pleurant jusqu'aux péchés qu'elles n'ont pas commis.
La femme de Neige comprit que M. de Parisis avait, comme elle, une imagination ardente et courant à tous les horizons, emportant en croupe l'illusion et le désenchantement tout à la fois. Ce qu'elle cherchait sans l'avouer, c'était moins un homme pour aimer son corps que pour promener son âme dans tous les labyrinthes de la passion. Cette Ève était curieuse comme Ève.
On jouait la marche du Tannhauser. «Aimez-vous la musique allemande? demanda-t-elle à Octave.—Oui, répondit-il, j'aime la musique de l'avenir comme la musique du passé; j'aime la musique française comme la musique italienne. D'ailleurs, la musique, comme l'amour, n'a pas de patrie. Comment voulez-vous marquer des frontières à l'oiseau qui vole et au vent qui passe? Qui m'eût dit que ce soir à dix heures je serais violemment et éperdument amoureux d'une Norvégienne? —Éperdument, violemment, ces deux adverbes-là font admirablement, dirait une Française.—Oui, madame, ne riez pas. Et remarquez bien qu'un amour qui éclate comme aujourd'hui sur les airs de Verdi, de Wagner et de Gounod, ne peut pas mourir demain. Tant que ces airs-là chanteront dans mon âme ou autour de moi, je vous aimerai. Par exemple, cette valse de Faust que nous entendons là, qu'on vient de commencer, c'est la première fois que je la trouve si belle, parce qu'elle traduit soudainement toutes les émotions de mon coeur. Je sens que Marguerite est là et qu'elle me fait monter au septième ciel par les spirales inouïes des architectures aériennes.»
Octave pensait bien à Mlle de La Chastaigneraye, à sa chère Marguerite du bal de l'ambassade. «Vous parlez comme un poème, dit la jeune femme, il n'y manque que la rime et la raison.»
Octave prit Ève au mot. «Oui, me voilà devenu aussi sublime et aussi bête que M. de Lamartine ou M. Victor Hugo. Que voulez-vous, on n'est pas parfait. Ce que c'est que d'être amoureux!»
Ève regarda en silence le duc de Parisis. Il était amoureux, puisqu'il était toujours amoureux. Si ce n'était pas d'elle, c'était d'une autre; mais elle prit pour elle toute la vivante expression qui éclatait dans ses yeux. «Eh bien! lui dit-elle, vous êtes un esprit supérieur. Ce n'est pas avec vous se perdre dans les infiniment petits de la passion. Prenons donc le chemin de traverse, seulement je vous avertis que je vais vous surprendre, car j'irai plus vite que vous.—Non, dit Octave en souriant, votre chemin ne sera pas plus rapide que le mien; j'arriverai avant vous.—Mais vous ne comprenez donc pas que j'essayais de jouer la comédie?—Et moi aussi! Mais nous ferons comme ces amoureux de théâtre qui finissent par se prendre au sérieux.»
Octave entraîna la dame un peu malgré elle, par la force du coeur,—par la force du poignet.
Les étrangères les plus sévères sur elles-mêmes ne font jamais de façon à Paris, s'imaginant qu'elles n'ont rien à craindre de leur conscience.
Cependant, on se demandait au concert pourquoi cette adorable femme blonde s'était aventurée au bras de Parisis. Tout le monde voulait les montrer du doigt: mais ils n'étaient plus là. Où étaient-ils?
Ève était montée dans la voiture du duc; ils avaient fait un tour de
Bois; ils étaient entrés à l'hôtel de Parisis.
Sans doute pour admirer les objets d'art—aux flambeaux!
Elle ne s'avouait pas vaincue; mais elle s'abandonnait avec ivresse à l'imprévu de cette passion soudaine. On sait qu'Octave était l'homme du moment, qu'il n'accordait pas de merci, qu'il était avant tout l'amoureux de la première heure. Pygmalion avait embrassé la femme de marbre: Octave de Parisis embrassa la Femme de Neige.
Il reconduisit vers minuit la dame chez elle. «Pourquoi êtes-vous triste? lui demanda-t-il.—Pourquoi serais-je gaie? lui répondit-elle. On s'en va toujours d'un amour comme d'un feu d'artifice,—avec la nuit dans l'âme.»
Elle comprenait bien qu'avec Parisis il n'y avait pas de lendemain. «Adieu, lui dit-elle à la porte de l'hôtel de Bade, je partirai demain.—Pourquoi?» Elle répondit en souriant avec amertume. «Parce que j'ai la nostalgie de la neige.» Et elle ajouta d'une voix plus émue: «J'ai été fondue au soleil.»